ALAIN, CANDIDE ET QUELQUES AUTRES…

Fraîcheur du matin dans la province d’Itapúa. Encouragé par mon hôtelier et muni de son plan, j’ai décidé aujourd’hui de visiter les deux sites classés Patrimoine de l’Humanité, les anciennes missions jésuites de Trinidad del Paraná et Jésus de Tavarangüe, vingt-cinq kilomètres au nord d’Encarnación.

Un choc sous le ciel gris. Je suis seul tout d’abord à Trinidad, vaste esplanade encadrée des ruines des casas de Indios. Régularité des lignes. Au fond, l’ensemble monumental constitué par l’église et son cloître. C’est là que s’admirent les bas-reliefs des Indiens musiciens, avec leur luxe de détails dans la représentation des instruments d’origine européenne ou locale. Derrière aussi, ce qu’il reste des jardins et des cimetières. Une fois de plus, j’éprouve une légère frustration. Mes amis Fred, Anne-Thérèse, Denis, professeurs d’histoire et fervents catholiques, éclaireraient de leurs connaissances et de leur foi une si extraordinaire découverte. Je pense à eux. Ce que je connais, moi, des missions jésuites, est passé par Hollywood. Le film de Joffé, tourné en Argentine et en Colombie – pas au Paraguay – montre les missions du XVIIIème comme des utopies que les calculs de Rome, Lisbonne et Madrid auraient condamnées et détruites par le feu. Les politiques satisfaisaient par là la cupidité des propriétaires terriens, des commerçants et autres trafiquants d’esclaves; la Sainte Église Catholique mettait fin quant à elle à une approche nouvelle de l’évangélisation, un syncrétisme qu’elle redoutait en tant qu’atteinte à son autorité et aux dogmes. Avant qu’elles ne soient définitivement détruites, Voltaire fait passer Candide et Cacambo par ces missions sud-américaines. Il n’est pas tendre avec les jésuites qu’ils présentent eux aussi comme des esclavagistes sans scrupule, profiteurs et violents. Candide (qui, on le rappelle rarement, est officiellement allemand) saura cependant s’en débrouiller, avant de repartir chez les Oreillons. Pour ma part, je quitte Trinidad pour Jésus. Pas de moyen de transport régulier entre les deux sites éloignés de douze kilomètres. Je décide donc de marcher à travers la campagne puis fais du stop. Suivra une nouvelle double visite des lieux : visite 1 sous la grisaille, visite 2 sous le soleil (on s’en rend compte en regardant de près les photos de l’album). La mission de Jésus, quoi qu’il en soit, vaut le détour. J’y rencontre un groupe de religieuses bien sympathiques et un gardien solitaire qui, aimablement, me permet d’accéder à la tour du bâtiment principal afin de donner à mes clichés une nouvelle perspective. Mais bientôt se pose un nouveau problème : comment retourner au carrefour de la route nationale d’où je pourrai reprendre un bus pour Encarnación ? À proximité de la mission se trouve le village. Certaines rues sont en latérite, l’après-midi est d’un calme qu’on imagine d’ici. Quelques fermiers s’affairent (livraison d’une vache, semble-t-il) mais aucun visiblement n’a l’intention d’abandonner sa tranquillité pour rejoindre la civilisation. Sans Cacambo, je marche donc quelques centaines de mètres jusqu’à ce qu’un deux roues tout terrain déchire le silence de la campagne fertile tout autour. Ouf ! Quelques kilomètres de gagnés grâce à un jeune homme blond et taiseux (d’un autre côté, difficile d’entamer une conversation sur une mobylette quand on ne parle pas la même langue). Quand il me dépose à l’angle d’une piste rouge, je comprends qu’il doit se rendre à Hohenau, cinq kilomètres plus au nord, et qu’il veut m’épargner le détour tout en ménageant son véhicule. Je poursuis donc ma marche, monte à l’arrière d’un camion bâché sans bâche, et arrive finalement au carrefour de la route nationale d’où le bus me ramènera, nous voilà rassurés, au point de départ de mon expédition.

