ÉQUINOXIALES

 

Je lisais Équinoxiales de Gilles Lapouge (1977). Nous sommes un peu du même pays :

« Sur Rio, je n’ai rien à dire. Rien à déclarer. Je vois bien que c’est une belle ville, ça crève les yeux mais justement ! J’y suis allé vingt fois peut-être et je n’ai jamais obtenu un frisson. Dès que je vois Copacabana, Ipanema ou Leblon, je tombe en panne. Mon esprit ne me fournit plus rien. Il faut dire que le Christ de Corcovado et le Pain de Sucre, quels paquets, et pas moyen de les ignorer, ils se pavanent dans toute la ville. »

« (À Digne) nous avons également des mouettes qui arrivent de la Méditerranée. Elles ont été induites en erreur par le barrage de Jouqes et puis, de barrage en barrage, on sait ce que c’est, on se retrouve en pleine montagne. Il faut les voir, quand elles planent au-dessus de notre rivière, la Bléone. Elles cherchent la mer. Elles jettent des regards courroucés sur le rocher de Neuf Heures que fréquentent les aigles, sur la neige des Trois Evêchés. Nos lavandes les intriguent, les chagrinent. (…) Depuis le temps que nous n’avions pas de mouettes ! Leur arrivée, voici trois ans, doit être comptée comme le seul événement un peu sérieux advenu chez nous depuis la fin du paléolithique. »

*

Un peu de coquetterie, n’est-ce pas ? Mais c’est bien cette vieille lecture de Gilles Lapouge qui m’a conduit cet été à São Luis (à propos duquel il est à la fois plus juste et plus prolixe) ; grâce aussi à ses textes, jadis, que j’appris une première fois ce que me diront plus tard tous mes voyages : voyager dans l’espace est aussi voyager dans l’épaisseur fantasmée du temps. Là-dessus, on peut lui faire confiance, l’Amérique du sud est imbattable, et São Luis peut-être le plus beau carottage d’imaginé possible.

Ici le temps travaille. Ce qui meurt se recouvre, disparaît sous la végétation, se transforme en humus qui, de nouveau, donne autre chose, une autre texture qui se transformera à son tour. La ville lézardée se régénère dans sa décadence, sombre inexorablement en projetant ses feux, son théâtre à ciel ouvert, déglinguée comme le « piano auquel les tropiques donn(ent) une sonorité d’épinette. » (Alejo Carpentier)

La ville porte le nom d’un roi qui vient d’avoir onze ans, Louis XIII, fils d’Henri IV. Nous sommes en 1612;  Daniel de la Touche de La Ravardière – qui a son buste devant la mairie – vient de donner à la France son éphémère capitale équinoxiale : une rade sablonneuse, un fort, quelques constructions sommaires au coeur des terres Tupinanbas dont parle aussi Jean de Léry, autre protestant. Mais c’est le Portugal, encore, qui fera siège, construira les fermes, tracera des rues, jusqu’au Brésil oublieux de sa gloire, fatigué en quelque sorte comme un vieil homme sur une place d’église. Longue histoire que croise celle d’Alcântara, au loin sur l’autre rive.

Là-bas, ou ici, ou ailleurs, peut-être verrez-vous vos premiers ibis rouges ? Peut-être y apprendrez-vous à prononcer le nom imprononçable de Lençóis Maranhenses ? Peut-être y testerez-vous la liqueur de jenipapo, liqueur de mélancolie ? À vous de voir, à vous de sentir. Lui, quitté le sud où l’herbe gelait, quitté Rio, il a survolé le monde en quelques heures, un soir ou une nuit. Il est allé vers l’Équateur. Il s’est rapproché et il est loin. Il ne sait plus de quelle époque est l’air qui se respire, la chaleur qui l’assomme à midi, le moustique qui le pique à minuit.

Et vous, lorsque vous le regardez, vous vous dites  sur un banc, à l’ombre d’un banian, il va poser son sac et faire halte.

Sachez-le, s’il ferme les yeux, immobile, il deviendra racine de son arbre.

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