RETOUR

 

Nous sommes retournés à Barles et c’était pour François comme pour moi le plaisir de retrouver certains des lieux de notre tournage, cette aventure qui nous avait tenus plusieurs mois durant dans l’ombre portée du grand Giono et de son Chant du monde. Nous y avons retrouvé Dominique, Serge, Mireille et quelques autres mais pas Francis que nous craignions de déranger. À Vaux, que François découvrait, la chapelle a été rebâtie. Nous avons pensé à Regain et, parcourant les vastes prés à peine inclinés du vieil Esclangon, j’imaginais la résurrection du pays, le retour aux vraies richesses. Le paysage avait cette sagesse des hommes quand ils s’abritent aux pieds des géants, ici l’interminable crête du Mont Blayeul, en face le synclinal du Vélodrome, hors de mesure, inhumain. Enfin, au village, nous nous sommes glissés à l’intérieur de l’église mystérieusement ouverte ce jour-là. S’étaient jouées entre ses murs plusieurs pages heureuses ou douloureuses de l’histoire familiale et je me disais en photographiant les ciboires, les chasubles et autres objets du culte, que je pourrais faire dix fois le tour du monde, il me faudrait toujours revenir à ce pays, inlassablement, et quand bien même je ne serais jamais que le petit vacancier de jadis, vague avatar aujourd’hui vieilli du Gérard de Sylvie, de retour en Valois.

 

MIGRAAAANTS EXPÉRIENCE, LE FILM

« Jouer » la migration quand on est adolescent ?… Dans mon nouveau film MIGRAAAANTS EXPÉRIENCE, François Bourgue, notre collègue d’Athènes, interroge la capacité du théâtre de montrer l’immontrable, de dire l’indicible. Ce qui l’intéressait, dans son projet autour de la pièce de Visniec, était la traduction avec les moyens limités de la scène d’une effroyable réalité. Le théâtre comme métaphore. Et en enregistrant son interview, je me suis dit qu’il me fallait tourner et monter le film dans le même esprit, en cherchant les moyens, cette fois cinématographiques, de parler sans la connaître dans notre chair de l’expérience de la migration. Le cinéma comme traduction poétique.

SOUVENIRS DU CENTRE (FICTION)

 

 

À Prague, je m’étais demandé à quoi ressemblait la République Tchèque, je veux dire cet espace de 78 870 km² situé en Europe centrale. Depuis Berlin le bus avait traversé des plaines monotones. Passée la frontière, quelques collines boisées étaient apparues, parfois de petites villes systématiquement flanquées de leur usine, une aire d’autoroute délabrée. Mais c’est bien tout ce que je connaîtrais de ce pays, comme la plupart de ses visiteurs toujours plus nombreux au cours de cette période de migrations touristiques. À l’époque, comme moi, et par la force des choses, ceux-ci se contentaient d’arpenter les rues de la capitale et plus précisément le secteur compris entre le Pont Charles, le quartier juif, la colline de Malá Strana et l’ancien immeuble Ginger et Fred. Pas davantage; pas de quoi mesurer l’originalité comme la profondeur d’un pays à bien des égards mystérieux, terre de Bohème alors logée au cœur même de la vieille Europe. Or qu’y avait-il de central ici en dehors de la position géographique ? L’histoire, sans doute, les stigmates d’une ville et d’un pays qui avaient souffert. La beauté des immeubles et des monuments restaurés avec soin. L’érotisation des femmes, beaucoup plus court vêtues qu’à Berlin. Le négoce enfin, tout puissant encore, implacable compresseur des différences et vaste machination internationale. Y voyais-je, en ces temps-là, un rempart contre le fanatisme, une assurance de paix pour nous tous ? Oui, sûrement la fin des barbaries, grâce au commerce triomphant la paix du lucre, en somme. Celle-ci avait ses avantages, ses fadeurs et, comme le montrèrent les événements qui suivirent, sa fragilité. Le bon vieux temps, quoi, d’avant la catastrophe, d’avant la fin…

 

MURS

 

À Berlin me prend l’envie irrésistible de photographier les murs, qu’ils soient de briques, de béton ou de verre, qu’ils absorbent toute lumière dans leur matité ou offrent au contraire un reflet aux nuages. Au Mémorial de la Shoah leurs surfaces se déclinent en blocs angulaires flottant comme sur la houle, hiératiques et mystérieux. Au Reichstag ou à Potsdamer Platz, ils se dressent pour s’étoiler ou s’arrondir. À Kreuzberg et partout les voici habillés d’art ou d’injures. Tous peut-être démultiplient, comme par obsession, le mur disparu. À moins que leur variété infinie, la beauté de leurs lignes nous invitent à hausser nos regards, à tendre vers le ciel et tenter, au-dessus de la boue médiocre, l’évasion quasi mystique qu’on nomme Élévation.

TROIS ATHÈNES

Dans cet album issu de mon court séjour en Grèce, trois Athènes se superposent.

Bâtis en un temps record, le Parthénon et les temples de l’Acropole, indifférents, dominent depuis des millénaires la ville basse.

En 2019, la crise y rôde encore malgré quelques signes de reprise. Sur le palimpseste des graffitis, c’est une certaine désespérance urbaine qui se manifeste, colorée d’une paradoxale vitalité.

Enfin là-haut depuis le Mont Hymette, la vue sur les confins permet de saisir l’étendue de la ville jusqu’au Pirée et son port, récente extension de la Chine. Avec les îles au loin  – mais en six fois plus grand – ce paysage rappelle celui de Marseille : une ville entre mer et désert.

