PAUVRE LAPIN SICILIEN…

« Quand les chasseurs arrivèrent au sommet, entre les rares tamaris et les chênes-lièges apparut la Sicile véritable, à l’égard de laquelle les villes baroques et les orangeraies ne sont colifichets négligeables. L’aspect d’une aridité ondulant à l’infini, croupe après croupe, désolée et irrationnelle, dont l’esprit ne pouvait saisir les lignes principales, conçues dans une phase délirante de la création ; une mer qui se serait pétrifiée à l’instant où un changement de vent eût rendu les vagues démentes. Donnafugata se cachait dans un pli sans nom du terrain, et l’on ne voyait âme qui vive : seules quelques maigres rangées de vignes dénonçaient un certain mouvement humain. »

« Arguto déposa aux pieds du Prince une bestiole agonisante. C’était un lapin sauvage : son humble casaque couleur de glaise n’avait pas suffi à le sauver. Des lacérations horribles lui avaient déchiré le museau et la poitrine. Don Fabrizio se vit fixé par deux grands yeux noirs qui, envahis rapidement par un voile glauque, le regardaient sans reproche mais étaient chargés d’une douleur stupéfaite adressée à tout l’ordonnancement des choses ; les oreilles veloutées étaient déjà froides, les petites pattes vigoureuses se contractaient rythmiquement, survivant symbole d’une fuite inutile ; l’animal mourait torturé par un espoir angoissé de se sauver, imaginant encore pouvoir s’en tirer quand il était déjà pris, exactement comme tant d’hommes ; pendant que le bout des doigts compatissants caressait le pauvre museau, la bestiole eut un dernier frémissement et mourut. »

Pauvre lapin…

Cette scène de la chasse, dans Le Guépard, je l’ai souvent étudiée. La chasse est une activité immémoriale et rituelle qui rattache le Prince à la terre éternelle de la Sicile, celle qui échappe aux vicissitudes de l’actualité et de l’histoire en marche. Chasser revient à renouer avec la tradition féodale, l’archaïque, le mythe et, dans le même temps, à tourner le dos à la comédie sociale qui se joue au village. Il faut y voir aussi l’illustration de la violence du Prince et des Salina. Don Fabrizio, de même qu’il tord les fourchettes quand il est en colère, éprouve du plaisir à tuer. Ce plaisir se double d’ailleurs du plaisir de la pitié : «Don Fabrizio et Tumeo avaient eu leur passe-temps ; le premier avait même éprouvé, en plus du plaisir de tuer, celui rassurant de la pitié.» Quant au lapin, sauvage mais humanisé, il interroge le Prince et nous interroge sur l’arbitraire de la mort. Petite créature au coeur vite refroidi, il rappelle les illusions humaines : «L’animal mourait torturé par un espoir angoissé de se sauver, imaginant pouvoir s’en tirer quand il était déjà pris, exactement comme tant d’hommes»…

Les théâtres antiques, en Sicile, s’ouvrent sur l’immensité de la nature. Celle-ci éblouit et, en même temps, rappelle au tragique.

Car enfin nous passons; elle, demeure.

Une réflexion sur “PAUVRE LAPIN SICILIEN…

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