QUELQUES HEURES

 

L’avion a survolé Saint Louis où j’avais jadis poursuivi l’heure exquise, la mystérieuse Mauritanie, les sables de Nouadhibou où nous nous étions posés un autre jour sans pouvoir descendre du DC10; et ce fut bientôt Tarfaya, Mogador, enfin Casablanca, nouvelle étape du voyage au long cours.

La ville est réputée infernale par la densité de son trafic. Dans les embouteillages permanents, l’éloignement de l’aéroport allonge considérablement le temps qu’il faut au touriste ou au pèlerin pour se rendre, par exemple, aux marbres de la mosquée Hassan II. Pourtant, c’est bien une ville vide, absolument, que j’ai pu arpenter ce jour-là, à mon compteur plus de vingt-cinq kilomètres de rues et d’esplanades désertes, quelques silhouettes aperçues au loin, un décor désaffecté que je photographierais tel qu’il ne se présente qu’une seule fois dans l’année, le lendemain du festin de l’Aïd. Ce jour-là les familles et les amis en sont aux restes. Dans les appartements ou sur les cours on partage, on laisse filer la journée doucement vers la nuit enveloppant bientôt la ville encore silencieuse pour quelques courtes heures.

J’aime ces étapes express entrecoupées de nuit. Me voici comme posé presque au hasard sur un point du globe dont je ne sais quasiment rien.

J’aurais déjà repris l’avion lorsqu’au petit matin Casablanca recouvrerait son rythme naturel, sa folie de commerce, d’affaires, la vie trépidante.

BALADE POUR UNE BALLADE

 

En cette mi-août 2019 une grande affaire occupe l’Afrique de l’Ouest et, compte tenu de mon axe, marquera l’histoire de ce périple : c’est la Tabaski, autrement appelée l’Aïd al-Adha. Avant d’en raconter quelques épisodes, retour en arrière en 1979. Citoyens français sous le règne de Valéry Giscard d’Estaing, nous roulions jeunesse en Côte d’Ivoire, Jacques, Patrick et moi, et j’ai le souvenir d’une première expérience de l’événement. Tous les fidèles avaient envahi Treichville (ou peut-être Adjamé, je ne sais plus dans quel quartier d’Abidjan nous nous trouvions) et dans la cohue des embouteillages, notre taxi était tombé en panne. On nous voit sur les images du film Super 8 pousser le véhicule au milieu de la foule. Or je n’avais pas prévu en préparant le voyage de cette année que ma remontée du Sénégal par la transgambienne, déjà passablement compliquée en temps normal, allait devoir se faire, hasard du calendrier, au pire moment de l’année. Le jour de la Tabaski et ceux qui le précèdent voient des déplacements de populations considérables, saturant les rues, les routes, et les points de passage stratégiques que sont le bac de Barra (pour passer d’une rive à l’autre du fleuve Gambie) ou, je le suppose, le tout nouveau pont de Farafenni inauguré en début d’année. Quittant la Casamance au sud, un indice m’avait été donné par la décision prise par notre taxi (nous étions plusieurs clients) d’éviter le poste frontière de Jiboro surchargé pour aller chercher par la piste celui de Dimbaya, plus à l’est et plus tranquille. Vaine précaution. Le goudron récupéré, nous nous retrouvions tout de même dans l’entonnoir et c’est au prix de beaucoup de patience que nous atteignîmes Banjul, capitale of the Gam-bi-a… Quelqu’un a-t-il reconnu ? Ou cela ne dit-il rien à personne ? Mais c’est que je suis allé à Banjul pour elle, la chanson, « Banjul, capitale of the Gam-bi-a », ballade sensuelle et fort profane de Pierre Vassiliu, probablement responsable depuis 1981 (fin du règne de VGE) de l’égarement de nombreux fans et touristes dans une ville désormais devenue mythique (en tout cas pour les égarés en question, peut-être avalés par quelque crocodile). Hé bien, je le confesse, je fais partie de ces fans, je m’emboucane à traverser un pays au pire moment (voir plus haut) pour une chanson ! Allez, ne soyons pas radin, partageons :

https://www.youtube.com/watch?v=hjltRJX5CZY

Bien, cet aveu étant fait, que trouve-t-on d’intéressant à Banjul ?

