TÉMOINS

Il s’agit d’un voyage dans le temps. Lorsque la liberté a été en jeu, ces jeunes gens élevés dans la mémoire de leurs pères, des tranchées, de la boucherie héroïque, se sont glissés silencieux dans l’ombre des rues, ont cassé au lance-pierre leurs ampoules pour nuitamment y placarder des tracts. Garçons et filles se sont enlacés lorsque passaient les gardes-chiourmes, dans une fausse étreinte où se mêlaient la peur, la chaleur de leur fraternité, peut-être pourquoi pas un début d’histoire romantique qu’écrasait encore le poids de la grande Histoire, si grande que, vécue au ras du sol, personne pas même les héros ne peut en percevoir tout à fait le sens.

Pour comprendre, il faut du temps. Aujourd’hui, ces jeunes gens approchent du centenaire. Ils sont encore une poignée. Longtemps muets, incapables de témoigner, ils ont peu à peu déplié leur mémoire, rouvert les plaies qu’ils croyaient indicibles. Et chaque année, le Nantais Thomazeau, le Marseillais Caciotti, quittent leur retraite paisible pour transmettre à ceux qui n’ont pas encore vingt ans le message de leur foi en l’avenir, pourvu qu’on veuille bien se rappeler le passé et les combats des anciens.

Parce que l’Histoire ne s’apprend pas seulement dans les livres ou les médias mais dans la rencontre, parce que les acteurs de la résistance avaient l’âge de ceux qui les écoutent aujourd’hui, le film TÉMOINS, réalisé avec mon ami Denis Gabriel, parle de cette transmission. Tourné à Marseille pendant la préparation du Concours National de la résistance et de la Déportation, le film met en évidence le travail de mémoire qui recoud les liens entre les jeunes citoyens et les grands aînés qui racontent leur histoire.

BLACK SUNDAY IN BUSUA

À la demande de Danielle Funfschilling, voici quelques photographies du secteur de Busua, Western Region, Ghana, 1984/85. Danielle est une Française installée à Akwidaa, non loin du Cap Three Points, où elle tient un établissement de type Lodge, Ezile Bay Village, cabanes de Robinson (c’est du moins l’impression que j’en ai sans y être jamais allé). Le hasard du surf sur Internet nous a fait sympathiser. Sur l’Afrique, cette connaisseuse a un regard affuté, loin des préjugés qui abondent un peu partout.

Les photos, où on aperçoit mon ami Jacques Bianchi, ont été scannées. Pour gommer les inconvénients du délavé de certaines couleurs, j’ai préféré les sortir en noir et blanc. Piètre façon de rivaliser avec Marc Riboud qui, dans les années 60, a réalisé là-bas une série sublime dont on trouvera quelques photos ici : http://marcriboud.com/portfolio/

Bon dimanche !

CAILLOUX MYSTIQUES

Oui, comme dans toute la Méditerranée du sud, on prie beaucoup à Malte, Jésus et ses apôtres, et Saint Paul bien évidemment dont le passage dans l’île ne sera pas resté inaperçu. Il y aurait fait naufrage non loin de la passe entre Malte et Gozo, qu’aujourd’hui le ferry traverse avec une régularité de métronome. Si Malte est aride, Gozo l’est plus encore, défendue au nord et au sud par de hautes falaises qui s’effritent. Cette Mare Nostrum paraît rarement aussi forte qu’ici, à frapper comme elle le fait les trois cailloux mystiques (car je compte aussi la minuscule Comino, entre les deux îles principales. L’intérieur, lui, est très calme. Quel plaisir de flâner dans les ruelles tranquilles de Mdina! Quelle découverte aussi que la Casa Rocca Piccola! Le marquis de Piro, francophone, nous y reçoit élégamment avant de nous laisser dans les pattes d’un de ses rejetons à peine audible, délégué à la visite des caves ou anciennes citernes qui abritèrent la population pendant les bombardements italiens et allemands. J’imagine qu’on pria là aussi, les yeux inquiets tournés vers les voûtes. Mais elles ont tenu le coup. Tout ne s’effrite pas en ce bas monde, et voici le temps de refermer délicatement ces trois carnets d’esquisses maltais.

