« J’AI TOUT REVU… »

Il y a donc plus de trente ans, je faisais dire au personnage que j’avais créé pour les besoins d’une émission radiophonique de la GBC, Let’s speak french, « Je retournerai au Ghana ». Mon père, lors de son séjour à Accra, avait assisté à l’enregistrement du programme et il s’amusait de cette phrase. Il me la répétait comme s’il voulait me signifier que j’étais, ou que je serai, ce personnage un peu vrai, un peu faux, qui revient un jour sur les lieux du passé. Or tout ne revient pas comme par magie, les choses sont souvent recouvertes, des pans entiers de mémoire s’effondrent, certains souvenirs prennent trop de place ou alors, parfois, on ne reconnaît plus rien. À Accra, j’ai retrouvé l’allée de flamboyants de la route de l’Airport, les chauves-souris de Thirty seven circle. Mais tout a beaucoup changé ici. Plus de trace des vieux trotros Bedford, avec leurs sièges en bois. Ce sont des utilitaires japonais aujourd’hui qui remplissent leur cargaison de passagers, comme à la sauvette. Changement parmi d’autres. J’ai prévu d’y revenir dans un prochain article.

À Abokobi road, la maison a disparu. Je ne suis même pas sûr que ce terrain à vendre où s’affairent les cantinières soit celui où se trouvait la double maison, partagée avec Jean-Jacques et Ève Ponza. L’indice ce serait l’arbre, au fond, mais il est si gros maintenant qu’un doute subsiste dans mon esprit. À revoir les photos deux ou trois mois après les avoir prises, je me demande même si je ne me suis pas trompé de plusieurs mètres, et dans ce cas se trouverait aujourd’hui sur l’emplacement de l’ancienne maison un lotissement de villas luxueuses. J’avais écrit plus tard, une fois de retour en France, quelque chose qui se passait là : «  Je me souviens que le dernier soir, avant le départ, je suis resté seul dans le jardin à regarder chaque plante, chaque feuille. C’est fini, tu pars tout à l’heure, tu ne reviendras sans doute jamais dans ce pays, alors garde tout cela en toi, garde la forme de ce fruit, son odeur particulière, la couleur qu’il t’offre dans la nuit. » Je ne sais au juste si j’ai vraiment vécu ce moment la veille de notre départ. Une seule chose est certaine : trente ans après, je suis retourné près de ces arbres, de ces fruits. À quelques mètres près sans doute. Pas loin.

