À QUI APPARTIENT VANCOUVER ISLAND ?

Avant d’être ville, Vancouver fut un explorateur britannique de la côte ouest du Canada actuel. L’île qui porte son nom a pour capitale Victoria, elle-même capitale de la Colombie Britannique. La toponymie de la planète est riche de ces hommages laissant un peu partout sur sa surface la trace de la mainmise. Je découvre, je prends, je garde, je nomme à ma façon.

Cette île, comme beaucoup d’autres de la région, était pourtant habitée depuis des millénaires par ce que, faute de mieux, on nomme aujourd’hui les Premières Nations. L’arrivée des Européens date du XVIe siècle mais c’est à partir du XVIIIe que commencent véritablement leur trafic (exploitation des peaux, du bois) puis leur installation au moment de la ruée vers l’or. Entre 1770 et 1860, des épidémies déciment les populations autochtones qui perdent le contrôle de leurs territoires et, si l’on peut dire, tranquillité et légitimité. Cette réalité historique, qu’il faudrait détailler davantage, est de nos jours une question sensible au Canada. Le promeneur s’étonnera peut-être de trouver en pleine forêt une layette d’enfant, de couleur orange, pendue sur un cintre à une branche. Il trouvera aussi, sur les marches des bâtiments officiels ou dans certains quartiers « réservés » aux autochtones, des rangées de petites chaussures d’enfants. C’est la manière qui a été choisie pour rappeler – et ne pas oublier – que des milliers d’enfants amérindiens, de 1870 à 1996, ont été enlevés à leurs parents et internés dans des pensionnats spécialisés. Par ce moyen, qui n’excluait ni les sévices, ni l’humiliation, ni le bourrage de crâne, il s’agissait de les occidentaliser et, dans le même temps, d’accélérer la dégénérescence de leur société native. En décembre 2015, le premier ministre Justin Trudeau a officiellement demandé pardon aux descendants des communautés autochtones pour ce qu’il a été convenu d’appeler un « génocide culturel ». Every child matters. Chaque enfant compte. Le slogan correspond depuis à une dynamique de vérité et de réconciliation qui, par le biais de l’éducation notamment, honore celles et ceux qui y participent.

Je lis régulièrement dans la presse nationaliste française et sous la plume de certains « philosophes »médiatiques des attaques en règle contre la « bien pensance » de Trudeau et des « wokes » canadiens. On s’agite pour dénoncer telle ou telle initiative militante consistant à défendre les intérêts des « minorités » ; on vomit sur « l’indigénisme » et « la cancel cultur décoloniale ». L’occident serait en péril s’il ne trouvait pas le moyen d’éradiquer une telle révolution. La « repentance », voilà le danger ! Si on ne peut plus être Occidental sans culpabiliser ! Où va-t-on ? Quel est ce nouveau fascisme ?… Les jérémiades sont sans fin : rhétoriques, répétitives, de plus en plus prévisibles.

Voyager au Canada, s’intéresser à l’histoire des Premières Nations, découvrir leur culture et leur art (à l’occasion de la visite des excellents musées d’anthropologie de Vancouver ou Victoria par exemple) permet de mettre à distance ces combats idéologiques. Il existe sans doute des dérives dans certaines revendications, la volonté de rééquilibrage culturel peut conduire paradoxalement à des excès. Je pense au fameux « nègre » du Narcisse qu’il faudrait rebaptiser. On a aussi beaucoup glosé sur la destruction par le feu d’ouvrages dont les illustrations stéréotypées portaient atteinte à la dignité des nations amérindiennes. Et effectivement, la véritable Pocahontas ne ressemblait en rien au personnage du dessin animé. Or, certains ont fait de cet épisode isolé (une trentaine d’écoles catholiques de l’état d’Ontario) le parangon du wokisme et déclaré la mobilisation générale. Halte au feu ! C’était peut-être oublier le contexte de cette affaire : la volonté, par un geste au fond sacrificiel, de réconcilier le présent et le passé : « Nous enterrons les cendres de racisme, de discrimination et de stéréotypes dans l’espoir que nous grandirons dans un pays inclusif où tous pourront vivre en prospérité et en sécurité. », disait le texte de présentation de la cérémonie réunissant tous les élèves. On peut juger cela grandiloquent, je n’en disconviens pas. Le terme « inclusif » donnera des boutons à beaucoup. Mais quoi ? Est-ce là l’expression d’un nouveau totalitarisme comme je le lis parfois ? Retirer, car il s’agissait bien de cela, quelques livres porteurs de préjugés racistes – oui, racistes – est-il à ce point scandaleux ? Un examen critique des présupposés racistes de l’universalisme « civilisateur » serait-il un crime de lèse-majesté ? En réalité, ceux-là même qui s’offensent de la perte de l’identité (française, européenne, occidentale) refusent aux minorités autochtones de défendre la leur. Ont-ils oublié pourquoi ces peuples sont devenus minoritaires ? Ont-ils des doutes sur la réalité des spoliations qu’ils ont subies ? Et ne sont-ils pas eux-mêmes les adeptes d’une forme de cancel cultur consistant, dans la guerre culturelle que je viens d’évoquer, à nier le fait colonial et ses noirceurs ? Il faut regarder l’histoire en face, toute l’histoire. Et regarder le monde depuis plusieurs fenêtres à la fois.