 

 

 

LE LAPIN MALTAIS

Avec une certaine gourmandise, mon père se disait parfois philologue et aimait à  interpréter l’étymologie de la ville d’Hazebrouck (59) : le « pont de la lièvre », disait-il, alors qu’on pourrait y voir aussi le « marais », voire le « marais de la brume », d’origine anglo-saxonne (peut-être confondait-il « haze » et « hase » et moi le brouillard avec le cannabis ?). Si un habitant d’Hazebrouck lit cet article, qu’il éclaire nos lanternes… Toujours est-il que prenant nos quartiers à Ħaż-Żebbuġ j’ai rapidement pensé à Lulu en imaginant que nous logerions au « lapin aux olives » ! Oui, à Malte, Żebbuġ, c’est l’olive (pourtant introuvable dans l’île), et les Maltais aiment le lapin. Le dimanche tout particulièrement, ils prennent d’assaut les restaurants populaires pour en consommer, dans un esprit très famille qui fait plaisir à voir. Pour le reste, j’ai passé le séjour à me demander très sérieusement ce que signifiait être Maltais. C’est pour moi un mystère que, par paresse cependant, je n’ai pas vraiment cherché à lever. Un Maltais élève des murs de pierres calcaires en paraissant mépriser les affaires de remembrement ; il ne roule ni à gauche ni à droite mais au milieu de la route ; il chasse des oiseaux, assis sur un pliant à l’abri d’une cabane de planches ; il prie dans les églises et se signe dans l’avion, bois de l’eau dessalée et ne cultive ni l’orange ni l’olive donc, contrairement à ce qu’on pourrait un peu vite supposer. Quant à l’histoire de son île, elle hésite entre le fracas, la bravoure, l’opacité et une singulière placidité. Nous fûmes, quoi qu’il en soit, impressionnés par l’épaisseur des bastions innombrables à l’abri desquels on vaque à ses occupations. Se marier par exemple, en se faisant « beaux comme des astres » (et là, je pense à ma mère) !

Demain, suite et fin du carnet.

SE LA COULER DOUCE

Le voyage d’automne, tradition que je partage depuis quelques années à la fin octobre avec Anne, Catherine et Paola (ensemble nous avons déjà visité Naples et sa région, Istanbul ou les Pouilles par exemple), le voyage d’automne, donc, a la particularité de nous apparaître comme un voyage d’été, mais un été qui serait doux et délicat, débarrassé de ses excès climatiques, de la promiscuité populaire et des hordes de vacanciers, bref, faisons-la courte, un voyage d’aristocrates !

Bien entendu, il ne s’agit que d’une illusion, quand bien même le voyage de cette année aurait pour cadre la Malte séculaire. Non, nous ne sommes plus au temps où Paul Bowles voyageait avec ses malles, assis sur le pont d’un yacht, mâchouillant négligemment (et en réalité dans une pose étudiée) son porte-cigarette. Notre voyage d’aristo commence avec Ryan Air au départ d’un hangar périphérique de Marignane, se poursuit dans un véhicule d’Europcar plus petit dans la réalité que ne le laissait espérer la réservation Internet, et s’achève au bout d’une semaine d’air bee and bee à Ħaż-Żebbuġ, le cœur adouci par le miel du soleil et de l’amitié, sans autre prétention.

Pas de prétention donc ici d’écrire un grand reportage. Un peu comme si ce voyage aux marges de la belle saison était, pour une fois, l’occasion de se la couler douce. Les photos, en trois fois, parleront d’elles-mêmes. Aujourd’hui, des paysages surtout, répétitifs dans leur majesté parfois austère. Demain, les humains !

ÉTERNITÉ

Faisons comme si dans un mouvement dialectique hasardeux passé et présent se trouvaient dépassés ; ils deviendraient éternité ? J’ai bien dit « comme si » et, au terme de ce voyage, revenons à la simplicité pure des émotions et de leur écriture. Les restes. Le meilleur.

À Princess Town, alors que le jour décline, la voiture qui s’engage sur la bande de sable jusqu’au village de huttes, inchangé depuis mon passage avec Jacques, tel que je l’ai réinventé plus tard, tel qu’il semble devoir rester toujours.

Les racines des fromagers sur le campus de l’université de Cape Coast : des pattes d’iguanodon. La peau rugueuse de cette vieille ferraille d’hélicoptère. Le poisson-jouet sous l’enceinte du fort.

