DUBLIN, PROMENADE LITTÉRAIRE

Si elle n’est pas la plus belle des capitales européennes, Dublin est sans doute l’une des plus littéraires. Le culte qu’on y voue aux grands auteurs ravira les amateurs et particulièrement les lecteurs de l’Ulysse de Joyce dont la réputation de difficulté m’a personnellement toujours découragé. Le tenancier amoché qui nous reçoit, Isabelle et moi, dans sa Sweny’s pharmacy prétend avoir lu le roman une vingtaine de fois, l’original et plusieurs de ses traductions. Nous sommes ici dans un des lieux du roman et un compère, verre à la main, nous prouve avec son air goguenard qu’Emmanuel Macron en personne est venu célébrer le maître dans cet antre mi réel mi fictif encombré de poésie, de flacons et de vieille chansons. Non loin de là, à un angle de Merrion Square, c’est le sourire ironique d’Oscar Wilde qui surprend notre navigation touristique. En robe de chambre rose et verte, le dandy incarne tout à la fois l’élégance, la décontraction et une sorte d’avachissement d’esthète qui en font, peut-être, un lointain ancêtre de Gainsbarre.  À la bibliothèque de Trinity College – The long room – c’est le buste de Swift que je retiens. Parmi les volumes vénérables où se cachent les siens ? Sur quelles étagères ? J’entends plus tard dans l’audiophone un de ses « morceaux » : dans un texte satirique intitulé Modeste proposition, celui qui deviendra le doyen controversé de la cathédrale Saint Patrick imagine résoudre le problème de la famine qui sévit à Dublin en encourageant la consommation d’enfants bien dodus : « Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l’avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d’admirables gants pour dames et des bottes d’été pour messieurs raffinés. Quant à notre ville de Dublin, on pourrait y aménager des abattoirs, dans les quartiers les plus appropriés, et qu’on en soit assuré, les bouchers ne manqueront pas, bien que je recommande d’acheter plutôt les nourrissons vivants et de les préparer « au sang » comme les cochons à rôtir. » Le texte date de 1729 et son caractère horrifique me renvoie à un vieux cauchemar enfantin probablement suscité par l’image aperçue d’un Gulliver entravé par des filins (Gustave Doré ?) au pays de Lilliput. Enfin, rive nord de la Liffey, Isabelle me photographie devant une affiche du Gate Theatre. On joue ici Endgame de Samuel Beckett : « La fin est dans le commencement et cependant, on continue. » Tout un programme…

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s