BOUTEILLE À LA MER

 

 

J’écoutais Nau Catarineta de Teca et Ricardo :

Ô beau vaisseau Catarineta

de lui je vous dirai

sept ans et un jour, oh Tolinda

par dessus les vagues de la mer.

Il n’y avait plus rien à boire

Pas la moindre chose à manger

On tua notre coq, oh Tolinda

qui était là pour chanter.

Lève-toi ma vigie

ma petite vigie royale

Essaye de voir la terre d’Espagne, oh Tolinda

les sables du Portugal.

*

Au loin j’aperçois le tournoiement d’une compagnie de vautours. Ils ne sont pas très haut, à quelques mètres seulement de la plage à cet endroit rocailleuse, et les voici qui piquent vers le sol, y sautillent, donnant de grands coups de bec à une charogne. Rien ne pourrait les déranger. Je m’approche et vois ce qu’il reste de la tortue de mer, pas grand chose, quelques viscères, la carapace et la tête, avec les yeux encore ouverts. Ce n’est pas violent, juste naturel, un peu hypnotisant je l’avoue, quand tout à coup c’est le grain qui menaçait, sans concession, d’une force qui retourne en une seconde mon parapluie et me désarticule, pantin lamentable, dans mon effort inutile d’enfiler l’imperméable de fortune acheté à Puerto Iguazú, en prévision de la visite des chutes. C’est une débandade, si j’ose dire, une retraite en rase campagne (voir ici une plage immense), jusqu’à un abri trop tardif (je suis instantanément trempé jusqu’aux os) et pourtant site d’une nouvelle rencontre (si j’ose dire aussi), celle d’un autre mouillé, un de ces hasards qui sont le lot des voyages, leurs surprises et leur charme (parfois, mais pas ici, leurs emmerdes).

– Hi !

– Hi !

– My umbrella is broken.

– I see.

Nicolo, banquier italien polyglotte, me facilite la tâche en poursuivant très vite en français. Le lendemain, nous nous retrouvons sur le ponton ; nous prenons ensemble la grosse barque qui nous ramènera à Salvador, et passons la journée (il faut du temps pour traverser la baie de tous les saints) à causer de tout, du Brésil, de São Paulo, de la France et de l’Italie, de l’Europe et des nationalismes.

Entre temps ? Boipeba. Très loin.

J’y marche. J’y marche avant la tombée de la nuit, avant la soirée dans le village sans voiture. Rien d’autre que cela, la marche, au bord de l’océan, dans la forêt, croisant de temps en temps quelques êtres humains, peu, deux adolescents armés de machettes, des pêcheurs remontant leurs filets, une famille traversant à gué le bras d’une rivière avant que la marée ne recouvre tout, une instituteur (?), un exploitant de cocoteraie donnant des instructions à son factotum, que sais-je encore, une population maigrelette, occupée à sa vie et à laquelle je ne prétends laisser aucun souvenir particulier. La marche, cependant, il peut arriver qu’elle fatigue. Alors qu’un nouveau grain s’annonce, ayant abandonné le squelette de mon parapluie là où je le pouvais et de manière plus ou moins écologiquement correcte,  je m’arrête sous les palmes mal ajustées d’une paillote. La patronne me sert une cachaça, comme si j’avais besoin d’un remontant. Mais le patron, lui, me parle d’une autre bouteille, celle qu’un pêcheur a ramenée l’autre jour alors qu’elle roulait sur la plage, comme dans une émission de télé-réalité, comme dans un roman d’aventure exotique, avec son personnel stéréotypé – les pirates, le loup de mer, la jeune prisonnière, le perroquet, le crochet du capitaine à la place de la main – et son décor obligé : sable, palmiers, hamac, coffre, poudre, meubles de bric et de broc… Dans cette bouteille, oui, un message – cela ne pouvait être autrement au fond puisque nous sommes en plein roman – que le tenancier, précautionneusement, me montre pour que je le photographie. Mise à l’eau le 25 juillet 2017 au large du Cap par un certain Pierre Cilliers, de la South Africa National Space Agency (SANSA), la bouteille a mis un an pour atteindre la côte du Brésil depuis semble-t-il ce que son expéditeur appelle la « Samba line », cela ne s’invente pas, située en effet dans l’Atlantique, à l’est des côtes de l’Afrique du Sud. Il est aussi question du courant d’Agulhas dont la bouteille a sans doute profité pour voyager jusqu’ici, jusqu’à la plage, le pêcheur, la paillote… Mais mon imagination trouve ici ses limites. Le message me paraît brouillé, et pas seulement parce que l’eau et l’humidité ont pu l’endommager. Le patron et la patronne sourient, c’est toujours ça de pris, le pêcheur est depuis longtemps retourné à sa pêche, et moi, sitôt cet article publié (l’avant-dernier de ces carnets), je m’en vais écrire à Pierre Cilliers en espérant le trouver, quelque part dans la réalité.

Mon mail parviendra-t-il à son but ? Je l’espère mais il arrive en que l’on écrive en pure perte. Ou presque.

 

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