SUN

J’aime faire d’une pierre deux coups. Quitte à aller jusqu’à Buenos Aires, il me semblait impensable de ne pas traverser le Rio de la Plata afin de passer quelques jours en Uruguay. À l’Université d’Ingénierie j’avais appris qu’un pont avait été un jour imaginé, censé relier la capitale argentine à Colonia, de l’autre côté du delta et de la frontière ; mais ce projet comme d’autres moisissait désormais au rayon des utopies architectoniques ; c’est par bateau qu’on rejoint encore le plus facilement Montevideo depuis Buenos Aires.

Arrivé tôt dans la matinée, je passe une bonne partie de la journée (un samedi radieux après trois jours de pluie quasi permanente) à parcourir les rues de la vieille ville. Ce quartier historique fend comme une étrave les eaux brunes de l’estuaire. Sous le soleil, dans la lumière australe, la première impression est charmante. Petits immeubles bas, constructions coloniales, fresques colorées. Les rues en damier offrent, au nord comme au sud, la perspective de la mer. Le port, étonnamment facile d’accès (ce serait un jeu d’enfant de se dissimuler entre deux containers), s’adosse à quelques vieilles baraques quand celui de Buenos Aires paraît lui cerné par les gratte-ciel de verre et d’acier. Dans une cour, un homme me montre fièrement les vieilles bagnoles qu’il retape. On est en petit comité ici, c’est sans chichis, sympathique et à taille humaine.

Pour comprendre qu’on se trouve à Montevideo, une capitale tout de même, il faut au moins remonter jusqu’à la Plaza Independacia où on repèrera facilement la statue d’Artigas, El Libertador,  et le Palacio Salvo. J’escalade l’immeuble (en ascenseur) sous la conduite d’un guide. Celui-ci, de même que ses autres clients encordés, croient toujours à l’heure actuelle que je suis hispanophone. Pendant une heure d’explications diverses, malgré la bizarrerie de mon silence, hochements d’approbation et air pénétré ont sans doute fait illusion. Pourtant, même si je comprends par les yeux, c’est une frustration de visiter un pays sans en connaître la langue. Voici renforcée la solitude qui parfois vous saisit et dont je reparlerai demain. Pour l’heure, en cette veille de dimanche, les rues sont encore animées. J’observe que les Uruguayens, hommes ou femmes, se promènent avec leur maté à la main. C’est une infusion. L’équipement complet se compose du bol, de la pipette, du thermos (coincé sous le bras gauche le plus souvent) et le sac. Ils s’en trouvent dans les boutiques de luxe et j’imagine bien cette dinette portative déclinée en Louis Vuitton. Au Cercle Espagnol, je retrouve Don Quichotte, décidément partout. Pas le temps en revanche de m’arrêter au festival international du court-métrage ; que saisirais-je d’un film brésilien sur la destitution de  Dilma Roussef (O processo); je ne parle pas le portugais non plus ?… Non, continuons notre marche et constatons que la population est à Montevideo beaucoup plus métissée qu’en Argentine. Cette présence de l’Afrique est d’ailleurs fièrement rappelée par Chabela Ramírez, extraordinaire chanteuse de candomblé afro-uruguayen que j’écoute sous un chapiteau. Dressé devant l’hôtel de ville, celui-ci abrite plusieurs associations culturelles défendant la mémoire de la diaspora. Quelle ambiance ! Idem lorsque je retourne du côté de la vieille ville : dans une rue qui descend vers le port, défilé de carnaval sur un rythme de tambour. Plus loin, un concert de rock, apparemment métal au vu du costume des participants. Tout cela est bien étrange. Du côté du Mercado del Puerto, secteur si vivant ce matin (montagnes de viande dans une atmosphère enfumée), c’est désormais l’heure des ombres, suspectes ou supposées telles. Désespérées en fait… Des sans-abris alcoolisés ou shootés traînent leur misère là où, quelques heures plus tôt, la ville semblait heureuse et paisible. Mon réparateur de bagnoles doit être rentré chez lui avec son maté; il regarde peut-être une rediffusion de France-Uruguay ou potasse un manuel de customisation (?).

Et moi aussi je rentre à l’hôtel tout proche.

Que sera demain, se dit-on ? Dans quel pays se lèvera-t-on ?

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