LES ROCHEUSES ? YOU’VE MADE IT !

On est surpris de trouver au Canada une région aussi aride que le désert d’Osoyoos, à l’extrême sud de la vallée de l’Okanagan, autrement nommée la « Provence canadienne ». Peu de temps après l’épisode du dôme de chaleur de l’été 2021, cette région, célèbre pour ses vignes et ses vergers, subit encore d’importants incendies sur les hauteurs. L’atmosphère est lourde sous une sorte de brume permanente qui estompe les reliefs. Heureusement, les haltes dans les wineries et les baignades dans les lacs nous revigorent. À Osoyoos, nous nous amusons à tremper nos pieds aux États-Unis d’Amérique puisque la frontière passe par là. Cette maison cossue sur le rivage, juste derrière le grillage, est-elle trumpienne ou bidienne ? Comme on s’en fout. Avec Florence, nous prenons aussi la poudre d’escampette pour laisser les jeunes télé-travailler. Jolie excursion vers le Chute Lake : un panneau, au bout de la piste (biche aperçue au passage), nous le dit : YOU’VE MADE IT ! Tu parles d’un exploit ! Le soir, retrouvailles au motel pour l’ambiance déjà décrite ailleurs. Une autre biche s’est égarée sur le parking.

L’exhaustivité n’est pas l’ambition de cet article, je passe donc sur d’autres moments pourtant agréables et intéressants de ce premier périple en Colombie Britannique du sud. Je signale simplement que depuis Vancouver il faut compter quatre heures de route pour atteindre l’Okanagan en traversant parfois de magnifiques paysages comme ceux du Manning park

Autre surprise, cette fois-ci en Alberta, la ville de Calgary, capitale des Rocheuses, Mecque du ski alpin et ville olympique, occupe le centre d’une plaine immense et dont on peine à voir le bout. Il faut en effet rouler une bonne heure pour enfin apercevoir les sommets. Ici commence vraiment le trip des Rocheuses, en suivant l’itinéraire des parcs nationaux : du sud au nord, Banff, Yoho, Jasper. La route large, comme une voie triomphale, s’élève au long des vallées, des rivières, laissant aux voyageurs une tenace impression de grandiose majesté. Impossible de tout évoquer, il faut le vivre. Manon, je la remercie encore, nous concoctait là un programme qui n’épargnerait ni nos jambes ni nos émotions ; un festival en somme auquel, je l’espère, les photographies rendent suffisamment justice. L’absence de villes ou de villages, la brume toujours persistante, les immenses secteurs où la forêt a été incendiée, la présence de la faune, la force des eaux, tout cela concourt au spectacle et ne laisse aucun répit. Chateaubriand, lui, n’avait pas eu besoin d’aller en Amérique pour chanter la somptuosité du Nouveau Monde (côté est). Ce filou, connu pour sa modestie, devait être bien rencardé. 

« La rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans les bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu’elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l’autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formaient des îles d’ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires.  » (Génie du christianisme)

Simon, j’en suis sûr, appréciera. 

PS : rendez-vous demain pour passer côté Pacifique.

LA VIE SAUVAGE

On serait tenté de croire, en voyant la baleine à bosse se retourner, qu’elle fait un signe, un salut. Hier, j’envisageais de laisser parler les images. Je me prends au mot et je me tais. Bonne découverte de la faune sauvage du Canada de l’ouest.

