PYRAMIDES DE NOS PENSÉES

 

S’il est une spécialité égyptienne absolument délicieuse, c’est bien le café turc, le meilleur que j’aie bu de ma vie. Aller en Afrique de l’Ouest en passant par Le Caire constitue un grand détour mais ce café légèrement parfumé est une bonne raison de prendre son temps, de tirer en diagonale plutôt que tout droit, comme il serait logique de le faire depuis Marseille, Porte du Sud, Bouches-du-Rhône. Je recommande, à quelques pas de la place Tahrir, le CAFÉ RICHE, rendez-vous des intellectuels (photos aux murs), de quelques vieux cairotes et d’écrivains français comme Patrick Deville, pour ne pas le nommer.

Pour se rendre à Guizèh, le taxi traverse d’interminables banlieues d’une tristesse infinie malgré le soleil. Constructions identiques de briques rouges, disposées en labyrinthe. Voilà où vit une bonne partie des vingt (ou vingt-cinq) millions d’habitants de la capitale égyptienne, loin des larges avenues du centre, du susmentionné CAFÉ RICHE et du Pont aux Lions (Qasr El-Nil) vers lequel convergèrent des milliers de manifestants lors des événements de janvier 2011. En ce 11 août 2017, c’est jour de funérailles à Guizèh. Pas un personnage important mais, me dit-on, tout le monde se connaît dans le quartier. On a dressé de grands auvents pour abriter la foule du soleil et de la poussière. À deux pas de là, les pyramides. Depuis la révolution, elles font bien moins recette. Je les découvre à dos de chameau (trois minutes) puis, plus confortablement pour mon dos, en calèche. Peu de touristes, deux ou trois poignées à l’horizon, prétexte à quelques photos offrant l’illusion d’une caravane d’un autre temps traversant lentement le désert sous les augustes degrés de Khephren. Je pense à Raymond Depardon qui a fait les mêmes photos au moment de clore son immense périple de 1996 en Afrique (Afrique, comment ça va avec la douleur ?) ; j’en reparlerai. Je pense au film Gallipoli de Peter Weir, vieux souvenir de cette scène où de nouvelles recrues australiennes escaladent la pyramide (c’est strictement interdit aujourd’hui), avant de se rendre à la bataille. Et je pense aussi, j’ai le temps au fond, à cet alpiniste américain,  Rand Herron, de retour du Nanga Parbat toujours vierge à l’époque (nous sommes en 1932), mort d’une mauvaise chute au même endroit. Nous nous promenons à travers le monde avec nos bagages de pensées diverses et décousues (quoique), un luxe de considérations plus ou moins utiles. Pendant ce temps, malgré les recommandations du Prophète, ce cheval qui tire la carriole me semble particulièrement mal traité. Le pelage de son dos est salement strié des coups du fouet qu’il reçoit tous les jours, même en période creuse post révolutionnaire. Dans l’après-midi, après avoir goûté, pour me restaurer, au « koshari » (mélange local), direction Saqqarah. Les plus anciennes pyramides du monde semble-t-il. Les bas-reliefs, à l’intérieur de la tombe de l’architecte Imhotep, sont magnifiques et instructifs. Je me courbe également pour accéder, après un long tunnel, à la chambre funéraire de la pyramide d’Ounas. Le plafond est étoilé. Je suis seul. Un interrupteur me permettrait d’éteindre les ampoules et de constater ce que cela donne dans le noir complet, à tâtons dans le sépulcre, sous les tonnes des vieux blocs. Et là, fatalement, c’est à Obélix que je pense.

3 réflexions sur “PYRAMIDES DE NOS PENSÉES

  1. Est-ce moi qui ne comprend pas, le noir et blanc qui ne rajeunit rien, les funérailles qui raillent sans fun ou, à ta lecture, la mélancolie qui verse du sable entre mes doigts ? J’en ferai une pyramide, au milieu de ma chambre.

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  2. Hep ! Imhotep ! Loin des HLM blêmes où des mômes égyptiennes se bourrent de H pour faire la bombe (c’est au huitième), contemplons les pyramides en relisant tes remarques érudites. Malheureusement la pénétration n’est plus possible et la chambre du Roi comme celle de la Reine se refont une virginité ! S’il existait une chambre de la Demoiselle, elle offrirait son cœur aux vaincus, mais la contrepèterie n’est pas à la hauteur du lieu.

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