Du fond du passé, la retrouvaille d’un nom oublié, Salaga, le marché de Salaga, marcher de nouveau dans le marché de Salaga.

Les rues tranquilles d’Achimota, comme à Cantonnements, il y a trente ans. Le retour vers le centre. Le gars qui, au bord du terrain, me prend pour un recruteur de foot. Les joueurs de hockey sur herbe. La tour de l’horloge au Adisadel College.

LEL. La tombe perdue.

Les geôles.

La nuit au Hi Hill Li. La porte peinte de motifs bariolés. La façon dont Lydia tenait sa cuisine. La promenade prudente autour des remparts baignés d’eau noire.

Kiki, Kofi, et d’autres.

Takoradi by night. Le brouet à l’hôtel. Les chambres.

« Ils étaient ce soir-là à l’embouchure de la rivière Prah. » La marche sous le soleil pour aller sur les lieux du roman à faire.

Le passage du convoi présidentiel près de Flagstaff House. Les motards, sirènes hurlantes,  qui me font signe de me retourner pour ne pas regarder.

La voiture d’Nkrumah dans sa vitrine.

Les mains de Robert Yennah. Sa manière de s’accouder au fauteuil. De parler du métier.

Abokobi Road, la frustration de ne pas m’y retrouver.

La route.

Les visages.

Mon visage regardant les visages.

Le monde regardé.

MODERNITÉ

Les chauffeurs de taxi dont j’ai parlé plus tôt ont l’âge de mes enfants. Ils ont grandi dans un pays que les instances internationales, au tournant des années 84/85, avaient décidé de couver des yeux. Ceux qui ont mon âge en revanche se rappellent encore la sale période où il n’y avait plus rien, ces temps que j’ai connus moi aussi dans la première année de notre séjour. Je me souviens que Dominique Stiver, un de mes collègues de l’époque, avait un jour tapé à notre porte triomphant. Il avait dégoté de la viande d’Uruguay congelée, l’avait achetée à prix d’or, avant que nous nous rendions compte qu’il s’agissait d’une barbaque infâme, dure comme la pierre. L’année suivante, un des premiers signes de la reprise fut pour nous la réouverture de quelques restaurants. Nous y entendions les premiers succès de la chanteuse britannique d’origine nigériane, Sade. Melts all your memories and change into gold. Et il est vrai que l’assagissement du capitaine Jerry Rawlings, sa guerre contre le kalabule généralisé et les trafiquants de tout poil ont peut-être donné confiance à la Banque Mondiale. Le Ghana, pays exsangue depuis la chute des cours du cacao, aura été l’objet d’un pari réussi : dévaluations successives, éradication du marché noir, reprise en main des filières de production et perfusion financière d’une part ; démocratie solide, bipartisme, alternance politique et paix civile comme ethnique d’autre part ; douceur, énergie et talent de son peuple enfin : voilà comment un pays, par ailleurs éduqué et fortement fonctionnarisé, s’est sorti du marasme où il avait pu sombrer. Mais je n’ai ni les moyens ni l’ambition de raconter (voire de nuancer) ces nouvelles Trente Glorieuses ghanéennes. Revenons aux plus modestes impressions de voyage. Aujourd’hui, le touriste qui a de l’argent ou l’homme d’affaire entre deux avions peuvent descendre à l’Holiday Inn ou au Méridien. Ils prendront un verre sur un roof top à l’américaine et entendront une musique internationale de piètre qualité sans savoir qu’ils séjournent dans le pays du hi life. Qu’ils décident de quitter l’Airport Area, ils feront leur shopping dans un mall, une pause dégustation à la foire au vin, un golf à Achimota, un dîner au Goethe Institut (saucisses), à la nouvelle Alliance Française (french ships), à Osu (toasts d’houmous) ou au Tante DC 10, le restaurant aménagé dans l’ancien DC10 de la Ghana Airways, peut-être celui que mes pauvres parents avaient pris en 1985, mon père en costume (toujours quand il prenait exceptionnellement l’avion), ma mère avec son bracelet en or (qu’elle se fera piquer au retour ayant jugé bon de le laisser dans la valise, ce qui me rend encore malade aujourd’hui !)…

Et pour les Ghanéens – après tout, ils sont tout de même les premiers concernés ?