ROAD TRIP

Comment dire ? Voyager en voiture ou en bateau au sein de la nature canadienne réserve une première impression de reconnaissance. Je « reconnais » par exemple le bâtiment d’un étage avec coursive, éclairé, à la nuit tombée, par l’enseigne MOTEL. À s’y méprendre… Nous sommes dans un road movie, c’est-à-dire loin de tout, au fond d’un bled désert (seule la bootle shop reste ouverte la nuit), avec nos voisins les bikers, deux types qui clopent dans leur chambre. Pour un peu débarqueraient Wim Wenders, Sam Shepard et Jessica Lange. En face, de l’autre côté de la route, il y a une sorte de bastringue désaffecté. Quelqu’un a disposé trois fauteuils en bois face à la mer et vous passez l’heure tranquille à scruter l’orque qui passe… ou pas. Bien entendu, le décor n’oublie ni la station service ni les portées poétiques des fils télégraphiques. Le rythme même du voyage, ses longueurs, vous rappellent le tempo lent des films, leur dramaturgie des grands espaces. Bref, toute une mythologie pour se sentir en pays de connaissance, le voyage réel redoublant les images génériques qui squattent l’imaginaire.

La reconnaissance signifie-t-elle pour autant l’absence de surprise ? Vous avez beau l’attendre, l’apparition soudaine du grizzli surprend toujours ! Il y a l’idée qu’on s’était faite, le sentiment d’être dans un décor, et l’impact réel que l’événement, dans son paysage, a sur vous. Deux choses différentes. Le prochain carnet laissera encore parler les images, histoire de remplir encore un peu le réservoir, de remettre une pièce dans la machine.

IMPRESSIONS DE VANCOUVER

Prenons une fin d’après-midi d’été à Vancouver. Quelque chose de pacifique se joue au bord tranquille de l’océan, dans un after work sportif et convivial, jeune, arrosé de bière. C’est une façon d’entrer dans ces nouveaux carnets consacrés à la découverte de la Colombie Britannique et de l’Alberta. La ville de Vancouver, située au sud-ouest du Canada, s’étend entre le fleuve Frazer et le fjord de Burrard. Il est facile de s’y repérer. Les rues en damier facilitent l’orientation du nouveau visiteur tandis qu’une promenade sur la colline de Burnaby permet aisément d’embrasser l’ensemble (à moins que l’on préfère le bar tournant de la tour top of Vancouver : une heure, le temps de boire quelques verres, pour détailler le panorama de la ville sans bouger de son fauteuil. Au loin, s’élèvera alors la silhouette glacière du mont Baker, aux États-Unis.)

Au plancher, l’impression première et générale est que Vancouver, depuis l’aéroport jusqu’aux coteaux boisés du Nord, se présente comme une succession de quartiers chics : allées ombragées, végétation charmante, cottages estampillés city’s heritage buildings, voitures de luxe, voitures anciennes. On repère aussi très rapidement la vertitude. Jolie promenade que l’Arbutus greenway où l’on cueille les framboises du Maple community garden, espaces pelousés du campus (vide en été) de l’UBC, randonnée urbaine au confidentiel Ravine park, impression forte laissée par l’immense Stanley park bordant immédiatement la city… La nature, en réalité, n’est jamais loin. À West Vancouver, l’ours est signalé, à Stanley park un coyote a attaqué une petite fille, des orques sont régulièrement observées dans les eaux du port. Ratons-laveurs, écureuils, aigles, tout ce beau monde prend ses quartiers en pleine ville sans être dérangé. C’est un folklore mais pas seulement un folklore. Il suffit de prendre un ferry à Horseshoe bay pour mesurer combien la ville a dû depuis ses origines (fin du XIXe siècle) disputer son territoire au monde sauvage. Le construit s’inscrit dans le bois, la végétation première, et bien que haut dans certains secteurs de la ville il ne masque jamais les perspectives et la profondeur. Principe municipal.

