ASUNCIÓN ALLEGRO !

Lors d’un grand voyage, on arrive souvent par la capitale ou du moins par les grandes villes. On aura compris que pour le Paraguay, j’ai pris préalablement les chemins de traverse pour atteindre Asunción, avec la patience que supposaient les embouteillages et les détours inexplicables du bus.

Asunción est une ville agréable, d’aspect humain. Je suis immédiatement séduit par sa végétation, les arbres qui, en nombre, jalonnent les rues et agrémentent les places. Par chance, l’auberge, El Nómada Hostel, est également très confortable. J’y retrouve l’esprit Traveller’s Oasis de Cairns : même table commune, même petite piscine, jardin luxuriant où se remarque la présence d’un papayer et d’un cocotier, les premiers du voyage. Je suis ici à la même latitude que Maputo (Mozambique) et Brisbane (Australie), les deux seules villes d’importance (avec Curitiba au Brésil) posées sur ce parallèle plutôt océanique. Ceci étant dit, le Paraguay (Asunción approximativement en son centre) reste un pays de l’intérieur des terres. Le Chaco, au Nord-Ouest, est même une région difficile d’accès, encore vierge à certains égards. Le pays s’est construit dans cet isolement : adversaire de trois pays – excusez du peu – dans la guerre de la Triple Alliance ; indépendant dès 1811 (l’Espagne, aux prises avec Napoléon, a d’autant plus rapidement lâché le bébé qu’il ne possédait aucune mine d’or) ; organisé en phalanstères de diverses origines selon les vagues d’immigration successives ; dictature fermée (sauf aux nazis comme on l’a vu) aux temps de Stroessner… Aujourd’hui, le pays a choisi de mener une politique d’indépendance; il ne s’aligne pas et cultive son originalité comme le prouvent l’affaire de l’ambassade de Tel Aviv ou sa résistance à  Pékin puiqu’il reconnaît  Taïwan. Longtemps persuadé pour ma part que je ne visiterais jamais ce pays inaccessible, je le fantasmais pourtant comme une sorte de destination idéale, une sorte de luxe aristocratique réservé aux seuls voyageurs véritablement originaux, Graham Greene par exemple qui en fait l’un des décors de son Voyage avec ma tante. Mais c’était une vue de l’esprit. On peut assez facilement se rendre au Paraguay par l’Argentine ou le Brésil ; il suffit d’y penser, voilà tout.

Aller au Paraguay, c’est ce qu’a fait la charmante Ane Molacatón, résidente permanente de l’auberge pendant sa demi-année sabbatique. Cette ingénieure espagnole de San Sebastian, après un premier séjour professionnel en Allemagne, voulait mettre à profit sa période de break pour voyager en Amérique du sud. Le choix du Paraguay est précisément dû au fait, m’explique-t-elle, que personne dans la même situation n’aurait opté pour ce pays. Et la voilà qui, tous les samedis, organise un tour de la ville pour les clients de l’auberge, aujourd’hui un Argentin de Córdoba dont j’ai oublié le prénom, une jeune universitaire brésilienne, Rebecca Loise de Lucia Freire, et moi-même. Nous nous promenons agréablement dans les rues ensoleillées, attentifs aux explications. Par exemple, Ane nous montre un monument fort original. Pour célébrer la mémoire des martyrs de la dictature, un sculpteur a eu l’idée de récupérer des fragments de la statue de Stroessner pour les couler dans le béton. Seuls dépassent les yeux et le haut du visage, une main lamentable ; une autre noyade, en quelque sorte. Plus loin, je photographie Rebecca devant l’un des nombreux tags qui revendiquent l’égalité des sexes et fustigent l’agressivité testostéronique des mâles. La psychologue de formation (mais elle veut aussi devenir écrivaine !) prend la pose. Nous visitons également le musée de l’immigration (Édith Piaf en fond sonore), la cathédrale qui porte fièrement (?) le symbole de la République, le marché péruvien où j’achète un nouveau chapeau, le quartier réhabilité de Loma San Jerónimo enfin, avec son escalier en céramiques, petit frère du Selarón de Rio. Malgré le soleil, Ane se plaint du froid. Elle n’avait pas prévu que le Paraguay connaîtrait un hiver… Nous nous séparons sur le coup de 14h. J’ai à poursuivre ma découverte après une rapide collation au Lido Bar, excellent bar-restaurant que je recommande plutôt que le célèbre Bolsi où il faut attendre longtemps qu’une table se libère.