La ville m’est apparue plutôt petite et j’y ai retrouvé à une certaine conception de l’espace (esplanades au cœur même de la cité, terrain de cricket) des allures d’Accra, autre capitale anglophone d’une ex colonie britannique. Beaucoup d’animation du côté du marché, bien sûr, mais aussi sur la plage où les bergers sérères, venus du Sénégal, vendent leurs moutons, les dirigent vers les pirogues pour une dernière traversée avant l’heure fatidique du sacrifice d’Abraham (ou du moins de sa reconstitution.) Le site du Ministère des Affaires Étrangères, toujours utile à consulter, n’est pas tendre avec la Gambie en général et il est vrai que, ponctuellement, on peut s’y trouver incommodé par l’insistance de certains gars désoeuvrés à promettre conversations, visites, bons plans, arrangements ou produits plus ou moins licites. Dans l’ensemble cependant je n’ai pas connu d’ennui, y compris avec les douaniers pourtant salement réputés. Peut-être le pays est-il en train de changer ? Sur les murs se repère facilement le slogan GAMBIA HAS DECIDED. Il est l’expression d’un nouveau cap, d’une nouvelle fierté depuis la destitution pacifique de l’ancien dictateur Yahya Jammeh dont la tête devrait progressivement disparaître des billets de 100 dalasis. À trois heures de l’après-midi, dégustant une cuisse de poulet dans un établissement de la Kofi Annan street (à deux pas de mon hôtel et de la caserne des Nations Unies), je suis très surpris de la retransmission en direct de l’interrogatoire serré (très serré) du jungler Alieu Jeng, militaire retors détenu depuis 2017. Celui-ci, je l’apprendrais plus tard, finira par reconnaître sa participation aux crimes du régime sanguinaire. Vérité sordide bien éloignée de ce qu’une chanson peut instiller dans les âmes aventureuses ou romantiques. Mais il est aussi très bien d’aller frotter ses songes à la parfois rugueuse réalité.

AFRIQUE MODE D’EMPLOI

 

 

Matin. Je découvre Florian indifférent au cortège des eaux, attablé pourtant face au fleuve, les deux mains à plat, les yeux rivés sur un gros volume de la Pléiade ouvert à mi-parcours, c’est-à-dire probablement à un stade avancé d’une oeuvre qui, renseignement pris, s’intitule La vie mode d’emploi, Georges Perec. Que les détails de la vie et de l’histoire d’un immeuble parisien, de ses objets comme de ses occupants, sur six cents pages, trouvent leur lecteur au fin fond de la Casamance, plus précisément aux confins de la commune de Diakène Ouolof, ne laisse pas de m’étonner mais suscite chez moi un immédiat intérêt. J’ose interrompre ce lecteur incongru et nous échangeons plaisamment sur les mérites de la prestigieuse édition (encore que, et j’en fais partie, beaucoup de lecteurs n’aiment pas particulièrement lire dans la Pléiade alors qu’ils ne résistent pas au désir de s’en procurer quelques volumes pour les exposer sur une étagère généralement dédiée à leur collection). J’apprends notamment à Florian que Jean-Paul Kauffmann, ex otage du Hezbollah au Liban, révélait après sa libération le rôle essentiel qu’avait joué durant la captivité un gros volume de Guerre et Paix, viatique roboratif pour l’esprit dont il vantait la solidité à toute épreuve.

