THÉORIE DE PIERRES CHANCIES

À Legon, j’avais rencontré mon voisin, Albert van Dantzig, un professeur de haut rang, une sommité de l’université qui pour gage de bonne arrivée m’avait offert un de ses livres consacré aux forts et aux châteaux du Ghana. Le bon maître est mort depuis, en 2000, revenu alors dans sa Hollande natale où il repose désormais. Avec Kofi, nous sommes donc partis vers l’ouest et j’ai pu égrener sa vieille théorie de pierres chancies : Fort Amsterdam, Saltpond ; Cape Coast Castle, Cape Coast ; Fort São Jorge da Mina, Elmina ; Fort São Jago, Elmina ; Fort São Sebastião, Shama ; Fort Orange, Takoradi ; Fort Metal Cross, Dixcove ; Fort Gross Friedrischsburg, Princess Town…

Les premiers Européens à venir ici furent les Portugais. Fernão Gomes, riche commerçant de Lisbonne mandaté par Alphonse V, mouilla le premier en 1469 à l’embouchure de la rivière Prah.  Dix ans plus tard, on construisait les premiers remparts d’El Mina (1482) : « Les caravelles s’engageaient dans le chenal étroit séparant les deux villages, Aldea das Duas Partes, puis mouillaient dans les eaux paisibles et peu profondes du lagon de Benya… » Sur les portulans qu’on expose parfois dans les musées, vous repèrerez les tourelles de ce fort, plus solide au nord qu’au sud tant le danger paraissait devoir venir de l’intérieur plutôt que de la mer. À Elmina les briques rouges sont portugaises, directement importées des carrières lusitaniennes pour servir de ballast aux caravelles. Mais les jaunes, elles, sont hollandaises. Au fil du temps, ces forts furent en effet le terrain d’incessantes batailles, passant de main en main au gré des succès ou des défaites des puissances nordiques : le Portugal, le Danemark, la Dynastie d’Orange, les Anglais… Les Français, eux, ne construisaient pas en dur, sauf à Ouidah au Bénin ou encore à Gorée, au large de Dakar. Aujourd’hui les forts ghanéens que l’on visite sont plutôt en bon état, réinvestis par le gouvernent à des fins mémorielles (plus rarement, comme à Shama, ils accueillent des administrations). Mais de quelle mémoire s’agit-il ? L’enjeu ici fut d’abord d’établir de puissants comptoirs susceptibles de faciliter le négoce de l’or puis l’exploitation des mines, tout en étendant le vaste Empire Chrétien. Les premiers gouverneurs, João da Barros, João Bernardes, Diogo de Azambuja, étaient envoyés là tant pour renflouer les caisses du royaume que pour imposer les Évangiles aux peuples sauvages dépourvus de vraie foi. Mais bientôt l’appetit changea de nature, les plus grandes richesses étaient à l’Ouest, en Amérique. Et les entrepôts d’Elmina ou de Cape Coast devinrent les culs de basse-fosse où retenir hommes, femmes, enfants de ces terres barbares avant de les expédier de l’autre côté, vers les champs de coton ou de cannes à sucre du Nouveau Monde.

Arpenter les coursives, les esplanades pavées et les caves sombres de ces forteresses, c’est donc se souvenir d’un des premiers crimes universels : l’esclavage de grande échelle, à l’origine de la gigantesque diaspora du non retour.

Si Gross Friedrischsburg à Princess Town semble noyé dans la végétation et de ce fait oublié par la population du village, Cape Coast et Elmina ont vu le port s’organiser contre leurs remparts. J’aime particulièrement les murs de la façade orientale de Cape Coast Castle. La nuit, il faut se faufiler au pied de l’édifice pour tomber sur la rade d’où, attendant l’aube, les pirogues s’élanceront bientôt vers la haute mer. À l’arrière, j’ai pris mes habitudes au He Hill Li, dans l’ancien bâtiment du Belgrave Memorial. Un soir le patron me surprend. J’écoute sur mon téléphone la musique enregistrée plus tôt dans l’après-midi depuis le taxi qui me conduisait au Adisadel College. Il s’agit d’un morceau du Winneba Youth Choir, une chorale chrétienne, que le patron reconnaît et se met à fredonner dans la pénombre. Derrière, Lydia me prépare du poulet not too spicy. Je la trouve douce et belle. Son regard me touche. Elle est contente de me voir revenir soir et matin. Et je regarde aussi en face l’enceinte du fort, à peine visible maintenant dans la nuit noire. Je sais que de l’autre côté du mur, dans la cour aux pierres inégales, repose L.E.L., Letitia Elisabeth Landon, la poétesse romantique, l’ex gloire des salons londoniens venue mourir ici après y avoir suivi son époux, le gouverneur Mac Lean. J’imagine les quelques semaines qu’elle a vécues dans ce fort, la peur qui devait la saisir en regardant la mer, la force de l’élément et des hommes capables de le dompter un fois réparés leurs filets, tout en bas, à l’aplomb de son observatoire.

There is a little lonely grave

 Which no one comes to see,

The foxglove and red orchis wave

Their welcome to the bee.

Le lendemain, je n’avais rien sous la main pour honorer la mémoire de la poétesse. J’ai cueilli deux boutons d’une plante dont j’ignorais le nom. Je les ai déposés sur la dalle aux initiales. Leur sève était laiteuse.

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