PETITES POUSSES PORTUGAISES

Garder vivante la mémoire de lieux, de visages et de moments, retrouver la saveur d’un instant, d’une rencontre, de l’atmosphère dans laquelle sont survenues les impressions parfois fugaces laissées par les choses. Ces impressions, ce sont comme les pousses d’une plantation intime que l’on protège et entretient pour, le moment venu, sélectionner soigneusement telle ou telle et la regarder d’un peu près. Un crocodile dans une mare. La statue d’un saint dans une vitrine. Un homme regardant un autre homme… Commence alors le travail, le processus de floraison. 

Nous avons voyagé en famille au Portugal, chez João, et de ce voyage, dans la remise du temps,  parmi les pousses à repiquer, je conserve ceci :

Une après-midi, nous nous rendons chez un ami de lycée de João, Fred Fonseca. Il habite une maison sur les hauteurs de Lagos, parmi les oliviers et les agaves. Il a dû se blesser, il porte une attelle d’épaule, et nous explique que la maison ou, du moins, une de ses extensions, est en travaux. Nous visitons le chantier à l’extérieur puis nous rentrons dans une vaste pièce, la cuisine. Sur la table et sur les plans de travail, tout un bric à brac, des légumes du jardin, des condiments, des pots. Marcel s’est endormi dans les bras de sa maman. Je les photographie et c’est un clair obscur émouvant.

Le jour de notre arrivée. Nous déjeunons dans un restaurant de plage, de ceux dont on dit, par une formule consacrée, « Il ne paye pas de mine mais… ». João… Il retrouve le plaisir du pays, son goût, sa langue. Il est chez lui.

Autres jours. Marche à Meia Praia. Marche à Praia do Pinhao. Marche Praia do Porto de mos. Et le soir, au crépuscule, toute la famille, Avó, Zé, Dina, Bruna, Laura, la Madrinha au Restaurante Antonio. Ça parle. Je regarde. Je photographie.

Dans la rue, en sortant, voilà aussi que nous tombons sur Renato Madeira et Rui, alias Cangato. C’est l’enfance qui se retrouve ? L’adolescence ? Ceux-là ne se sont pas vus depuis longtemps, ne se reverront pas de sitôt, mais tout semble intact, encore frais des cavalcades à la sortie de l’école, des tournois de foot, des petites copines, que sais-je encore. Sur sa lancée, un soir, João nous fait visiter son ancien lycée, escola secundaria Gileanes. Une fois les classes terminées, on y entre comme dans un moulin (autre expression consacrée !). Dans une salle, entraînement de boxe ; dans une autre, cours de capoeira. 

La tombe de « Chef Zé Manel », comme tout le monde le nommait jadis à Lagos. Ses livres de cuisine en français (!) chez Avó.

Le dernier jour, avant de reprendre l’avion, lorsque nous rendons visite à l’oncle Amandio. Sur sa table, je crois qu’il y a des oranges, ou des fraises, ou des champignons, je ne sais plus, mais quelque chose de bon, cueilli ou ramassé de fraiche date, qui me fait envie. Nous buvons un alcool fort. Amandio est un petit homme sec, avec des bras et des mains solides. João me dit plus tard que cette génération a fait la guerre en Guinée et en Angola. Son père y a échappé (pour des raisons qu’il ne connaît pas clairement), mais Amandio a connu l’Angola, le cul de Judas – Os cus de Judas – comme l’écrit le grand António Lobo Antunes. João me dit aussi qu’au Portugal on ne parle plus de ce passé-là, des colonies, de Salazar et de la révolution d’avril. Le Portugal est un pays de paix et de démocratie aujourd’hui. En février, les orangers y sont déjà en fleurs.

2 réflexions sur “PETITES POUSSES PORTUGAISES

  1. Est-ce la fonction performative du langage ? En tous cas, outre le plaisir de lire tes conviviaux souvenirs, tu me donnes faim, Alain !
    Je ne suis pas sûr que ce soit très portugais mais tant pis : boudin – courgettes !

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