On en oublierait presque l’Afrique mais la beauté du paysage, en ces lieux, nous y ramène inévitablement. À vrai dire, la Casamance aussi bien que le Sine Saloum visité quelques jours plus tard sont des régions d’une exceptionnelle beauté que les promenades à pied ou sur l’eau permettent de goûter à leur juste valeur. Avec Florian, nous explorons en fin d’après-midi les alentours. Ce jeune futur ingénieur, spécialiste du traitement des eaux, languit un peu ses montagnes suisses mais se révèle fin connaisseur du terrain, spongieux en quelques rares endroits, sur lequel nous nous aventurons. En cette saison des pluies catastrophique (car la pluie ne vient pas), les cultures sont en retard. Les rizières ne donnent rien et les plans d’arachide ne paraissent guère vaillants. Hommes, femmes et enfants manient le kadiendo pour tracer les sillons, sous le regard moqueur des tisserins jaunes, spécialistes du chapardage des graines humainement semées. Autres types de chapardeurs (enfin, je le suppose), les singes aperçus ici ou là, la hyène – dont on me montre, au creux d’un baobab, la « maternité » (sic) – et les crocodiles, qu’un certain Tintin citoyen belge a toujours confondus avec les troncs d’arbre. Lamine, guide d’une belle journée sur l’eau, m’offre le plaisir d’apercevoir des dauphins et une multitude d’oiseaux. Nous naviguons en silence et je découvre avec ravissement ce que mon guide,  apparemment sans se lasser,  observe tous les jours. Entre les mangroves de Diakène ou de Djilapao, l’île isolée de Carabane et les vastes espaces du Sine Saloum que je retrouve quatorze ans après mon premier passage, c’est un Sénégal encore préservé que je parcours. Je voudrais croire que les inévitables salissures du progrès aux abords des villages – plastiques de toutes sortes, cambouis, ferrailles, épaves diverses et puantes dont il serait intéressant, à l’instar de Perec, de reconstituer l’histoire c’est-à-dire le parcours – n’entachent que superficiellement une nature puissante, capable d’imposer ses lois. Je pense à Senghor en traversant le tann. J’avais appris l’existence de ce terme par le livre et voilà que j’arpente ce qu’il désigne, une étendue salée, blanche, craquelée et, pour les Sérères, refuge des esprits :

« Le berger albinos a dansé par le tann, au tam-tam solennel des défunts de l’année. »

Et puis il y a le soir, la nuit qui vient sur la table et ce monde. Mode d’emploi très clair, limpide, facile à suivre :

refermer tous les livres,

ne rien dire,

regarder.

 

LA BONNE IDÉE DE SENHOR MY BOY

 

 

« … si vous suivez une rue, au bout, c’est la forêt. »

Henri Michaux cité par Patrick Deville, Amazonia, 2019.

« … je remarquai avec quelle gourmandise ils s’étaient emparés de mon passeport, bien plus intéressant, à leurs yeux, que tous les autres, dans la mesure où il témoignait de l’intention de débarquer, circonstance qui accroissait dans des proportions formidables leur pouvoir de me nuire. »

Jean Rolin, L’explosion de la durite, 2007.