PS : Merci à François Bourgue, Sophie, Bruno et à toutes celles et ceux  qui nous ont si bien accueillis à Athènes pendant ces quelques jours d’échange. Merci à Alice, Jean-Michel et Antoine. Merci aux élèves du Lycée Eugène Delacroix d’Athènes et à ceux du Cours bastide de Marseille.

MIGRAAANTS

 

 

 

Ils se sont répartis sur les larges degrés du hall, lieu de croisement et de mélanges résonnant de plusieurs langues. D’une journée commencée au milieu de la nuit, il leur fallait dominer les fatigues et bientôt se lever, s’emparer de l’espace désormais vide et relever le défi pour lequel ils étaient venus : jouer. À Athènes comme à Marseille, les mêmes questions s’étaient posées : comment représenter la souffrance, la dérive de pauvres barques sur la Méditerranée, l’ignoble trafic des passeurs, nouveaux négriers ? Qu’est-ce que passer une frontière, être rejeté sur une plage qui ne vous veut pas ? Comment parler d’un enfant qui « est froid » plutôt qu’il n’a froid ?

Pendant quatre jours, le lycée franco-hellénique Eugène Delacroix d’Athènes a été ce théâtre de l’invisible et de l’indicible, jeunes comédiens athéniens et marseillais main dans la main pour échanger sur leurs pratiques, nouer un dialogue européen autour de la tragique réalité de la migration, répondre à la question de sa représentation. De cette réalité le texte de Visniec, Migraaants, montre de multiples facettes. Nous l’avons joué, avec nos moyens, notre imagination et notre sensibilité. Entendus aussi Fabien Perrier (journaliste), Nikos Pilos (photo reporter) ou Julien Makalu (ancien enfant migrant aujourd’hui étudiant à Athènes). Et de comprendre peu à peu ce qui se joue entre le champ de ruines, le désert, la mer et nos rivages : vertigineusement, l’honneur de l’humanité. Derrière les flux, derrière les chiffres et leurs analyses, comme en surimpression des enjeux géopolitiques, se profilent en effet autant d’histoires unes et différentes, des regards singuliers, les corps et les esprits souffrants de ceux qui un jour ont fui la pauvreté et la guerre pour faire « le grand voyage ».

Qu’on nous pardonne la représentation de leurs visages.

« Pardonnez, vous tous braves gens,

Au pied plat d’esprit peu inspiré qui a osé

Sur cet échafaudage indigne faire advenir

Si glorieux objet. (…)

Compensez nos imperfections par vos pensées :

En mille parties divisez un seul homme

Et créez des armées imaginaires*»

Comme nous le dit Shakespeare, n’oublions pas que le théâtre donne à voir le vrai avec du faux.

* Henry V, prologue.

 

 

 

PROMOTION INTÉGRALE DE LA FEMME

La chanson préférée de mon ami Frédéric Bernardeau est un hit de l’abbé Ferdy Hien, « Promotion intégrale de la femme ». Nous avons rencontré ce dernier à Dissin où il dirige l’école de musique puis l’avons retrouvé à Koper, lors de l’inauguration dont je parlais hier.

Promotion intégrale de la femme,

Moi, je dis oui !

Promotion intégrale de la femme

Moi, je dis oui !

C’est le thème d’un bon nombre des photos d’aujourd’hui dimanche. La femme africaine tient ici la barque, si j’ose dire, et assure l’essentiel. Entourée des hommes du village, la directrice du collège de Koukouligou portait tranquillement son bébé sur le ventre. Je l’ai trouvée plus gracieuse, plus apaisée que la première fois où nous l’avions croisée, en 2016. Près de Maria Taw, la mariée était la plus belle, bien sûr, un peu tendue tout de même. Elle passait de groupe en groupe. Reine du jour déclinant. Enfin, au même endroit, j’adore cette photo avec la poule (ci-dessus). Elle raconte autant d’histoires qu’il y a de personnages. Un miracle de photo qu’il faut prendre le temps d’observer dans tous ses détails.

FASO

Faute de temps sur place, pas de grand reportage cette fois-ci sur le Burkina Faso, essentiellement des photos, dont certaines en noir et blanc. Ensemble toutefois fidèle à ce qu’a été cette brève semaine de voyage : beaucoup d’écoles visitées (car telle est la priorité du projet de l’ASPA cette année), quelques paysages dont un inattendu chaos de roches au-dessus de Ouessa, des visages comme toujours et, une fois n’est pas coutume, l’épisode de l’inauguration d’un centre de soins.

Je livre en deux fois les images. Demain, rencontres en tous genres : un évêque, une noce, des tisseuses, quelques paysans et d’autres choses encore.

 

SOPHIE À LA PLAGE

La façade sud de l’Australie baigne dans le vaste océan austral. J’en connais quelques coins, du côté de la Tasmanie, des falaises de Wilson Prom ou des plages immenses au sud d’Adélaïde. Cette année, c’est vers Mornington et Phillip Island qu’en famille nous nous sommes promenés : la ferme modèle de Churchill, le finistère des Summerlands si mal nommés (le climat y est plutôt rude). Avec mes Amor j’aurais aimé aller jusqu’à French Island mais nous n’avions que peu de temps. Sophie, qui est franco-australienne, ira peut-être y camper un jour, avec un amoureux par exemple, histoire d’évoquer avec lui son autre pays, la France, en quelque sorte sa part lointaine.

PS : demain départ pour le Burkina Faso.