VERT ?

 

Question de latitude. Alors que le vert domine largement aux Açores – doux bocage en damier par-dessus la terre volcanique –, l’archipel du Cap-Vert me semble mal porter son nom. Il le tient du continent, faut-il le préciser, c’est-à-dire de la presqu’île dakaroise que surplombe aujourd’hui la monumentale statue dite de la Renaissance Africaine, construite par un consortium nord-coréen. Je parcours de long en large Santiago, São Vicente, Santo Antão, Fogo et découvre un camaïeu de bruns piqué d’acacias desséchés, d’agaves, parfois d’eucalyptus ou de filaos poussiéreux. Pas toujours séduisant pour le photographe, dois-je préciser, encore que… Quant aux quelques notes vives –  jaune, rouge, orangé – ce sont les peintres en bâtiment qui les ajoutent à grands coups de ripolin sur les façades, ou bien alors certains poissons comme le brave garoupa ou le chirurgien acanthure.

Terre austère et le plus souvent raide dans les îles que j’ai dites. Relief incroyablement complexe et acéré à Santo Antão ou Santiago ; tout entier tendu vers le faîte des volcans à São Vicente et surtout à Fogo. Un après-midi, je gravis l’un des deux cônes dominant la baie de Calhau, près de Mindelo. Je ne connais pas le nom qu’il porte et je doute que tous ces sommets, toutes ces pointes vertigineuses aient un jour été nommés par l’homme ou même gravis. Reste donc encore à écrire l’histoire de l’alpinisme au Cap-Vert, mais qui intéresserait-elle ? Un maigre bataillon. Ici, la montagne est aux travailleurs, pas aux randonneurs, trekkeurs et autres acrobates. Combien de générations pour paver entièrement les routes, de la mer jusqu’au ciel ? Combien de siècles pour ces terrasses au-dessus du vide, pente après pente ? On y prépare, dit-on, le fameux grogue. Pas vu mais bu, deux soirs de suite au kiosque de la praça Amilcar Cabral (je reparlerai de celui-là). Les maisons au toit de chaume s’accrochent où elles peuvent, parfois en surplomb des Ribeiras, autant dire des gouffres tant les crues, bien que rares, ont décidément creusé profond.

Les aluguers, courageux, relient sans faiblir le petit monde dispersé des hommes de là-haut. Ils déposent les planteurs de cannes à sucre, les mères de famille, les vendeurs de tomates, les professeurs de mathématiques comme l’aura été jadis Gerson, aujourd’hui mon taxi. Après avoir grimpé plus d’une heure le serpentin de la route, nous voici sur la crête, funambules, et c’est bientôt la bascule, la grande dévalade jusqu’à la mer au bas du versant opposé. Je crois que c’est là, l’impression du bout du monde, quand on a basculé. Je la ressens à Ponta do Sol, par exemple, lorsque je marche un moment sur la piste de l’aérodrome abandonné, ou plus haut, près du cimetière juif, devant les cinq ou six tombes écrasées par les grandes falaises de la Ribeira das Fontainhas. En contre-bas la mer frappe violemment. De là, cap Nord-Est, pas d’obstacle jusqu’à Terre-Neuve ! Je la ressens aussi à Sinagoga (qui tient son nom de la vieille synagogue), à Janela qui signifie fenêtre, ou à Fogo, du côté de Mosteiros. Ici, en ce dimanche, des mormons passent, les petite filles ressemblent à des communiantes et leurs mères, avec des talons, se hasardent sur les pavés. Nous sommes aux confins de l’archipel et dans le monde, hémisphère Nord, planète Terre. Cela se vérifie sur les atlas.

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