Il faut parfois savoir suivre le mouvement, et pas seulement celui des phrases alambiquées. De bon matin, après des discussions plus ou moins aimables devant l’hôtel – le taximan dégoté quelques jours auparavant à la gare routière n’est plus disponible, pas plus que son véhicule « neuf » d’ailleurs, et pour cette raison me refile à un de ses frères de confiance – , mon nouveau chauffeur, donc, Guinéen de Bissau, après qu’il m’a indiqué par signe de monter à l’avant, met en contact les deux fils de son démarreur et, la guimbarde ainsi pétaradante et disposée à partir, traverse Ziguinchor par les petites pistes secondaires afin d’éviter les contrôles de police et le paiement de taxes abusives, puis, une fois derrière nous ce risque bien réel du racket et autres entourloupes, prend la direction de la frontière du Sénégal avec la Guinée-Bissau, du côté de Mpak. Voici quelques années, cette région située au sud de Ziguinchor, foyer des indépendantistes casamançais, était à éviter. En témoignent encore au bord de la route les panneaux de prévention signalant le risque de mines. Aujourd’hui la situation est apaisée, les carcasses de voitures sont déminées et les rebelles ont disparu. Plutôt qu’à l’indépendance on songe désormais aux moyens de désenclaver cette région séparée du reste du pays et coincée, comme on pourra le vérifier sur une carte de l’Afrique de l’Ouest, entre la Guinée et la Gambie (interro demain). Pour l’heure, passons la frontière. Pas de problème côté Sénégal, légère appréhension côté Guinée. Quelle idée, aussi, de vouloir contre toute raison photographier le mur au-dessus de la douanière au prétexte qu’y figure le portrait du président José Mário Vaz ! Mais il ne sera pas dit que demandée poliment une telle faveur ne puisse être accordée par les autorités compétentes. En même temps que le tampon d’entrée, j’obtiens de photographier le président aux allures de premier communiant, les menottes par-dessus le calendrier en français à la gloire de Cabral et, last but not least, la pendule, fût-elle depuis longtemps arrêtée. Une transition facile me ferait dire que la Guinée-Bissau est effectivement hors du temps. Facile, attendu, racoleur et… faux ! Les narcotrafiquants qui prospèrent par ici sont bien de notre époque, ce que, depuis mon passage dans le pays, me rappellent régulièrement les articles de Google news. Je resterais donc prudent à São Domingos au moment de m’engager dans la rue en latérite conduisant tout droit non à la forêt mais au fleuve. J’approche un groupe d’hommes allongés sous un arbre et, rassuré par le thé brûlant que m’offre l’un d’entre eux, arrange une excursion improvisée en pirogue pour visiter le coin. Beau moment. Plaisir de glisser sur l’eau sans fournir d’effort et sans bruit. Plaisir d’observer les martins-pêcheurs pêchant. Plaisir de la halte sur une grève et de la rencontre avec les habitants. Je passerais une partie de la journée ainsi, tranquille. Certes, chaleur très humide et pas grand chose à se mettre sous la dent. Plus facile en revanche de boire un coup mais je comprends trop tard que commander une bière (une Sagres), c’est en réalité en obtenir trois. La petite ville semble un peu noyée dans la torpeur, à peine animée par des joueurs de machines à sous ou des parieurs de tombola. Igreja fechado. Comme déjà racontée par ailleurs, je me promène le long de la piste menant à Varela sur l’Atlantique, rencontre Oscar Alpha le professeur, plus loin bavarde un moment avec un de ses élèves premier de la classe, avant de retourner au centre (quand je dis centre il faut imaginer un modeste carrefour au milieu duquel, pour marquer le coup, on a boulonné trois de ces bancs qu’on dit publics) sur le porte-bagage d’une mobylette. Bientôt il sera l’heure de retrouver mon chauffeur près du poste de police où il m’a laissé le matin. J’ai encore un peu de temps cependant pour une halte chez My Boy. Le patron m’offre un café. Avant de devoir gérer une dispute entre deux de ses épouses (mon niveau en portugais ne m’a pas permis de comprendre les origines comme les développements du conflit, mais Senhor My Boy semblait sinon préoccupé du moins perplexe et comme désabusé), mon hôte à qui je racontais tant bien que mal mon excursion du matin en pirogue m’indique que, malgré le marasme relatif dans lequel se trouve la région (à part la noix de cajou, première ressource du pays, peu de perspectives) de bonnes affaires sont possibles pour ceux qui (et il semble insister pour que j’en fasse partie) avec un peu de tunes sont prêts à investir. Voici son plan : la localité de São Domingos appartient au district de Cacheu. Ce chef-lieu est proche à vol d’oiseau (environ vingt kilomètres) mais ne s’atteint qu’après un long détour par la route éventuellement difficile en cas de précipitations excessives. Il suffirait, m’explique-t-il, d’ouvrir une ligne fluviale pour passer par le fleuve, on rejoindrait Cacheu en moins de trois-quarts d’heure quand une demi-journée au moins est nécessaire pour atteindre la destination en taxi-brousse, voire en Mercédès. Bref, vous achetez quelques bonnes pirogues, des moteurs, vous rendez service à toute une population et vous gagnez beaucoup d’argent. L’idée n’est pas mauvaise. Je le crois d’autant plus que mon intention initiale était d’aller visiter Cacheu et son ancien fort portugais. Faute de temps j’ai dû renoncer à ce projet. Or je l’aurais bien fait, moi, le trajet par le fleuve.

 

 

ZIGUINCHOR

 

La route se poursuit donc. Je retrouvai le continent en posant les pieds sur le tarmac du nouvel aéroport de Dakar, Blaise Diagne. Quand je dis Dakar, il me faut préciser que la capitale est assez loin au nord et qu’en cas d’une très courte nuit de transit, comme ce le fut pour moi cet été, obligation est faite au voyageur de trouver à se loger sur la « petite côte » plutôt qu’à Dakar même. J’optai donc pour Toubab Dialaw où j’avais séjourné en 2005, avant de repartir rapidement le lendemain très tôt, direction Ziguinchor.