La densité de population de Vancouver est la plus forte du Canada ; un peuple extrêmement divers, cosmopolite, songe avant tout à travailler, à faire des affaires. Nous rencontrons Marianne et Patch, des Français installés ici depuis de longues années. Ce qui a séduit Marianne chez Patch ? Sur un coup de tête il décide un jour de louer une maison au milieu des arbres à Bowen Island. Le vieil homme et la forêt… D’après Marianne, Vancouver est une ville riche qui ne s’intéresse qu’aux riches. Business, business, et, apparemment, healthy way of life… À la librairie Indigo (une sorte de Cultura local), je suis frappé par l’ampleur du rayon marketing, affaires, personal succesmoneyhealth ; à côté, le rayon littérature est misérable. « Comme la vie culturelle », ajoute Marianne, et il faut bien chercher pour trouver d’autres librairies. Près de Chinatown, je repère tout de même un bouquiniste ; Le Rouge et le noir est écorné. That’s all. Nous sommes en bordure de West Hastings street et c’est toute la misère du monde qui est réfugiée là, homeless titubant, partageant les seringues, détruits. La ville, malgré les efforts des services sociaux, a fait semble-t-il le choix de laisser converger ici tous les désespoirs, deux ou trois rues pas plus, tacitement délimitées pour éviter que ne se répande la boue du malheur, réservée aux oubliés des programmes de coaching mental et de la réussite. 

PS : Il me faut évidemment remercier chaleureusement Manon et Simon pour leur accueil et Florence, agréable compagne de voyage, toujours prête pour l’aventure ! À Vancouver, nous avons eu aussi le plaisir de retrouver mon ami le photographe Éric Guyon et sa famille. Je les salue ici. 

PAR LA BANDE

SÉRIE CARTES

J’ai appris l’existence de la bande de Caprivi en dévorant La ligne de front de Jean Rolin. Nous étions en 1989. C’était le premier ouvrage de cet auteur que je lisais, un récit de voyage en Afrique australe pour lequel il avait obtenu le prix Albert Londres. Depuis, je suis devenu fidèle lecteur de Rolin. Je le tiens pour un des grands stylistes de notre langue. Dans La ligne de front j’extrayais ce passage pour en faire dictée. Si le cœur vous en dit :

« Pour voir les chutes Victoria dans des conditions acceptables, il est impératif de se lever avant l’aube, afin de franchir nuitamment les mille ou douze cents mètres séparant l’hôtel du site lui-même, et de le découvrir au moment précis où le soleil se lève. Le premier avantage de cette méthode, c’est de vous éviter tout contact avec les clients de l’hôtel, qui apparemment répugnent à se lever si tôt, à moins qu’ils ne reculent devant la perspective de traverser dans l’obscurité la petite forêt sèche, et clairsemée, qui s’étend entre la limite du parc et la voie ferrée. Or cette traversée, avant l’aube, est un délice, précisément parce qu’elle permet de côtoyer, de deviner à des bruits de branches brisées, à de soudains jaillissements de formes vagues, toute une vie animale foisonnante et dans l’ensemble inoffensive, l’espèce que l’on observe le plus souvent dans ce sous-bois étant une antilope magnifique, le waterbuck (cobe de fassa), dont il ne semble pas que, même la nuit, elle ait pour habitude d’attaquer l’homme. Une heure ou deux plus tard, au lieu de waterbuck, vous ne rencontreriez le long du sentier que des marchands ambulants autrement redoutables, car animés d’une véritable rage de vous vendre d’abominables sculptures zoomorphes. ». 

Je me souviens aussi de l’histoire d’une chèvre facétieuse que je ne résiste pas à reproduire ici, sans l’autorisation de son auteur mais certain que, dans l’hypothèse où cet article lui parviendrait, il ne saurait me reprocher la citation :

« Toujours est-il que je fis la rencontre du gros Mike dans le bureau d’une sorte d’agence de voyage, où, depuis plusieurs heures, j’attendais que l’on voulût bien m’indiquer un endroit pour passer la nuit. (…) L’arrivée de Mike était survenue à l’instant précis où une chèvre, entrée quelques minutes auparavant dans le bureau, et dont j’observais les progrès avec beaucoup de sympathie, m’efforçant de ne rien faire qui pût lui donner l’impression que j’avais compris son projet et que je le jugeais sévèrement, venait d’atteindre la plante verte située à l’opposé de la porte, et, avec d’infinies précautions, sans cesser de me regarder à la dérobée, commençait à croquer bruyamment ses feuilles juteuses. A la décharge de la chèvre, il faut préciser que, depuis plusieurs semaines, déjà, le bétail de la région de Maun était décimé par la faim et la soif, et qu’après avoir irrémédiablement dévasté la couverture végétale, au point que même s’il pleuvait, l’eau ruisselait désormais sans l’imprégner sur la terre nue et recuite, les vaches et les chèvres s’en prenaient maintenant aux toits et aux palissades, boulottant en fait à peu près tout ce qui n’était pas du ciment, de la tôle ou du sable, et n’en mouraient pas moins par centaines, cadavres ballonnés dont personne ne prenait soin, que les vautours même dédaignaient par excès d’abondance, et qui encombraient jusqu’en pleine ville le lit de la rivière Thamalakane. »

