TOCA DO VINICIUS OU LE DOIGT DANS L’OEIL

Vinicius de Moraes, Toquinho, Maria Bethania, Antonio Carlos Jobim, Chico Buarque de Hollanda, João Gilberto… Je m’étais mis à acheter tous les disques, chez Acolan ou, en face, à Photo Poste, il existait encore des disquaires à cette époque ; je les écoutais en boucle. Je voyais Copacabana en remontant la Promenade des Anglais ! Je cherchais, rue des Abbesses à Paris, la petite boîte de production de Pierre Baroud.

Saravah ! (*)

*

Mais au fil des années, je me suis aussi persuadé que la musique de mes maîtres, apparue en 1958, c’est-à-dire cinquante ans avant la mort – à cinquante ans – de Mickaël Jackson, aurait depuis longtemps disparu du paysage sonore brésilien lorsqu’un jour – que je retardais toujours davantage – je poserais pour la première fois mes valises à Rio. C’est vrai, pourquoi avoir attendu tant d’années ? Peut-être pour éviter une déception que je jugeais inévitable ?

Hé bien, je me fourrais le doigt dans l’œil. En ce mois d’août 2018, Rio, São Luis, Natal, Salvador da Bahia, d’autres lieux encore m’ont offert la plus belle des surprises : la bossa nova s’écoule partout dans les rues, à flots continus, rencontrant le flot tout aussi vivant de la samba, des rythmes des tambours venus d’Afrique. C’est une merveille.

Le premier soir, en redescendant de San Teresa, j’ai dans la tête de me rendre à un restaurant conseillé par mon guide. Il se trouve à deux pas de mon hôtel. Pourtant, en passant rua Joaquim Silva, je tombe en arrêt devant un autre restaurant. Milton Nascimento ? Non, David Dias. Une voix cristalline qui me gratifie de Trem Azul, la chanson du vent, la préférée :

Coisas que a gente se esquece de dizer

Frases que o vento vem às vezes me lembrar

Coisas que ficaram muito tempo por dizer

Na canção do vento não se cansam de voar

Je dîne sur place et oublie mon guide, pas les paroles portées par le vent !  Et c’est ce même vent coulis que j’ai suivi de Rio à Salvador pour enchanter mon voyage !

Ipanema, le lendemain, rua Vinicius de Moraes. Je déniche vite la boutique. Toca do Vinicius. Devanture foutraque. Entrée timide. Faire semblant de regarder un peu les rayons, repérer que je suis bien dans l’antre. Oui, bien sûr, je me présente, Alain Deloffre, enchanté, je suis Carlos Afonso, le gardien du temple ! Quelques mètres carrés qu’il rêve d’agrandir pour faire de sa boutique-caverne, enfin, le véritable et le seul musée de la bossa nova ! Il me montre ses trésors (qu’il va chercher derrière) : des originaux de Vinicius; le 78 tours Odéon de João Gilberto, Chega de Saudade, morceau mythique de 1959; des photographies dont l’une prise à Paris, l’année du Brésil en France (1998), où ce vieux communiste de Carlos s’arrange pour ne pas serrer la main de Chirac (sympathique, non ? Non, Monsieur, capitaliste !) Il parle beaucoup,  dans un français tonitruant,  plutôt sûr : votre idée de traduire Orfeu da Conceição avec votre fille Pauline est excellente, je vous aiderai, je vous enverrai des documents, Vinicius n’aimait pas le film d’Albert (sic) Camus, le Marché veut Argent et Vinicius de Moraes est moourto et a laissé beaucoup de choses pour vendre, et le Marché, le Marché, l’a associé à Antonio Carlos Jobim, un très grand compositeur, très bien, mais la monumentalisation (sic), ce n’est pas possible en double, ça c’est chose du Marché (sic), non, c’est chacun, un monument pour chacun, avec sa vie et son oeuvre ! Heu, qu’est-ce que je disais ? Ah oui, Chega de Saudade, avant Chega de Saudade, Vinicius et Tom avait enregistré une chanson Canção do Amor Demais avec une déése (sic), Elisete Cardoso, et c’est là que João Gilberto les a accompagnés, qu’il a inventé le rythme de la bossa, il a fait pour la première fois dans un enregistrement… la pause, non plus le beat continué, mais le beat avec la pause ta… chac chac… ta… chac chac…. ta…. chac chac… sonotité pause sonorité pause…

Cela a duré une heure.

Il se dit lui-même « vieux fou ». Je ne l’ai trouvé ni fou, ni vieux. Quand je l’ai quitté, il m’a lancé : « Nous sommes toujours ensemble ! »

*Bénédiction !

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