Au moment où j’écris ces lignes, je ne sais pas exactement où me mènera mon nouvel article. Peut-être en 2005, justement, où pour la première fois nous avions tenté sans succès de rejoindre la Casamance. À l’époque, l’aéroport de Dakar se situait en ville, s’appelait Léopold-Sédar Senghor, et nous y étions restés en rade :

« L’avion pour Ziguinchor s’était perdu. Je forçais des portes, jouais les experts de la combine africaine. Tu parles ! Fatiguée, plus d’envie… Je vois ton regard sombre dans le réfectoire. Pas ça, je n’avais pas prévu ça, tu ne m’avais pas prévenue, leur plateau repas je ne peux pas l’avaler, ces types me dégoûtent, ce gros suant qui gueule : à Bissau ! J’ai un rendez-vous à Bissau ! Je veux rentrer, rentrons. Avant même l’aéroport, l’avion en rade, tout ce folklore : nous entrions déjà dans la fin de l’histoire.

Ils remontaient la plage, lui toujours un pas derrière elle, écrasant la gélatine échouée des poissons-lunes. Le type ne parlait pas, c’est elle qui menait. À l’hôtel, il y avait aussi la liseuse plongée dans de la littérature sérieuse, un gros pavé posé sur sa tête. Nous riions d’elle, de cette solitude-là. »

C’est loin ; et Air Sénégal me paraît plus fiable aujourd’hui.

À l’approche de Ziguinchor, l’avion traverse la couche de nuages. Je découvre un paysage verdoyant qui contraste avec la sécheresse du Cap-Vert. Le fleuve Casamance avec ses ramifications serpentines imite ce que j’imagine l’Amazonie. Je passerais plusieurs jours ici. La ville de Ziguinchor est de celles qui tiennent du carrefour : immanquable, ouverte,  populeuse, étouffante, sale, mélangée, sympathique, commerçante, boueuse, embouteillée, administrative, joyeuse, je ne vais pas m’embêter à donner un ordre logique à ses adjectifs, le lecteur est prié de trier, s’il peut, s’il veut, merci. Plutôt, de mon côté, quelques flashs anecdotiques (spécialité de la maison) : une troupe de scouts que je croise en allant vers le port fluvial, puis que je retrouve à chaque coin de rue, infatigables ces jeunes ; le bakchich (évidemment) pour faire quelques photos au port susmentionné ; la déplaisante engueulade avec un type qui me reproche d’approcher du mémorial de la catastrophe du Joola ; juste à côté, l’arbre à prière, un baobab ; l’hôtel Flamboyant et son accueil exceptionnel ; le bordel de la gare routière ; l’orage qui menace mais ne crève pas ; la fouinerie, un soir, du côté des pêcheurs, avec la confirmation que j’aime bien photographier les zones de chantier, de lisière, les terrains vagues et louches ; la nuit, enfin, qui absorbe lentement ma bouteille de bière, avec le clapotement du fleuve, indifférent à tout ce qui est humain mais à l’évidence bien décidé à rejoindre un jour l’océan.

 

L’ITINÉRAIRE CABRAL

 

Une morna chante que tu es vivant dans les mémoires,

Tu l’es dans la mienne,

Compagnon de lutte d’un temps où celle-ci se partageait.

À Los Angeles, j’ai appris ton meurtre, un matin de janvier.

Au Cap-Vert, après l’indépendance, j’ai été accueilli en frère d’armes.

Le tutoyeur s’appelle Gérard Chaliand, poète, géo stratège et baroudeur ; le tutoyé se nomme Amilcar Cabral, ingénieur agronome, éducateur, chef de guérilla et figure tutélaire de ses deux patries, le Cap-Vert dont était originaire son père, et la Guinée-Bissau, terre de sa mère où, avec ces carnets, nous nous rendrons bientôt.