Remarquable prosateur, Jean Rolin se révèle aussi excellent observateur (ou regardeur) précis, facétieux (comme sa chèvre) et des plus pertinents quand il s’agit de décrire le monde tel qu’il se présente dans ses bizarreries, aux marges notamment. 

La bande de Caprivi – pour en revenir au sujet de mon article – est une de ces marges, une espèce d’anomalie sur la carte, comparable (vague souvenir d’enfance) au clignotant flèche de la Peugeot 203 (pour ceux que cela intéresse, tapez ICI)

Ce corridor stratégique situé sur le territoire namibien est un lointain vestige de la colonisation. Le traité de Heligoland – Zanzibar en 1890 permit à la colonie allemande du Sud-Ouest Africain (ancienne Namibie) d’accéder par la bande – si on peut dire – au réseau fluvial du Zambèze offrant lui-même l’accès à tout le bassin austral et à l’Océan Indien. Le nom allemand, Caprivi Zipfel, utilisé sur la carte Michelin plus haut, rappelle que le secteur porte le nom du chancelier allemand de l’époque, Leo von Caprivi.

Mais laissons une fois encore Jean Rolin évoquer lui-même cette curiosité : 

« La rivière Chobe marque la frontière entre le Botswana et la Namibie, ou plutôt ce pseudopode, cet appendice de la Namibie qu’est la bande de Caprivi. Faufilée comme une écharde entre les territoires de quatre pays, au mépris de toute considération géographique ou ethnique, cette bande de Caprivi illustre l’absurdité du tracé des frontières hérité de la colonisation, telle que pour se convaincre des méfaits de cette dernière, rien, pas même un congrès des non-alignés, n’est aussi démonstratif, aussi péremptoire, qu’un simple coup d’oeil jeté sur la carte Michelin de l’Afrique centrale et australe. La route de Maun à Kasane atteint la Chobe à hauteur du pont de Ngoma, que garde, côté namibien, un peloton de soldats noirs vêtus d’uniformes sud-africains. À l’arrière des guerres entrecroisées que mènent dans le sud de l’Angola les nationalistes namibiens de la Swapo, la guérilla anti-communiste de Jonas Savimbi, les troupes gouvernementales angolaises et les forces d’intervention cubaines ou sud-africaines, cette région connaît une activité militaire aussi intense que discrète, trahie de temps en temps par le passage à basse altitude d’une escadrille de Dakotas ou d’hélicoptères de combat, les échos lointains d’une canonnade, ou ceux, plus proches, d’un banal exercice de tir. En aval du pont de Ngoma, la Chobe sinue à travers un paysage si plat, si démesurément ouvert, aux ombres si mobiles, aux architectures nébuleuses si formidables et si changeantes qu’en s’y déplaçant on a l’impression d’être soi-même un nuage, suspendu entre ciel et terre, appelé à se défaire et à s’évaporer dans la lumière. »

Le texte date de 1988. La guerre, depuis, s’est elle aussi évaporée. Le rebelle Mishake Muyongo, séparatiste en chef de la Caprivi Liberation Army, est exilé au Danemark. En tapant son nom dans Google, on tombe invariablement sur des recettes de milkshake. La preuve :

 

Le contentieux autour de l’île de Kasikili/Sedudu (double nom namibien et botswanais d’une petite île de quelques kilomètres carrés) s’est vu réglé pacifiquement en 1996 devant la Cour Internationale de Justice (voir ICI).  

Et aujourd’hui, la bande de Caprivi a disparu des chroniques. Dans Libération, pour donner un exemple, le dernier article consacré au secteur date de janvier 2000. Dans Le Monde, le moteur de recherche confond « Caprivi » avec « Caprice », ce qui est somme toute assez bien vu si l’on se fie à l’histoire mais indique aussi que ce caprice d’origine coloniale n’est semble-t-il plus un sujet. 

