AFLAO FRONTIÈRE

Aller à Aflao est un voyage en soi. Les guides touristiques ignorent cette destination ou plutôt la déconseillent, la ville où vient buter la frontière togolaise ayant mauvaise réputation. Kofi, le chauffeur que j’ai dégoté à Tudu Station, habite ici et fait l’aller-retour sur Accra presque tous les jours. Nous quittons donc la capitale tôt le matin. Via Tema – où Jacques fut pris un jour de vomissements ! – la zone lagunaire conduit au Togo et au Bénin, ces deux petites bandes étroites, tout en longueur sur la carte de l’Afrique de l’Ouest, par delà le méridien de Greenwich. J’ai fait plusieurs fois cette route dans les années 80, au volant de mon propre véhicule (une 4 L – moyen de locomotion quasi officiel des jeunes volontaires du service national) et j’en connais les points d’intérêt. Contrairement aux habitudes de Kofi – qui aurait volontiers pris par l’intérieur – nous passerons donc sur la bande de sable séparant l’Océan du Keta Lagoon. Ada, pour commencer, semble désert. C’est une immense plage où les habitations n’ont pas pu résister à l’océan. Ruines. Ruines encore le Prinzenstein Fort, ancienne possession danoise. Nous tournons autour, je grimpe quelques blocs et aperçois le donjon du Non Retour ainsi que les restes d’un musée désormais à ciel ouvert. Colonne vertébrale de baleine : cela ne s’invente pas. Kofi, lui, regarde la mer. Un panneau indique que nous nous trouvons sur une zone protégée par l’UNESCO, un lieu de ponte des tortues marines. Mais il est déjà tard. Nous perdons du temps sur le bord de la route pour faire réparer le coffre de la Toyota. Et puis c’est Denu. Et puis c’est Aflao. Kofi m’invite à visiter la concession où il habite. Son charpentier de frère, dans la cour, prépare de nouveaux cercueils (au retour sur Accra, nous nous arrêterons à Sege chez un autre artiste funéraire, fier de nous montrer ses réalisations : cercueil en forme de poule pour un fermier, cercueil Coca-Cola pour un patron de maquis). Peu avant la tombée du soir, je pose mes affaires au Makavo Hotel et me rend fouiner vers la zone frontière. C’était, depuis le départ, un de mes projets, aller regarder de près cette curiosité de démarcation entre deux pays, deux villes, deux quartiers, sans parler des langues qui ne sont pas les mêmes. J’avise un groupe de jeunes, ils me conduisent jusqu’au grillage. De l’autre côté, d’autres jeunes discutent le bout de gras assis sur leurs mobylettes ; ils sont togolais. Mais à dire vrai, il ne faut pas traîner trop longtemps par ici, un flic au loin nous hèle et je dois lui expliquer que je suis là totalement par hasard, que je me promène le nez au vent, que je ne savais pas que c’était la frontière, que je suis né de la dernière pluie, que je ne recommencerai plus, que je n’ai surtout pas d’appareil photo sur moi, que je suis d’une bonne foi absolue et que je cherche un restaurant pour dîner, quand bien même Aflao ne serait pas réputé pour sa gastronomie. Hé bien voilà qui est faux ! Le poulet au riz que je finis par choisir à la Customs Canteen me réconcilie presque définitivement avec la tradition du poulet bicyclette ! Ex-cel-lent !

Il fait nuit maintenant, la ville est trépidante, on n’y voit goutte. Sur les bas-côtés, les changeurs ont sorti leurs gros paquets de CFA. Les bus déchargent leurs voyageurs. Les valises encombrent la chaussée. Un peu plus loin c’est la messe, la fanfare, ou tout aussi bien la sono épouvantable d’un prédicateur pentecôtiste. C’est maintenant que tu es content de te faire « chaler » jusqu’à l’hôtel, impossible de le retrouver tout seul dans le noir. Un monsieur est là avec ses deux enfants, des jumeaux garçon et fille emmitouflés dans des survêtements et sous des bonnets (le mois d’août, c’est un peu l’hiver à Aflao). Nous bavardons un moment. La maman est partie il ne sait où, il s’occupe des enfants, le garçon travaille très bien à l’école, la fillette est plus dilettante. Ils sont tous trois togolais, ils vont rentrer en mobylette à Lomé et moi je vais aller me coucher au premier étage du Makavo Hotel. Le lendemain, c’est à mon tour de passer la frontière. Et je serai à pied.

Une réflexion sur “AFLAO FRONTIÈRE

  1. Plein de vie, cet article ! le lecteur n’est pas à l’article de la mort, il est à l’article de la vie ! Une vie grouillante et bouillante, où le balai dans le cul à l’occidentale est un article superfétatoire. L’Afrique, bordel de merde, les premiers mots du film africain de Gainsbourg, homme de goûts et de dégoûts très sûrs. Nous, ça serait plutôt le Fric. Maman, c’est où l’Afrique ? C’est là où les gens ne font plus la gueule, mon chéri.

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