À Praia commence un Cabral Tour que je n’avais pas forcément prévu. Le premier jour, depuis la terrasse du palácio da cultura, je domine une vaste esplanade et m’interroge sur la statue qui pour le moment me tourne encore le dos. Descendons. C’est Amilcar Cabral dont on célèbre ici la mémoire, à mi-distance de la bibliothèque nationale (à sa gauche) et du chantier du futur temple mormon de Praia (à sa droite). Les Cap-Verdiens et Guinéens réunis lui doivent d’avoir ouvert le chemin de leur liberté. Fondateur du PAIGC, Partido Africano da Independência da Guiné e Cabo Verde, il fut partisan du non-alignement, promoteur de l’éducation en zone rurale, théoricien de la guerre de libération – à ne pas confondre avec la guerre tout court – et bien sûr, comme le rappelle Chaliand dans son poème, guérillero contre le colonisateur portugais qui, peu de temps avant l’indépendance, finira par avoir sa peau. Au cours de ce voyage, je verrais combien il est présent dans l’archipel et apprendrais l’histoire de sa súmbia, son bonnet de laine mythique aujourd’hui exposée au musée Cabral de Praia. Alors qu’il expliquait à quelques paysans de la région de Farim, en Guinée portugaise, pourquoi il fallait combattre pour la liberté, le plus vieux d’entre eux lui offrit la seule chose qu’il pouvait offrir, sa súmbia que, dès lors, le révolutionnaire n’allait plus quitter. Je repenserais à cette histoire en sortant du bagne de Chão Bom à Tarrafal de Santiago (littéralement « la bonne terre » !) où, du temps de Salazar, des centaines de prisonniers politiques issus de toute l’Afrique lusophone ont été grillées au soleil. J’y repenserais aussi à São Filipe au moment de bavarder avec Gilberto Lobo, assis sur le rebord d’un mur. Admirateur de Cabral, ce professeur à la retraite est membre du PAICV, prolongement du PAIGC après sa scission en deux entités distinctes. Idem lors d’une rencontre avec Alpha Oscar, quelque part sur la piste défoncée reliant la petite ville guinéenne de São Domingos à l’Océan Atlantique. Tous les deux, nous sommes collègues, Alpha Oscar est enseignant lui aussi. Mais puisqu’il est comme moi en vacances, le voilà aujourd’hui paysan, ruisselant de sueur, poussant sa bicyclette chargée d’énormes fagots. Nous échangeons quelques minutes, puis chacun reprend sa route.

PS 1 : La súmbia est un bonnet rond qui se porte au Sénégal, en Gambie et en Guinée.

PS 2 : Le poème de Gérard Chaliand est tiré du recueil Cavalier seul, in Feu nomade et autres poèmes, Poésie / Gallimard. Pour ceux que cela intéresse, deux textes que je mets en PDF :  de Pierre Franklin Tavares Le serment d’Amilcar Cabral et de Gérard Chaliand L’œuvre exceptionnelle d’Amilcar Cabral

MÉLODIE ET MYSTÈRE

 

Rentré des montagnes, je cherche X dans les rues de Porto Novo pour boire le verre qu’il m’a promis le matin. La petite ville, le soir venu, s’alanguit dans une lumière plus douce. Les femmes bavardent sur le seuil de leurs maisons, les enfants jouent dans la rue, marchands sénégalais ou chinois se pressent lentement devant leurs boutiques de l’artère principale, et les quelques placettes en retrait deviennent le périmètre des hommes, autour d’un verre en effet. Mais non, pas de trace de mon affable Cap-Verdien de Nancy, et je m’apprête à revenir sur mes pas en direction de La Lampara, la cantine que je me suis choisie depuis mon arrivée, lorsque le son d’un orchestre de guitares m’attire et change ma direction. Au Cap-Vert, comme au Brésil, la musique est partout et d’un style immédiatement reconnaissable. Pour autant je ne me risquerai pas à le décrire; rien de plus difficile pour moi que de gloser la musique. M’abritant derrière ce mot de Lévi-Strauss cité par George Steiner : «L’invention de la mélodie est le mystère suprême des sciences de l’homme », je peux me contenter d’aimer et de le dire, ce qui est bien suffisant.

C’est un mariage. Les nouveaux époux sont âgés. Et tout le quartier, la famille élargie les fêtent en musique. Avec un homme bien mis je discute longuement. Il me présente son épouse, sa belle-sœur, ses amis. Nous prenons un verre au Disco Dobla. J’apprends le nom de mon interlocuteur : Jose Antonio Israel Vitoria, la cinquantaine, ingénieur à Rotterdam, 1428 amis sur Facebook, et récemment invité officiel de l’inauguration du cimetière juif de Ponta do Sol (il me montre la photo), celui que j’ai visité la veille. J’aurais ainsi fortuitement fait la connaissance de l’un des rares descendants des colons juifs qui, à partir de 1548, s’installèrent sur Santo Antão après avoir été chassés du Portugal d’abord, de Santiago ensuite.