Non, aujourd’hui, toujours propriétaire des lieux, la Namibie tente plutôt d’attirer les touristes vers l’extrémité de son appendice, comme en témoigne le nombre relativement conséquent des hôtels ou lodges qui, sur booking.com, s’offrent au choix des amateurs de safari.

 

On peut ainsi opter pour l’Ichingo Chobe River Lodge (805 euros) qui présente la particularité de se trouver à la pointe orientale de la bande, sur Impalila Island, à quelques coups de pagaie du Botwana, du Zimbawe et de la Zambie. Je proposerais bien également un bivouac à la Xakumba Island (à l’extrême est du pseudopode) mais l’examen minutieux de la photographie aérienne amène à mettre en doute ce qu’annonce le site « everybodywiki » (arguant de la présence de quelques cases payantes) et me conduit à me méfier moi-même de la proposition, sans doute inutilement téméraire compte tenu de l’aspect marécageux du site et, par ailleurs, sa proximité des postes de douane qui l’encerclent.

La Namibie, quoi qu’il en soit, paraît une destination sûre. C’est assez rare aujourd’hui en Afrique pour le signaler. Dans ma jeunesse, j’aspirais aux grands voyages proposés par Nouvelles Frontières, des traversées de cinq à six semaines de certaines parties du continent, du Caïre à Kampala, par exemple, ou de Dar es-Salaam au Cap. C’est du reste ce dernier itinéraire qu’emprunte Rolin (ou son narrateur ?) dans La ligne de front. Mais ce type de voyage devient compliqué voire impossible dans certaines parties troublées du continent. Ainsi, ces grands itinéraires, il faut plutôt les rêver ou écrire sur eux des articles aventureux, quand bien même on ne les parcourra jamais.

SYMPTÔMES DE RUINE

« Rien n’a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l’issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n’ai jamais pu sortir. J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. »

Charles Baudelaire, « Symptômes de ruine », reliquat des Petits poèmes en prose, 1869. 

Encore un autre jour, j’ai voulu revoir l’hôtel de la Paix à Lomé, mon chauffeur de taxi était étonné que j’aie une telle requête et lorsqu’il m’a déposé devant, avec l’air de penser que ces blancs sont décidément bizarres, j’ai découvert que l’hôtel en question était devenu une véritable ruine, un spot qui ravirait à coup sûr les amateurs d’Urbex. Nous avions séjourné là pour le réveillon de fin d’année 1983, éblouis par le confort des lieux, la qualité du repas de fête, comme en plein rêve d’une soirée chic où une cantatrice noire chantait pour nous « I wish you a merry Christmas » et autres standards des réveillons. Il y avait là aussi, dans cette impression d’exceptionnalité, une part de soulagement. Les frontières terrestres entre le Ghana où nous vivions et le Togo étaient fermées ; nous avions raté une première fois l’avion l’avant-veille parce que le vol de la Ghana Airways était parti… en avance (!) ; et par miracle nous avions pu reprendre des billets pour le lendemain. Cela a l’air compliqué, expliqué comme cela, mais tout était compliqué à cette époque dans ce coin d’Afrique, et on imagine bien la satisfaction et la surexcitation de se retrouver, en dépit de tout, dans une soirée un peu huppée, pour nous qui étions jeunes, sans trop de sous, et qui ne connaissions encore rien de la vie et du monde. Nous le savons tous, par la suite nous nous embourgeoisons, nous devenons difficiles, nous jouons aux habitués quand ce n’est pas aux blasés. Mais la belle assurance acquise s’effrite aussi peu à peu et, comme l’écrit Simone de Beauvoir à la fin de La force des choses, peut-être pouvons-nous nous dire parfois : « Je revois la haie de noisetiers que le vent bousculait et les promesses dont j’affolais mon cœur quand je contemplais cette mine d’or à mes pieds, toute une vie à vivre. Elles ont été tenues. Cependant, tournant un regard incrédule vers cette crédule adolescent(e), je mesure avec stupeur à quel point j’ai été floué(e). » 

Si l’hôtel de la Paix était devenu une ruine recouverte de moisissure, c’est qu’un jour avait cessé son triomphe. Il en va ainsi. Je recommande la lecture de cet article (ICI) issu du site d’opposition 27avril.com. Un avant/après très intéressant.