Le pays est au-dessus de ses voisins les plus proches – notamment la Côte-d’Ivoire – en terme de développement et il y aurait mille choses à relever tant la modernité (ou en tout cas le changement) saute aux yeux dans les secteurs que j’ai visités. J’ai déjà parlé de l’extension de la ville d’Accra. Alors encore les programmes immobiliers à destination de la grande bourgeoisie d’affaire, le Tetteh Quarchie Circle devenu désormais un immense noeud de circulation où s’engouffrent les voitures privées de marque japonaise;  leur flot continu, plus au sud,  sous le pont des réfugiés (un temps appelé ainsi en souvenir des victimes d’un terrible accident : la décapitation nocturne de plusieurs passagers d’un camion surchargé, malheureuses victimes de l’exode massif de 83, quand le Nigeria voisin expulsa manu militari un million d’immigrés); plus loin encore les voies de contournement (impossible de retrouver la maison d’Alain Fohr du côté de Volta Street, méconnaissable comme mon ancien quartier de Cantonnements, bien moins tranquille qu’il ne l’était), les bretelles, voies express, ponts et ouvrages d’art… Entre autres détails qui n’en sont pas, je remarque également, partout en ville comme à la campagne, la multiplication des réservoirs Polytank de fabrication chinoise, un immense progrès quand on sait combien l’eau est précieuse. Aujourd’hui la Chine, l’Inde ou la Turquie sont à la pointe du soutien, de la collaboration et… des affaires. Ankara, qui envoie ses propres ouvriers, a financé la toute nouvelle construction de l’immense mosquée de Nima, le principal quartier musulman de la ville; New Delhi offre un million de dollars pour rénover Flagstaff House, les bureaux du tout nouveau président Akufo-Adoo, ancien leader de l’opposition élu en 2017 avec 53,3% des voix; l’art moderne prend ses quartiers dans les locaux du musée des sciences et de la technologie…  Oui, tout change. Mais tout s’appuie aussi sur des traditions fortes comme le remarquable réseau des établissements scolaires ou la présence massive de l’administration (moins un frein, semble-t-il, qu’une garantie, quand bien même la tradition de bakchich n’aurait pas pour autant disparu).

Bien sûr, de nombreux quartiers restent insalubres. Bien sûr le quotidien des masses laborieuses (ou pas) reste difficile. Bien sûr, comme leurs homologues français, les chauffeurs de taxi ghanéens ne se privent pas de râler. Il n’y a jamais assez d’argent, les taxes sont de plus en plus lourdes, la pollution les empoisonne. Ils ont raison, on ne peut pas aller là contre. Mais enfin… « Branloire pérenne » de la modernité !

THÉORIE DE PIERRES CHANCIES

À Legon, j’avais rencontré mon voisin, Albert van Dantzig, un professeur de haut rang, une sommité de l’université qui pour gage de bonne arrivée m’avait offert un de ses livres consacré aux forts et aux châteaux du Ghana. Le bon maître est mort depuis, en 2000, revenu alors dans sa Hollande natale où il repose désormais. Avec Kofi, nous sommes donc partis vers l’ouest et j’ai pu égrener sa vieille théorie de pierres chancies : Fort Amsterdam, Saltpond ; Cape Coast Castle, Cape Coast ; Fort São Jorge da Mina, Elmina ; Fort São Jago, Elmina ; Fort São Sebastião, Shama ; Fort Orange, Takoradi ; Fort Metal Cross, Dixcove ; Fort Gross Friedrischsburg, Princess Town…