Long PS 1 : quelques jours plus tard, je suis à la gare routière d’Asunción, attendant le bus qui me conduira cette fois vers la Brésil. En cherchant de l’eau chaude pour mon café soluble, je tombe sur un vendeur de livres d’occasion et remarque un volume à la couverture rouge, Mengele en Paraguay d’Andrés Colmán Gutiérrez. J’achète aussitôt le bouquin. À l’intérieur quelques planches illustrées ont attiré mon attention. Pour avoir lu à l’automne dernier l’excellent roman d’Olivier Guez, La disparition de Joseph Mengele, je sais que le docteur infernal du nazisme, protégé par le dictateur Stroessner, a vécu au Paraguay. Je n’avais pas retenu en revanche qu’il avait longuement séjourné à Hohenau, le petit village dont mon jeune motocycliste m’a épargné la visite quelques jours plus tôt. Sur les planches du livre, on découvre le plan de la région dessiné par les agents du Mossad, les services secrets israéliens (voir photo en entête de l’article). Ils avaient manifestement repéré la présence de Mengele dans le coin. Proches de la frontière argentine où Mengele avait sa base arrière, essentiellement peuplés par une colonie allemande, Hohenau et sa région présentaient de nombreux avantages. Rétrospectivement, je me demande si le tortionnaire a visité les missions jésuites situées, on le sait maintenant, à deux pas de son repaire. Troublant… Mais ce qui me frappe le plus dans cette histoire, c’est la ressemblance entre le plan de Rafi Ettan, le chef de l’équipe du Mossad, et le plan de mon aubergiste d’Encarnación. Même distribution des lieux, bien sûr, mais aussi, au fond, même style graphique. Il y aurait peut-être un autre roman à écrire. Pour ceux que tout cela intéresse, voir ici : https://twitter.com/mengelepy 

PS 2 : à l’heure où j’écris ces lignes, Israël et le Paraguay sont en froid. Le nouveau régime à Asunción (arrivé au pouvoir juste après mon départ) a défait la décision de l’ancien président : suivre Trump et déplacer l’ambassade de Tel Aviv à Jérusalem. L’ambassade paraguayenne est depuis peu de retour à Tel Aviv, ce qui réjouit les Palestiniens (qui vont ouvrir une ambassade à Asunción) et mortifie Netanyahou (qui décide de fermer la sienne). Je reviendrai rapidement dans mon prochain article sur l’originalité du Paraguay sur le plan diplomatique.

PS 3 : pendant mon séjour au Paraguay, le lendemain de la disparition de sa mère décédée d’un cancer à l’âge 80 ans, Luis Gneiting est mort dans un accident d’avion. Renseignements pris, il s’agissait du ministre de l’agriculture du Paraguay, un social libéral, si j’ai bien compris. Trois jours de deuil national ont été décrétés sans modifier particulièrement l’atmosphère. Joseph Mengele, quant à lui, a échappé par deux fois au Mossad, occupé ailleurs dit-on. Il meurt lui aussi accidentellement – officiellement – noyé sur une plage du Brésil.

Écume ?…

3 réflexions sur “ALAIN, CANDIDE ET QUELQUES AUTRES…

  1. Etonnant ! Je ne connaissais pas, même si le titre finalement me dit quelque chose. La réalisation a l’air un peu dépassée mais ce sont de grands comédiens. Je vais essayer de me le procurer. Merci Vincent !

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  2. Très bel article Alain. J’aurais beaucoup à dire sur les « réductions » jésuites qui répondent à une théologie née de la rencontre avec le Nouveau Monde. Les Franciscains y découvrent un paradis terrestre peuplé. Plutôt que de syncrétisme, je parlerai d’une inculturation réciproque. Il faudrait pour y voir plus clair relire le bon livre de Jean Lacouture où l’on découvre aussi le combat des Jésuites contre l’idée de limpieza de sangre qui mène tout droit au Volk cher à … Mengele.

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