Entre autres choses curieuses et remarquables, je crois me trouver dans Shining, le film de Kubrick, lorsque dans un wagon luxueux exposé au musée des chemins de fer apparâit furtivement la silhouette énigmatique d’un enfant vieux habillé en costume. Plaza Uruguaya, je reste un moment à observer les familles d’Indiens venues du Chaco, réfugiées et misérables. Certains ont bricolé une batterie de fortune et jouent avec un téléphone; d’autres rassemblent leurs maigres effets sur des couvertures. Enfin, le soir venu, en retournant à la cathédrale je fais la connaissance du père Oscar et de la délicieuse violoniste Irene Riveros, occupée à  préparer un concert des sonates de Bach.  Oscar a séjourné un temps à Marseille et Irene, passionnée de cinéma français, me récite le « Je vous salue Marie ». Nous sourions, nous vivons, c’est un beau moment offert aux protagonistes de l’histoire.

Je resterais près de trois jours à Asunción. Le dimanche est un peu plus triste car, comme partout en Amérique du sud, les citadins désertent le centre pour se rendre dans les grandes surfaces commerciales de la périphérie. Moi, je flemmarde davantage à l’auberge ; je flâne en admirant les bombacaceae (sorte de baobabs) et surtout les lapachos, ces arbres aux fleurs roses qu’on voit partout ici et qui symbolisent le pays; au détour d’une rue, je me fais aussi des copains partageurs de barbecue. Entre chiens et loups enfin, je suis longuement les rives du rio Paraná, terme d’un voyage souvent rêvé et aujourd’hui réalisé… Une dernière rencontre, dans ce crépuscule, mérite cependant d’être vécue et racontée. Je suis au bord du fleuve, devant un bateau hésitant à appareiller pour l’autre rive. Seul volontaire pour cette périlleuse traversée, je crains que le prix de mon billet ne puisse couvrir les frais de mes sympathiques nochers. Je m’apprête donc à faire demi-tour lorsque tout à coup la brise vient déposer près de moi quelques phrases de français. Je me retourne et découvre Annabel et ses deux garçons. Quelle surprise ! Les Français parlent aux Français, ici, à Asunción, alors que le bâtiment de l’ambassade est à vendre, que les Taiwanais sont partout, que tout le monde parle l’espagnol, que le Paraguay est le dernier pays auquel on pense pour aller passer ses vacances ! Ô joie ! Ô victoire ! Vite, Annabel, festoyons cette aventure comme dit à peu près Montaigne ! Entre compatriotes, fraternisons !

Je plaisante, évidemment ; au bout d’une dizaine de jours de voyage le mal du pays n’est pas à ce point prononcé qu’il nécessite une perfusion linguistique d’urgence. Ceci dit, Annabel, native de Rouen, est une fille adorable. Mariée à Chino, un rugbyman paraguayen, elle se rend ici de temps en temps pour des vacances qu’on devine familiales. Quand je lui explique que, le lendemain soir, je suis censé traverser en bus le nœud frontalier de Ciudad del Este (quatre postes frontières à franchir en pleine nuit), elle s’inquiète pour moi et met en branle la légendaire « solidarité paraguayenne » (ce sont ces mots). En quelques coups de fils et sms le tour est joué. Son ami Jorge viendra m’attendre au terminal de bus de Ciudad et me conduira en voiture à la ville argentine de Puerto Iguazú, via la petite hernie brésilienne qui explique l’appellation Tres fronteras donnée à ce secteur géographiquement compliqué.

Qu’Annabel (qui lira cet article), Chino, Jorge, leurs familles et leurs amis soient ici publiquement remerciés. Je leur offre symboliquement une cantate joyeuse de Bach !

4 réflexions sur “ASUNCIÓN ALLEGRO !

  1. Eh ben matinal !! 

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