En compagnie de Jameson, ce sera différent. Il a vingt-trois ans. Il n’a jamais quitté son île. Je le vois une première fois au débarcadère de São Filipe où il me prend dans son taxi, puis le lendemain, par pur hasard de nouveau, lorsque pour me conduire au volcan de Fogo il remplace au pied levé un de ses confrères patraque. Avec lui, c’est musique aussi, toute la journée, mais pourquoi écouter en boucle Maître Gims ? Hum, je n’aime pas Maître Gims. Pour d’étranges raisons le rappeur encourage mon chauffeur à rouler à gauche et beaucoup trop vite; surtout, je le crierai à la face du ciel, il n’a rien d’approprié au décor basaltique de Chã das Caldeiras, si attentatoire à l’austère majesté des lieux qu’il pourrait réveiller la susceptibilité du volcan  – dont la dernière éruption, après tout, date de moins de dix ans. Fichue mondialisation, va ! Au nom de ses privilèges, donnons au touriste Cesaria Evora qu’il attend, pas maître Gims !…

En fait, Sodade, Sodade, je l’entendrais tout de même, dans de multiples versions. La chanson parle du chemin vers São Tome que j’aimerais parcourir un jour. C’est une chanson de l’exil, lorsque des milliers de Cap-Verdiens, pour ne pas mourir de faim, ont dû quitter leurs îles. Sans pouvoir au fond démêler ce qui m’y touche depuis longtemps, j’adore cette chanson, sa mélodie. Mais que mon petit-fils franco-portugais âgé de deux ans la réclame à sa mère ou son père, c’est là un nouveau beau mystère, probable histoire de correspondances et de fils qui se lient.

 

VERT ?

 

Question de latitude. Alors que le vert domine largement aux Açores – doux bocage en damier par-dessus la terre volcanique –, l’archipel du Cap-Vert me semble mal porter son nom. Il le tient du continent, faut-il le préciser, c’est-à-dire de la presqu’île dakaroise que surplombe aujourd’hui la monumentale statue dite de la Renaissance Africaine, construite par un consortium nord-coréen. Je parcours de long en large Santiago, São Vicente, Santo Antão, Fogo et découvre un camaïeu de bruns piqué d’acacias desséchés, d’agaves, parfois d’eucalyptus ou de filaos poussiéreux. Pas toujours séduisant pour le photographe, dois-je préciser, encore que… Quant aux quelques notes vives –  jaune, rouge, orangé – ce sont les peintres en bâtiment qui les ajoutent à grands coups de ripolin sur les façades, ou bien alors certains poissons comme le brave garoupa ou le chirurgien acanthure.

Terre austère et le plus souvent raide dans les îles que j’ai dites. Relief incroyablement complexe et acéré à Santo Antão ou Santiago ; tout entier tendu vers le faîte des volcans à São Vicente et surtout à Fogo. Un après-midi, je gravis l’un des deux cônes dominant la baie de Calhau, près de Mindelo. Je ne connais pas le nom qu’il porte et je doute que tous ces sommets, toutes ces pointes vertigineuses aient un jour été nommés par l’homme ou même gravis. Reste donc encore à écrire l’histoire de l’alpinisme au Cap-Vert, mais qui intéresserait-elle ? Un maigre bataillon. Ici, la montagne est aux travailleurs, pas aux randonneurs, trekkeurs et autres acrobates. Combien de générations pour paver entièrement les routes, de la mer jusqu’au ciel ? Combien de siècles pour ces terrasses au-dessus du vide, pente après pente ? On y prépare, dit-on, le fameux grogue. Pas vu mais bu, deux soirs de suite au kiosque de la praça Amilcar Cabral (je reparlerai de celui-là). Les maisons au toit de chaume s’accrochent où elles peuvent, parfois en surplomb des Ribeiras, autant dire des gouffres tant les crues, bien que rares, ont décidément creusé profond.

