LA COURSE DE NOTRE DAME

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La voie normale de la colline de Notre Dame de la Garde étant surpeuplée (comme celle de l’Everest par l’arête Sud-Ouest ou celle du Mont Blanc par le Dôme du Gouter), j’ai décidé d’entreprendre aujourd’hui l’ascension de la Bonne Mère par une voie nouvelle, un itinéraire mixte dirons-nous, permettant d’enchaîner les terrains variés sans se lasser. En voici le topo : prendre en désescalade l’avenue Notre Dame à partir du refuge Dragon, passer le goulet étroit à hauteur de la rue Déjean et tirer à vue et en traversée vers l’ouest. On atteint une zone de blocs un peu délicate pour s’engager dans les rampes de la montée de l’oratoire. Celle-ci conduit aux jardins Pierre Pujet connus pour leur caïrn dédié à la mémoire du visionnaire Louis Braille. La voie se poursuit toujours plein ouest et, en légère descente (c’est vrai qu’il s’agit d’un itinéraire « monta cale »), conduit aux abords de l’avenue de la corderie, nom donné, comme on l’imagine, en hommage aux cordées des pionniers de l’alpinisme. Nous sommes maintenant au pied de la face Nord de la Colline Notre Dame. À la hauteur des lices, longer la face par Sauveur Tobelem, dépasser l’ancien refuge du parti communiste français et l’abri crèmerie, et déboucher sur la rue Charras où une halte s’impose, au 72 par exemple. C’est une des parties les plus intéressantes de la course : terrain raide d’abord qui réclame un bon sens de l’orientation. Par un système de marches sans nom et de rues étroites, atteindre le plateau et traverser jusqu’aux vires gazeuses de Guidicelli. Le spectacle, de là-haut, est merveilleux ; vue dégagée sur le Frioul et la Méditerranée ; corbeaux blancs nombreux. Retourner un peu en arrière pour retrouver la place Saint Sauveur, célèbre pour sa Caisse d’Épargne, et passer en face Ouest. Là encore, itinéraire complexe et varié ; ne s’engager que par beau temps et se méfier des impasses. Depuis le bas de la rue Léon Charve, prendre la diagonale Bompard puis la goulotte Étienne Mein. Pas de piton en place, prévoir peut-être un friend, de type François par exemple (toujours plus sécurisant). On débouche sur Amédée Autran (petite école d’escalade sur la gauche) puis, à l’aide d’un pendule, sur la corniche du Choucas Blanc. Par un prompt rétablissement, prendre alors le couloir supérieur de la traverse du Génie (des Alpages) et déboucher sur l’arête finale de plus en plus étroite et vertigineuse. Le sommet est proche. À droite, et les doigts dans le nez, laisser aux petites mains de la voirie le monument à la mémoire des pieds de Maurice Herzog et entamer la dernière montée, par le sentier facile du Commandant René Valentin, héros de la libération de Marseille, chasseur alpin ou presque, mort pour la France le 5 septembre 1944. Notre Dame de la Garde est là, bienveillante. Elle vous a protégés durant cette expédition et vous montre le chemin du retour au camp de base. Le feu de cheminée vous attend au refuge où il est conseillé de feuilleter rêveusement un volume de Gaston Rebuffat, mythique alpiniste marseillais, découvreur des Calanques et grand défenseur des iconiques pulls Jacquard. Songer alors comme lui aux prochaines courses à travers le massif puis aller prendre un repos bien mérité.

6 réflexions sur “LA COURSE DE NOTRE DAME

  1. Formidable récit de basse montagne, qui montre que les conquérants de l’impossible ne reculent devant rien ! Pourquoi faire l’ascension de la Bonne Mère, foulant au pied tous les risques d’une telle course ? Parce qu’elle est là ! Les images affluent : le départ en pleine nuit par l’amateur passionné aussi allumé que sa lampe frontale (il n’y a pas de petit Profit), la montée noctambulesque d’abord facile qui se fait aux chants des oiseaux et des camions poubelles, les premières rampes traîtresses dans l’obscurité, le premier cassage de gueule qui rappelle le sort de Mallory et d’Irvine, le levée du jour sur Marseille si loin et si proche, l’itinéraire qu’il faut penser, à travers le terrain de plus en plus dur, en évitant les chutes de pierre et les largages de fientes de pigeons, le friend sécurisant toujours un peu coincé mais fiable, le surplomb qui ne manque pas d’aplomb tout en plombant l’ambiance, les pitons qui commencent à se raréfier et font craindre le retour piteux, l’épuisement qui gagne, lui aussi, du terrain, le bivouac façon Kerouac sans couac mais avec petit pain à seize centimes, le doute sur l’issue du combat peu à peu remplacé par la certitude de la victoire, le Sommet en vue avec sa photo obligatoire (il faut une preuve de l’exploit, on ne va pas vous croire sur parole), les derniers mètres, le sentiment de plénitude et d’accomplissement tandis qu’on contemple le monde d »en bas. Plus qu’une colline, on a vaincu le cygne indien, cet animal mythique qui symbolise la fausse malchance et la vraie passivité. On a joui de l’existence. On a amorti.
    Et le retour au crépuscule vers les lumières de la ville et la civilisation, comme dans la symphonie alpestre.
    Mais qui est la Mystérieuse Jeune Fille de la fin ? Une vision hallucinatoire du genre de celles qui hébètent le voyageur épuisé ? Whymper lui, de retour du Cervin avait vu des croix dans le ciel. En tout cas ce n’est pas la Bonne Mère, plutôt la Bonne Fille…

    PS. Une suggestion de variante : par le refuge des Chats, elle ne représente qu’un court détour par rapport à ton itinéraire.

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    • Je me dois de porter à ta connaissance que tu as commis une erreur regrettable que je mettrai sur le compte du soleil glacial et ennivrant de la douce french riviera du mois de décembre, mais le petit pain n’est pas à 16 cts mais à 15 cts !!

      Aimé par 1 personne

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