Les premiers Européens à venir ici furent les Portugais. Fernão Gomes, riche commerçant de Lisbonne mandaté par Alphonse V, mouilla le premier en 1469 à l’embouchure de la rivière Prah.  Dix ans plus tard, on construisait les premiers remparts d’El Mina (1482) : « Les caravelles s’engageaient dans le chenal étroit séparant les deux villages, Aldea das Duas Partes, puis mouillaient dans les eaux paisibles et peu profondes du lagon de Benya… » Sur les portulans qu’on expose parfois dans les musées, vous repèrerez les tourelles de ce fort, plus solide au nord qu’au sud tant le danger paraissait devoir venir de l’intérieur plutôt que de la mer. À Elmina les briques rouges sont portugaises, directement importées des carrières lusitaniennes pour servir de ballast aux caravelles. Mais les jaunes, elles, sont hollandaises. Au fil du temps, ces forts furent en effet le terrain d’incessantes batailles, passant de main en main au gré des succès ou des défaites des puissances nordiques : le Portugal, le Danemark, la Dynastie d’Orange, les Anglais… Les Français, eux, ne construisaient pas en dur, sauf à Ouidah au Bénin ou encore à Gorée, au large de Dakar. Aujourd’hui les forts ghanéens que l’on visite sont plutôt en bon état, réinvestis par le gouvernent à des fins mémorielles (plus rarement, comme à Shama, ils accueillent des administrations). Mais de quelle mémoire s’agit-il ? L’enjeu ici fut d’abord d’établir de puissants comptoirs susceptibles de faciliter le négoce de l’or puis l’exploitation des mines, tout en étendant le vaste Empire Chrétien. Les premiers gouverneurs, João da Barros, João Bernardes, Diogo de Azambuja, étaient envoyés là tant pour renflouer les caisses du royaume que pour imposer les Évangiles aux peuples sauvages dépourvus de vraie foi. Mais bientôt l’appetit changea de nature, les plus grandes richesses étaient à l’Ouest, en Amérique. Et les entrepôts d’Elmina ou de Cape Coast devinrent les culs de basse-fosse où retenir hommes, femmes, enfants de ces terres barbares avant de les expédier de l’autre côté, vers les champs de coton ou de cannes à sucre du Nouveau Monde.

Arpenter les coursives, les esplanades pavées et les caves sombres de ces forteresses, c’est donc se souvenir d’un des premiers crimes universels : l’esclavage de grande échelle, à l’origine de la gigantesque diaspora du non retour.

Si Gross Friedrischsburg à Princess Town semble noyé dans la végétation et de ce fait oublié par la population du village, Cape Coast et Elmina ont vu le port s’organiser contre leurs remparts. J’aime particulièrement les murs de la façade orientale de Cape Coast Castle. La nuit, il faut se faufiler au pied de l’édifice pour tomber sur la rade d’où, attendant l’aube, les pirogues s’élanceront bientôt vers la haute mer. À l’arrière, j’ai pris mes habitudes au He Hill Li, dans l’ancien bâtiment du Belgrave Memorial. Un soir le patron me surprend. J’écoute sur mon téléphone la musique enregistrée plus tôt dans l’après-midi depuis le taxi qui me conduisait au Adisadel College. Il s’agit d’un morceau du Winneba Youth Choir, une chorale chrétienne, que le patron reconnaît et se met à fredonner dans la pénombre. Derrière, Lydia me prépare du poulet not too spicy. Je la trouve douce et belle. Son regard me touche. Elle est contente de me voir revenir soir et matin. Et je regarde aussi en face l’enceinte du fort, à peine visible maintenant dans la nuit noire. Je sais que de l’autre côté du mur, dans la cour aux pierres inégales, repose L.E.L., Letitia Elisabeth Landon, la poétesse romantique, l’ex gloire des salons londoniens venue mourir ici après y avoir suivi son époux, le gouverneur Mac Lean. J’imagine les quelques semaines qu’elle a vécues dans ce fort, la peur qui devait la saisir en regardant la mer, la force de l’élément et des hommes capables de le dompter un fois réparés leurs filets, tout en bas, à l’aplomb de son observatoire.

There is a little lonely grave

 Which no one comes to see,

The foxglove and red orchis wave

Their welcome to the bee.

Le lendemain, je n’avais rien sous la main pour honorer la mémoire de la poétesse. J’ai cueilli deux boutons d’une plante dont j’ignorais le nom. Je les ai déposés sur la dalle aux initiales. Leur sève était laiteuse.

