TAXI DRIVER

On peut éventuellement emprunter les transports en commun au Ghana, ils coûtent une misère, mais je les déconseille pourtant. Trop aléatoires, trop inconfortables, peu pratiques. Louer une voiture est difficile pour ne pas dire impossible. On se rabattra donc sur les taxis ou les « chauffeurs » dont le périmètre d’intervention dépendra de ce que vous pourrez négocier avec eux, si le hasard et les nécessités du moment arrangent les deux parties. Dès le premier jour, ce hasard a mis sur ma route le désormais célèbre Kofi, nous avons discuté ferme, et j’ai gagné un compagnon pour toute une bonne partie de mon séjour quand il s’est agi d’aller au Togo d’abord, vers Cape Coast et Takoradi ensuite. Né le 17 juillet 1985 (!) à Aflao, Kofi est Éwé, protestant, jeune père et séparé. Je donne les adjectifs dans l’ordre qui me paraît le mieux profiler le bonhomme. Nous avons parlé ; il m’a conduit jusque chez lui ; je lui ai fait découvrir une partie du Ghana qu’il ne connaissait pas ; et ces longues heures de voyage ont scellé une sorte de camaraderie joyeuse, légèrement teintée de ce rapport d’autorité que ne donne pas le statut d’employeur à employé, mais celui d’aîné devant la jeunesse triomphante. Kofi, tu peux prier le visage dans tes mains si tu le veux mais une fois parti ne roule pas trop vite. Évite les affres injustifiées et toxiques de la jalousie. Interdis-toi de traverser le Sahara dans un camion bâché et la Méditerranée au fond d’un canot. Sur ce dernier point, Kofi est formel. Ce qu’il veut faire est clair : voir du pays, aller en Europe ; mais il sait parfaitement que le voyage clandestin peut être un piège mortel. Alors qu’il se restaure un matin dans notre cantine de Cape Coast (j’en reparlerai, de cette cantine), je lui dis qu’il a évidemment raison, qu’il me rassure d’une certaine façon, mais que son avenir est sans doute davantage dans son pays, pourquoi pas au volant de sa propre voiture (et non celle de son pasteur qui en possède quatre – dont « notre » Toyota, donc). Robert Yennah, docteur en lettres spécialiste de Rousseau, chef du département de langues d’une des plus prestigieuses universités africaines, m’expliquait deux jours auparavant qu’il avait toutes les peines de monde à obtenir un visa pour participer à un colloque en Belgique ou en France. Alors Kofi, qui n’est jamais allé à l’école ?! Non, Kofi, va plutôt retrouver ta femme et ton gosse à Aflao. C’est plus sage.

Éric, de l’autre côté de la frontière (si on a bien suivi les épisodes précédents), c’est vraiment un tout autre style. Pas de polo Calvin Klein mais un tee-shirt rose flashy au cas où on ne le repèrerait pas. Un vieux téléphone certes, mais une liste impressionnante d’anciennes conquêtes dans ses contacts, au point que je me demande si la prétendue excursion à Glidji, chez les oracles, n’est pas un prétexte commode pour faire le tour des dossiers chauds : une ex repérée sur la mobylette de son nouveau copain, la petite vendeuse de tomates, deux ou trois autres coincées ici ou là entre Ghana et Bénin, c’est-à-dire au fond sur une petite cinquantaine de kilomètres ! Avec ça, un certain flegme, pas de chichi, un peu agacé par mes demandes incongrues de m’arrêter ici ou bien là pour revoir quelque chose, prendre une photo. Je me suis demandé après l’avoir réglé en fin de journée s’il reviendrait comme convenu le lendemain matin pour me conduire de l’hôtel à la frontière d’Aflao. J’ai un peu attendu. J’ai un peu râlé. Je me suis dit que je n’aurais pas dû le payer d’avance, que je m’étais fait avoir comme on le redoute toujours en voyage et ailleurs. Et puis je l’ai vu arriver avec une nana derrière. Il y avait juste un peu trop de monde en ville. Les embouteillages, à Lomé, sont une plaie !

Enfin, il y a Kiki dont j’ai aussi déjà parlé. Ce type à l’allure un peu frêle a cherché longtemps, à ma demande, le Granada Hotel (aujourd’hui abandonné) et le polo ground. Il a inscrit son nom et celui de sa femme sur un bambou après m’avoir aidé à graver le mien. Il a grimpé en sandales l’intérieur creux d’un ficus géant. Il a sauté de l’hélicoptère pour que je fasse un bout de film. Il m’a montré que le vieux lac aux aigrettes de mes souvenirs, à Legon, était devenu un parc d’attraction avec parcours aérien de la canopée. Ce type était un beau morceau de gaité, une tranche bien franche de générosité humaine. Quelque chose qui vous reconstitue au cas, toujours possible, oú vous seriez un peu cassé. Qui vous fait du bien. Un bon gars.

 

 

5 réflexions sur “TAXI DRIVER

  1. Rhôôô, je lis le texte d’Alain au moment où ma femme passe dans la pièce.
    Je lui dis : Regarde la photo avec la nana et ses ananas.
    Elle me fait : Oui, là-bas, y’a beaucoup d’ananas et de nanas noires !
    Et c’est tout ?
    Oui pour elle c’est tout.
    Mais, faut lire ma chérie !
    Pas l’temps qu’elle se défend.
    Quand est-ce que je sortirai du rapport prof-élève ?
    Ah, c’est vrai, elle n’est pas mon élève…

    Jolie galerie de personnages, Alain !

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  2. Structuré, impeccable, simple et direct… un texte pro sans bavure ! Beaucoup de choses se passent et passent au fil du récit, un portrait éclaté de l’Afrique qui se fait de plus en plus net avec l’addition de portraits individuels. Sans bavure décidément.

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  3. De retour du Ghana grâce à toi Alain alors que la nuit est tombée ici sans que je la vois venir, Ce qui m’étonne le plus, naïvement, ce sont ces images de l’océan. Elles sont splendides. J’avais oublié car on la montre rarement ainsi, que l’Afrique n’était pas que moutonnements verts infinis comme nous la connaissons au Burkina. Mais les visages m’ont émue plus que tout le reste, à commencer par ces garçons égyptiens du Caire je crois, mais tous en fait. Il y a dans leur regard un abandon et une confiance qui donnent l’impression que tous tu les as tous vraiment connus. J’aime bien ça. Merci Alain pour ce beau voyage africain !

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