À QUI APPARTIENT VANCOUVER ISLAND ?

Avant d’être ville, Vancouver fut un explorateur britannique de la côte ouest du Canada actuel. L’île qui porte son nom a pour capitale Victoria, elle-même capitale de la Colombie Britannique. La toponymie de la planète est riche de ces hommages laissant un peu partout sur sa surface la trace de la mainmise. Je découvre, je prends, je garde, je nomme à ma façon.

Cette île, comme beaucoup d’autres de la région, était pourtant habitée depuis des millénaires par ce que, faute de mieux, on nomme aujourd’hui les Premières Nations. L’arrivée des Européens date du XVIe siècle mais c’est à partir du XVIIIe que commencent véritablement leur trafic (exploitation des peaux, du bois) puis leur installation au moment de la ruée vers l’or. Entre 1770 et 1860, des épidémies déciment les populations autochtones qui perdent le contrôle de leurs territoires et, si l’on peut dire, tranquillité et légitimité. Cette réalité historique, qu’il faudrait détailler davantage, est de nos jours une question sensible au Canada. Le promeneur s’étonnera peut-être de trouver en pleine forêt une layette d’enfant, de couleur orange, pendue sur un cintre à une branche. Il trouvera aussi, sur les marches des bâtiments officiels ou dans certains quartiers « réservés » aux autochtones, des rangées de petites chaussures d’enfants. C’est la manière qui a été choisie pour rappeler – et ne pas oublier – que des milliers d’enfants amérindiens, de 1870 à 1996, ont été enlevés à leurs parents et internés dans des pensionnats spécialisés. Par ce moyen, qui n’excluait ni les sévices, ni l’humiliation, ni le bourrage de crâne, il s’agissait de les occidentaliser et, dans le même temps, d’accélérer la dégénérescence de leur société native. En décembre 2015, le premier ministre Justin Trudeau a officiellement demandé pardon aux descendants des communautés autochtones pour ce qu’il a été convenu d’appeler un « génocide culturel ». Every child matters. Chaque enfant compte. Le slogan correspond depuis à une dynamique de vérité et de réconciliation qui, par le biais de l’éducation notamment, honore celles et ceux qui y participent.

Je lis régulièrement dans la presse nationaliste française et sous la plume de certains « philosophes »médiatiques des attaques en règle contre la « bien pensance » de Trudeau et des « wokes » canadiens. On s’agite pour dénoncer telle ou telle initiative militante consistant à défendre les intérêts des « minorités » ; on vomit sur « l’indigénisme » et « la cancel cultur décoloniale ». L’occident serait en péril s’il ne trouvait pas le moyen d’éradiquer une telle révolution. La « repentance », voilà le danger ! Si on ne peut plus être Occidental sans culpabiliser ! Où va-t-on ? Quel est ce nouveau fascisme ?… Les jérémiades sont sans fin : rhétoriques, répétitives, de plus en plus prévisibles.

Voyager au Canada, s’intéresser à l’histoire des Premières Nations, découvrir leur culture et leur art (à l’occasion de la visite des excellents musées d’anthropologie de Vancouver ou Victoria par exemple) permet de mettre à distance ces combats idéologiques. Il existe sans doute des dérives dans certaines revendications, la volonté de rééquilibrage culturel peut conduire paradoxalement à des excès. Je pense au fameux « nègre » du Narcisse qu’il faudrait rebaptiser. On a aussi beaucoup glosé sur la destruction par le feu d’ouvrages dont les illustrations stéréotypées portaient atteinte à la dignité des nations amérindiennes. Et effectivement, la véritable Pocahontas ne ressemblait en rien au personnage du dessin animé. Or, certains ont fait de cet épisode isolé (une trentaine d’écoles catholiques de l’état d’Ontario) le parangon du wokisme et déclaré la mobilisation générale. Halte au feu ! C’était peut-être oublier le contexte de cette affaire : la volonté, par un geste au fond sacrificiel, de réconcilier le présent et le passé : « Nous enterrons les cendres de racisme, de discrimination et de stéréotypes dans l’espoir que nous grandirons dans un pays inclusif où tous pourront vivre en prospérité et en sécurité. », disait le texte de présentation de la cérémonie réunissant tous les élèves. On peut juger cela grandiloquent, je n’en disconviens pas. Le terme « inclusif » donnera des boutons à beaucoup. Mais quoi ? Est-ce là l’expression d’un nouveau totalitarisme comme je le lis parfois ? Retirer, car il s’agissait bien de cela, quelques livres porteurs de préjugés racistes – oui, racistes – est-il à ce point scandaleux ? Un examen critique des présupposés racistes de l’universalisme « civilisateur » serait-il un crime de lèse-majesté ? En réalité, ceux-là même qui s’offensent de la perte de l’identité (française, européenne, occidentale) refusent aux minorités autochtones de défendre la leur. Ont-ils oublié pourquoi ces peuples sont devenus minoritaires ? Ont-ils des doutes sur la réalité des spoliations qu’ils ont subies ? Et ne sont-ils pas eux-mêmes les adeptes d’une forme de cancel cultur consistant, dans la guerre culturelle que je viens d’évoquer, à nier le fait colonial et ses noirceurs ? Il faut regarder l’histoire en face, toute l’histoire. Et regarder le monde depuis plusieurs fenêtres à la fois.

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