TAXI DRIVER

On peut éventuellement emprunter les transports en commun au Ghana, ils coûtent une misère, mais je les déconseille pourtant. Trop aléatoires, trop inconfortables, peu pratiques. Louer une voiture est difficile pour ne pas dire impossible. On se rabattra donc sur les taxis ou les « chauffeurs » dont le périmètre d’intervention dépendra de ce que vous pourrez négocier avec eux, si le hasard et les nécessités du moment arrangent les deux parties. Dès le premier jour, ce hasard a mis sur ma route le désormais célèbre Kofi, nous avons discuté ferme, et j’ai gagné un compagnon pour toute une bonne partie de mon séjour quand il s’est agi d’aller au Togo d’abord, vers Cape Coast et Takoradi ensuite. Né le 17 juillet 1985 (!) à Aflao, Kofi est Éwé, protestant, jeune père et séparé. Je donne les adjectifs dans l’ordre qui me paraît le mieux profiler le bonhomme. Nous avons parlé ; il m’a conduit jusque chez lui ; je lui ai fait découvrir une partie du Ghana qu’il ne connaissait pas ; et ces longues heures de voyage ont scellé une sorte de camaraderie joyeuse, légèrement teintée de ce rapport d’autorité que ne donne pas le statut d’employeur à employé, mais celui d’aîné devant la jeunesse triomphante. Kofi, tu peux prier le visage dans tes mains si tu le veux mais une fois parti ne roule pas trop vite. Évite les affres injustifiées et toxiques de la jalousie. Interdis-toi de traverser le Sahara dans un camion bâché et la Méditerranée au fond d’un canot. Sur ce dernier point, Kofi est formel. Ce qu’il veut faire est clair : voir du pays, aller en Europe ; mais il sait parfaitement que le voyage clandestin peut être un piège mortel. Alors qu’il se restaure un matin dans notre cantine de Cape Coast (j’en reparlerai, de cette cantine), je lui dis qu’il a évidemment raison, qu’il me rassure d’une certaine façon, mais que son avenir est sans doute davantage dans son pays, pourquoi pas au volant de sa propre voiture (et non celle de son pasteur qui en possède quatre – dont « notre » Toyota, donc). Robert Yennah, docteur en lettres spécialiste de Rousseau, chef du département de langues d’une des plus prestigieuses universités africaines, m’expliquait deux jours auparavant qu’il avait toutes les peines de monde à obtenir un visa pour participer à un colloque en Belgique ou en France. Alors Kofi, qui n’est jamais allé à l’école ?! Non, Kofi, va plutôt retrouver ta femme et ton gosse à Aflao. C’est plus sage.

Éric, de l’autre côté de la frontière (si on a bien suivi les épisodes précédents), c’est vraiment un tout autre style. Pas de polo Calvin Klein mais un tee-shirt rose flashy au cas où on ne le repèrerait pas. Un vieux téléphone certes, mais une liste impressionnante d’anciennes conquêtes dans ses contacts, au point que je me demande si la prétendue excursion à Glidji, chez les oracles, n’est pas un prétexte commode pour faire le tour des dossiers chauds : une ex repérée sur la mobylette de son nouveau copain, la petite vendeuse de tomates, deux ou trois autres coincées ici ou là entre Ghana et Bénin, c’est-à-dire au fond sur une petite cinquantaine de kilomètres ! Avec ça, un certain flegme, pas de chichi, un peu agacé par mes demandes incongrues de m’arrêter ici ou bien là pour revoir quelque chose, prendre une photo. Je me suis demandé après l’avoir réglé en fin de journée s’il reviendrait comme convenu le lendemain matin pour me conduire de l’hôtel à la frontière d’Aflao. J’ai un peu attendu. J’ai un peu râlé. Je me suis dit que je n’aurais pas dû le payer d’avance, que je m’étais fait avoir comme on le redoute toujours en voyage et ailleurs. Et puis je l’ai vu arriver avec une nana derrière. Il y avait juste un peu trop de monde en ville. Les embouteillages, à Lomé, sont une plaie !

Enfin, il y a Kiki dont j’ai aussi déjà parlé. Ce type à l’allure un peu frêle a cherché longtemps, à ma demande, le Granada Hotel (aujourd’hui abandonné) et le polo ground. Il a inscrit son nom et celui de sa femme sur un bambou après m’avoir aidé à graver le mien. Il a grimpé en sandales l’intérieur creux d’un ficus géant. Il a sauté de l’hélicoptère pour que je fasse un bout de film. Il m’a montré que le vieux lac aux aigrettes de mes souvenirs, à Legon, était devenu un parc d’attraction avec parcours aérien de la canopée. Ce type était un beau morceau de gaité, une tranche bien franche de générosité humaine. Quelque chose qui vous reconstitue au cas, toujours possible, oú vous seriez un peu cassé. Qui vous fait du bien. Un bon gars.