À l’Université de Legon, ma première maison, elle, j’ai pu en faire le tour. J’ignore qui l’habite aujourd’hui. Comme un rôdeur, je longe sa façade, la véranda protégée par une moustiquaire… Pour le coup elle n’a pas beaucoup changé. La terre du jardin est toujours aussi dure et il se dégage encore de cet endroit une impression si intemporelle que nous voilà rendus non aux années 80 mais à des temps plus anciens, les années 60 ou 50 peut-être, dans une atmosphère à la fois douce et fanée. Ayant poussé la porte étroite qui chancelle… Et puis j’ai cherché des personnes qui comme moi auraient vieilli mais que je devais retrouver au cours de ce voyage pour vérifier que tout cela, non, n’avait pas été un rêve. Robert Yennah, je me suis aperçu que je le filmais comme Depardon avait filmé Nelson Mandela, ou plus exactement, que la position de Robert, à qui je n’avais donné pourtant aucune instruction particulière, ressemble à celle de Mandela dans le film de Depardon. La comparaison s’arrête là.  À l’époque, avec Sroda Gaveh, nous avions écrit ces fameuses émissions de quinze minutes pour la GBC… Ghana Broadcasting Corporation… « Parlons français », Let’s speak french… Je n’ai jamais trop su quel succès fut le leur. Le programme était censé passer du lundi au vendredi, vers 19h je crois. Et nous, après l’avoir écrit, nous l’enregistrions au studio (le deuxième matin de mon séjour ici j’ai essayé de retrouver ce studio sans y parvenir, empêché par la restructuration des bâtiments et, surtout, espionite aidant, par le défaut d’autorisation nécessaire pour mener à bien mes investigations. La zone – qui abritait aussi le pitoyable zoo d’Accra, désormais disparu – est d’autant plus surveillée aujourd’hui qu’elle jouxte les bureaux de la présidence. Je me suis tout de même glissé où j’ai pu, pas très sûr de mes souvenirs et de mes repères, et je suis tombé sur une réunion mystérieuse d’anciens de la GBC palabrant à la terrasse ombragée du club house. Mais je reviens à Robert. Il est devenu chef du département de langues étrangères où je travaillais naguère. Sa secrétaire m’a d’abord dit qu’elle craignait de le déranger si elle l’appelait sur son portable. Alors j’ai pris le numéro, j’ai appelé moi-même, et j’ai été surpris que mon ancien collègue me reconnaisse aussitôt, comme si nous nous étions quittés la veille. Le lendemain nous nous sommes donc retrouvés non sans quelque émotion. Nous avons le même âge, sommes tous deux proches de la fin de notre parcours professionnel, père de quelques filles… Nous aimons aussi la bière et Volta Hall est le lieu idéal pour en boire, enfoncés dans des fauteuils pour gentlemen. Il paraît que le docteur John Dodoo, qui a encore son casier au département, y garde ses habitudes. Il coule aujourd’hui une retraite paisible du côté d’Achimota, relisant peut-être Sartre et Camus, ses frères ennemis de prédilection. Sroda, elle, est mariée à un Suisse (ou à un Belge) et poursuit sa carrière d’interprète internationale. L’élégant John Orleans Pobee (que je revois encore escalader l’escalier de la rampe d’embarquement de l’avion pour nous embrasser une dernière fois) reste fidèle à la réception du 14 juillet à la résidence de l’ambassadeur de France. J’apprends aussi que Pascal Bernardeau, mon prédécesseur à Legon (et dont je montre à Robert les schémas griffonnés pour moi) est mort quelques années plus tard. Il avait profité, m’avait-il dit, de son séjour au Ghana pour lire La Recherche du temps perdu. Mais c’était un grand fumeur.

Voilà les choses, leur épaisseur. Des vies minuscules qui s’avancent dans le temps.

2 réflexions sur “« J’AI TOUT REVU… »

  1. Est-ce tes yeux ou les choses qui ont changé ? Le temps n’est qu’une invention humaine.

    Tu me fais penser à cette jolie fille que j’avais connue, lycéen. Sa mère avait accouché d’elle sur une pirogue, au beau milieu du fleuve Congo. Elle possédait ainsi plusieurs nationalités. Je l’ai revue, cinq ans plus tard, par hasard, toujours à Lille dans un cinéma où elle et moi avions eu notre dernier point (de visu) commun : Reservoir Dogs. Soumise à son punky, la douce et sage N. était devenue punkette, avec toute la panoplie vestimentaire et, par défaut, capillaire.

    Notre passé, un territoire devenu étranger ? Merci d’ouvrir ta chasse gardée. Ne pas l’abimer.

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  2. Merci Vincent. Je me permets pour te répondre de copier coller le message d’une amie, Marie-Laure, au sujet de l’article du jour. Elle ne m’en voudra pas de le reproduire ici : « J’adore le reportage écrit ! Les photos du plan dessiné par ton collègue décédé et la photo du calepin m’ont carrément émue. Et cette photo d’intro naturellement sépia si ce n’est le point rouge en haut à gauche…Des vies qui passent mais que l’on aimerait ne pas voir s’effacer. L’autre jour, descendant aux poubelles du tri, dans la rue, je remarque sur le muret 2 albums photos désuets, je dirais des années 50. Par curiosité, je les ouvre. Que des petites photos en noir et blanc avec le rebord blanc large et dentelé. Des paysages, des promenades de bord de mer, des rues mais aussi des personnages qui sourient à l’objectif, qui tiennent un enfant par la main, des amies qui prennent la pose, un couple amoureux. J’ai consciencieusement décroché toutes ces photos que j’ai ramené chez moi. J’ai maintenant dans une petite boîte de mon bureau tout un pan de vie de personnes dont j’ignore tout mais que j’ai le sentiment d’avoir sauvées d’une infamie. » J’ajouterais que dans mon rôle de « regardeur » (celui des « Mondes regardés »), il y a « gardeur ». Comme cette amie, que je remercie au passage, je regarde et je garde. That’s the point, que veux-tu !

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