Les aluguers, courageux, relient sans faiblir le petit monde dispersé des hommes de là-haut. Ils déposent les planteurs de cannes à sucre, les mères de famille, les vendeurs de tomates, les professeurs de mathématiques comme l’aura été jadis Gerson, aujourd’hui mon taxi. Après avoir grimpé plus d’une heure le serpentin de la route, nous voici sur la crête, funambules, et c’est bientôt la bascule, la grande dévalade jusqu’à la mer au bas du versant opposé. Je crois que c’est là, l’impression du bout du monde, quand on a basculé. Je la ressens à Ponta do Sol, par exemple, lorsque je marche un moment sur la piste de l’aérodrome abandonné, ou plus haut, près du cimetière juif, devant les cinq ou six tombes écrasées par les grandes falaises de la Ribeira das Fontainhas. En contre-bas la mer frappe violemment. De là, cap Nord-Est, pas d’obstacle jusqu’à Terre-Neuve ! Je la ressens aussi à Sinagoga (qui tient son nom de la vieille synagogue), à Janela qui signifie fenêtre, ou à Fogo, du côté de Mosteiros. Ici, en ce dimanche, des mormons passent, les petite filles ressemblent à des communiantes et leurs mères, avec des talons, se hasardent sur les pavés. Nous sommes aux confins de l’archipel et dans le monde, hémisphère Nord, planète Terre. Cela se vérifie sur les atlas.

ARCHIPEL

 

J’arrive à Praia peu avant minuit. Premières notes de musique au restaurant Avis, tout proche de l’hôtel. Le visage de la réceptionniste me rappelle celui de Chica, voisine cubaine de Valbonne. Même sourire. Comme il y a un espace commun de la langue au delà des frontières – par exemple le portugais plus ou moins créolisé -, il existe un espace de l’Atlantique, des Açores au Cap-Vert, du Cap-Vert aux Caraïbes, des courants qui rapprochent et, jusqu’au Brésil où je voyageais l’an dernier, une origine partagée que ne dissoudront jamais les infinies nuances du métissage.

L’Afrique, bien sûr.

Jérôme Fourquet a montré cette année comment la France était devenue un archipel, fragmentée en autant de groupes sociologiques nettement compartimentés et à bien des égards étanches. À l’inverse, l’archipel du Cap-Vert, petit pays atlantique indépendant depuis 1975, offre au voyageur l’image d’une société homogène dont le symbole serait peut-être l’aluguer, ce taxi-brousse où patientent, avant qu’il ne soit plein pour le départ, tant l’ouvrier agricole que la bourgeoise endimanchée, la paysanne des faubourgs ou l’étudiant rentrant au village. Certes beaucoup de Cap-Verdiens vivent à l’étranger mais ceux-ci reviennent, comme X (impossible de me rappeler son prénom), jeune sexagénaire de Nancy décidé à passer sa retraite à Porto Novo (Santo Antão) ou la couturière Graciette, de Boston, qui hésite encore mais, en vacances, se plaît à retrouver la douce animation de la place Alexandre Albuquerque sur le plateau de Praia. L’archipel, découvert officiellement au XVe siècle par Diogo Gomes et Diogo Anfoso, a pourtant été un lieu de passage et de brassage. Comme au Brésil, les propriétaires portugais, adeptes des amours ancillaires, ont favorisé le mélange. La main d’œuvre africaine a servi de ventre. J’imagine cela du côté de Citade Vielha, ancienne capitale, entre le Pelouriho et la rua Banana (première rue tracée en Afrique, dit la légende !), comme dans un film de Miguel Gomes (Tabou). Pour autant, la faible démographie (à peine plus de 500 000 ressortissants), la langue, la foi catholique, la pauvreté comme l’insularité ont probablement servi de ciment à une population qui, sans vivre hors du temps, donne le sentiment, devenu anachronique en France, de la solidarité. Il suffit de regarder le retour de la pêche. Comme je le verrai aussi un peu plus tard au Sénégal, tout le monde donne son coup de main. C’est sans doute ce qu’encouragent la modicité des ressources et, d’île en île, la nécessaire fraternité. On s’épaule, on ne fait pas de chichis et, dans l’aluguer, voilà qu’on se pousse pour faire de la place à celui qui au bord de la route a fait signe. C’est ce geste-là que je prête à la statue au-dessus du port de Santo Antão. Non pas l’Adieu de l’exil comme on pourrait le croire, mais hep, je monte avec vous !