 

 

LOMÉ NUIT ET JOUR

 

« Ils ont rencontré Justine à l’Hôtel du Golfe, une nuit sous les feuillages géants des caoutchoucs. Dans le vaste patio qui relie le hall de réception au bâtiment principal, un mélange bruyant occupait les tables près du bar, Africains, Européens, quelques Arabes. Un orchestre jouait du Hi Life.

Elle a apporté les sandwichs qu’ils ont commandés avec deux grandes bouteilles de bière, quelques sachets d’arachides. Après la chaleur de la journée, il fait presque frais, et Sonia, dans un geste rare ici, croise les bras et creuse les épaules.

Justine, ils la remarquent aussitôt ; c’est une jeune femme souriante. Le chemisier très blanc et la jupe de coton noir lustré lui donnent l’air d’une chanteuse de chorale, ce qu’elle est, dit-elle, à l’occasion, lorsqu’elle ne fait pas la serveuse, à l’Hôtel-Restaurant du Golfe. »

Cela, c’était de la fiction. Aujourd’hui, alors que l’ancien hôtel de la Paix vendu à Kadhafi menace ruine, l’Hôtel du Golfe de Lomé, lui, rue du commerce, a été racheté par un Libanais fortuné. Le patio a disparu (peut-être n’a-t-il jamais existé), on boit un verre sur la terrasse chic tout en haut de l’immeuble, et la serveuse s’appelle Rose, non plus Justine. Je tenais à ce retour au Togo. J’y avais vécu des heures fastueuses tant les complications de la vie ghanéenne, en ce milieu des années 80, nécessitaient de se refaire de temps en temps une santé dans un pays moins sujet à la crise économique, aux pénuries et au couvre-feu. Peut-on dire qu’aujourd’hui les conditions se sont inversées ? Le Togo, du moins sa capitale, semblent en tout cas plus modestes qu’auparavant, comme endormis. Ce n’est certes pas l’animation du marché, en plein centre, qui crée cette impression. Ici le commerce est roi. Chinois, Libanais et Haoussas se partagent le pactole, tandis que les Mamas Benz sont toujours là, allant négocier jusqu’à Dubaï des cargaisons de produits asiatiques de toute sorte. Le wax hollandais lui-même subit la concurrence de produits d’imitation et les vendeuses ont beau être très belles, il faut se battre avec elles pour négocier gentiment un boubou pour ses petits-enfants. Mais c’est plutôt la nuit, quand le même quartier devient fantomatique ; quelque chose du coupe-gorge entre l’hôtel du Golfe (où je dîne un filet au poivre devant Metz – Monaco) et l’hôtel Magnificat (où je dors malgré le remue-ménage de mes voisins Indiens). Le lendemain, Éric, mon chauffeur d’occasion rencontré à la frontière, me conduit jusqu’à Glidji et Aneho, hauts lieux du vaudou. J’apprends que si l’Epé-Ekpe, le caillou blanc, vire au noir, ce n’est pas bon signe. Des milliers de personnes viennent chaque année ici de toute l’Afrique de l’Ouest pour connaître les présages. Une bonne année de pluie ? Des récoltes abondantes ? Une catastrophe climatique ?… Nous sommes proches aujourd’hui du Bénin (deux ou trois kilomètres tout au plus) et du Nigeria, l’immense et dangereux voisin. En France on parle très peu de ce pays, inconnu en dehors des exactions de Boko Haram au nord. Mais le Sud-Est est aussi un enfer. Tout le delta du Niger subit la loi des bandes. Comme l’or par le passé, le pétrole rend fou. Éric, lui, s’arrête au bord de la route pour acheter du fuel de contrebande venu du Bénin. Trois fois moins cher qu’à la pompe.

En fait, je me dis qu’il faudrait quitter la côte et monter jusqu’à l’Atakora, prendre plus de temps pour comprendre et du même coup parler juste. Tout m’échappe ici, et je me souviens tout à coup que depuis mes premières visites au Togo la famille Eyadema est toujours au pouvoir, le fils ayant remplacé le père.

Demain, je retrouve le Ghana et Kofi à la frontière.