LA MER À JAMESTOWN

Et me voilà donc de retour au Ghana, plus de trente ans après un séjour qui durablement aura marqué ma vie, l’aura même nourrie de bien des façons, comme infusé à mesure du temps. Pourquoi de si longues années pour honorer la promesse du retour ? Peu importe… Je vais ici raconter ce voyage, composer les nouveaux carnets de ce pèlerinage, sans trop, je l’espère, pencher vers la mélancolie. Je tâcherai de garder l’œil sur ce qu’est le Ghana aujourd’hui ; celui que j’ai connu affleurera, mais par la bande, comme celui qu’au fil du temps j’ai fini par réinventer.

Arrivé à Accra très tôt en provenance du Caire, j’ai marché toute une journée selon un itinéraire nord-sud, de la ceinture furieuse de Ring Road (la longue rocade qui contourne le centre) au phare poisseux de Jamestown et la lagune de Korle Bu. La densité de population à Kaneshie et à Makola Market est impressionnante, il faut veiller à ne pas se faire renverser ou écraser. Je grimpe l’escalier d’un immeuble qui en 1983 abritait encore l’Alliance Française. Observatoire idéal pour constater qu’ici comme ailleurs il faut que tout change pour que rien ne change, selon la formule lampédusienne. En bas, le flot continu des passants, le monde des petites affaires, le royaume des femmes qui vont, indifférentes, marchandent quelques perles, un tube de brillantine ou des flacons d’huile de beauté. Elles mangent et bavardent, rient, claquent, comme les hommes, leurs petites mains grasses, avec ce déhanchement si féminin. Parfois croise une secrétaire, une employée, en jupe souvent, et chemisier blanc; petit voilier bien souple. À la gare, les locomotives semblent s’enfoncer dans le sol, immobiles pour toujours dans le cambouis. Le peuple des marchands a envahi les voies; ce n’est pas demain que partira le prochain express pour Kumasi ! Vite, que je fende la presse, que je m’échappe ! Et pour cela, Alain,  tu vas gagner le front de mer !…

Il faut le savoir, Accra, une des plus prestigieuses capitales africaines, tourne ostensiblement le dos à l’Atlantique. Le stade, l’esplanade de l’Indépendance, l’arche de la Black Star comme le mausolée de Kwame Nkrumah ignorent l’océan dont les rouleaux violents frappent de sinistres terrains vagues. Derrière l’ex marché nigérian devenu aujourd’hui un « centre d’art et d’artisanat » (en réalité un marché à souvenirs pour touristes), une friche sert de point de chute aux grands misérables, les laissés-pour-compte du développement. Je marche désormais dans un secteur plus calme nettoyé par le vent et enfin me voici à Jamestown. Quand je vivais à Accra je n’allais jamais dans ce quartier. Trop loin, trop chaotique. Le photographe Denis Dailleux lui a consacré dernièrement un album remarquable (Édition Le bec en l’air). Jamestown, le plus vieux quartier d’Accra, c’est d’abord la rue qui mène au phare, passant depuis l’ancien bâtiment de la C. F. A. O. devant le fort Ussher et le fort James, là où Nkrumah fut emprisonné avant l’indépendance. De vieilles maisons de style colonial s’alignent le long des gutters à ciel ouvert (attention de ne pas mettre un pied dedans), une petite fille se raconte une histoire toute seule en s’éloignant d’une bande de garnements, dans les ruines du Old Kingsway, attenantes à Ussher Fort, on joue au football (le football est partout au Ghana, surtout les ligues européennes, avec une prédilection – va savoir pourquoi – pour le Barça). Un passage rapide au vénérable Deo Gratias Studio puis à un club de boxe (nombreux colosses) et c’est bientôt le phare,  Jamestown Lighthouse, rouge et blanche. Je descends vers le port de pêche, le seul de la capitale, avec ses barques gravées, formules 1 de bois dur, suffisamment puissantes pour franchir les rouleaux de la barre. De l’animation, il y en a ! Une matrone négocie le prix d’énormes capitaines, un type louche mais souriant vend des trucs bizarres (pas le réflexe de le prendre en photo alors que nous avons échangé quelques mots), au loin un Blanc fait du surf et provoque, sur le ponton, la curiosité rigolarde de la foule. C’est Jamestown ! Un salmigondis plutôt rude, puant et sale, mais finalement bienveillant à l’endroit du voyageur. La menace, ce serait plutôt la mer, alors que celle-ci nourrit son monde. Elle fait peur, en effet. Ce n’est pas une mer des Tropiques tels qu’on se les représente. Et Accra, ville du bord de l’Atlantique, toute la ville, à l’exception notable de Jamestown peut-être, semble dire qu’il faut s’en méfier. Je me demande alors ce que peuvent bien en penser les vaches parquées sur la plage du côté de Korle Bu, en face de l’école des pompiers rutilante. Savent-elles que c’est ici, face à la mer, qu’elles vont être sacrifiées ?

PS : pour rester dans le sujet mais dans une autre atmosphère, je joins à l’album des photos prises quelques jours plus tard à Labadi Beach. Je rappelle que si on veut regarder les clichés en grand écran, il faut cliquer dessus et faire défiler.

 

 

 

 

 

 

3 réflexions sur “LA MER À JAMESTOWN

  1. Accra… Acré bon dieu !
    Muscles bandés et souplesse de félin ou agilité de la mémoire que réactualisent des yeux aux aguets. Sans doute un peu des deux, Alain.
    Une anecdote, hors sol. Ma belle-famille a été sur deux générations militaire et colonialiste, notamment en Afrique. Aujourd’hui, elle ne cesse de dénoncer les agissements belges, au Congo de Léopold, qu’elle a connu. On trouve toujours des dérivatifs pour évacuer, parfois, une mauvaise conscience. Revenue en France dans les années 70, ma belle-mère regardait par hasard, dans les années 80, un match de football à la télévision. Et dans sa litanie de commentateur, Thierry Rolland de citer l’international français Jean Tigana à chaque fois qu’il recevait le ballon. Il aura fallu une dizaine d’années à la mère de mon épouse pour se détromper. « Oh je croyais qu’il disait Gentil Ghana ». J’étais là quand elle s’est faite, à voix haute, cette réflexion alors que nous parlions de la platinienne équipe de France. J’ai halluciné.
    Paternalisme. Plutôt sympathique. Celui-là.

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  2. Un texte magnifique, Alain, et je pèse les trois mots. Il me rappelle la vivacité (Viva cité !) et la verve poétique d’Aflao… Et les photos sont remarquables. C’est vraiment du brutal.

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