PAR LA BANDE

SÉRIE CARTES

J’ai appris l’existence de la bande de Caprivi en dévorant La ligne de front de Jean Rolin. Nous étions en 1989. C’était le premier ouvrage de cet auteur que je lisais, un récit de voyage en Afrique australe pour lequel il avait obtenu le prix Albert Londres. Depuis, je suis devenu fidèle lecteur de Rolin. Je le tiens pour un des grands stylistes de notre langue. Dans La ligne de front j’extrayais ce passage pour en faire dictée. Si le cœur vous en dit :

« Pour voir les chutes Victoria dans des conditions acceptables, il est impératif de se lever avant l’aube, afin de franchir nuitamment les mille ou douze cents mètres séparant l’hôtel du site lui-même, et de le découvrir au moment précis où le soleil se lève. Le premier avantage de cette méthode, c’est de vous éviter tout contact avec les clients de l’hôtel, qui apparemment répugnent à se lever si tôt, à moins qu’ils ne reculent devant la perspective de traverser dans l’obscurité la petite forêt sèche, et clairsemée, qui s’étend entre la limite du parc et la voie ferrée. Or cette traversée, avant l’aube, est un délice, précisément parce qu’elle permet de côtoyer, de deviner à des bruits de branches brisées, à de soudains jaillissements de formes vagues, toute une vie animale foisonnante et dans l’ensemble inoffensive, l’espèce que l’on observe le plus souvent dans ce sous-bois étant une antilope magnifique, le waterbuck (cobe de fassa), dont il ne semble pas que, même la nuit, elle ait pour habitude d’attaquer l’homme. Une heure ou deux plus tard, au lieu de waterbuck, vous ne rencontreriez le long du sentier que des marchands ambulants autrement redoutables, car animés d’une véritable rage de vous vendre d’abominables sculptures zoomorphes. ». 

Je me souviens aussi de l’histoire d’une chèvre facétieuse que je ne résiste pas à reproduire ici, sans l’autorisation de son auteur mais certain que, dans l’hypothèse où cet article lui parviendrait, il ne saurait me reprocher la citation :

« Toujours est-il que je fis la rencontre du gros Mike dans le bureau d’une sorte d’agence de voyage, où, depuis plusieurs heures, j’attendais que l’on voulût bien m’indiquer un endroit pour passer la nuit. (…) L’arrivée de Mike était survenue à l’instant précis où une chèvre, entrée quelques minutes auparavant dans le bureau, et dont j’observais les progrès avec beaucoup de sympathie, m’efforçant de ne rien faire qui pût lui donner l’impression que j’avais compris son projet et que je le jugeais sévèrement, venait d’atteindre la plante verte située à l’opposé de la porte, et, avec d’infinies précautions, sans cesser de me regarder à la dérobée, commençait à croquer bruyamment ses feuilles juteuses. A la décharge de la chèvre, il faut préciser que, depuis plusieurs semaines, déjà, le bétail de la région de Maun était décimé par la faim et la soif, et qu’après avoir irrémédiablement dévasté la couverture végétale, au point que même s’il pleuvait, l’eau ruisselait désormais sans l’imprégner sur la terre nue et recuite, les vaches et les chèvres s’en prenaient maintenant aux toits et aux palissades, boulottant en fait à peu près tout ce qui n’était pas du ciment, de la tôle ou du sable, et n’en mouraient pas moins par centaines, cadavres ballonnés dont personne ne prenait soin, que les vautours même dédaignaient par excès d’abondance, et qui encombraient jusqu’en pleine ville le lit de la rivière Thamalakane. »

Remarquable prosateur, Jean Rolin se révèle aussi excellent observateur (ou regardeur) précis, facétieux (comme sa chèvre) et des plus pertinents quand il s’agit de décrire le monde tel qu’il se présente dans ses bizarreries, aux marges notamment. 

La bande de Caprivi – pour en revenir au sujet de mon article – est une de ces marges, une espèce d’anomalie sur la carte, comparable (vague souvenir d’enfance) au clignotant flèche de la Peugeot 203 (pour ceux que cela intéresse, tapez ICI)

Ce corridor stratégique situé sur le territoire namibien est un lointain vestige de la colonisation. Le traité de Heligoland – Zanzibar en 1890 permit à la colonie allemande du Sud-Ouest Africain (ancienne Namibie) d’accéder par la bande – si on peut dire – au réseau fluvial du Zambèze offrant lui-même l’accès à tout le bassin austral et à l’Océan Indien. Le nom allemand, Caprivi Zipfel, utilisé sur la carte Michelin plus haut, rappelle que le secteur porte le nom du chancelier allemand de l’époque, Leo von Caprivi.

Mais laissons une fois encore Jean Rolin évoquer lui-même cette curiosité : 

« La rivière Chobe marque la frontière entre le Botswana et la Namibie, ou plutôt ce pseudopode, cet appendice de la Namibie qu’est la bande de Caprivi. Faufilée comme une écharde entre les territoires de quatre pays, au mépris de toute considération géographique ou ethnique, cette bande de Caprivi illustre l’absurdité du tracé des frontières hérité de la colonisation, telle que pour se convaincre des méfaits de cette dernière, rien, pas même un congrès des non-alignés, n’est aussi démonstratif, aussi péremptoire, qu’un simple coup d’oeil jeté sur la carte Michelin de l’Afrique centrale et australe. La route de Maun à Kasane atteint la Chobe à hauteur du pont de Ngoma, que garde, côté namibien, un peloton de soldats noirs vêtus d’uniformes sud-africains. À l’arrière des guerres entrecroisées que mènent dans le sud de l’Angola les nationalistes namibiens de la Swapo, la guérilla anti-communiste de Jonas Savimbi, les troupes gouvernementales angolaises et les forces d’intervention cubaines ou sud-africaines, cette région connaît une activité militaire aussi intense que discrète, trahie de temps en temps par le passage à basse altitude d’une escadrille de Dakotas ou d’hélicoptères de combat, les échos lointains d’une canonnade, ou ceux, plus proches, d’un banal exercice de tir. En aval du pont de Ngoma, la Chobe sinue à travers un paysage si plat, si démesurément ouvert, aux ombres si mobiles, aux architectures nébuleuses si formidables et si changeantes qu’en s’y déplaçant on a l’impression d’être soi-même un nuage, suspendu entre ciel et terre, appelé à se défaire et à s’évaporer dans la lumière. »

Le texte date de 1988. La guerre, depuis, s’est elle aussi évaporée. Le rebelle Mishake Muyongo, séparatiste en chef de la Caprivi Liberation Army, est exilé au Danemark. En tapant son nom dans Google, on tombe invariablement sur des recettes de milkshake. La preuve :

 

Le contentieux autour de l’île de Kasikili/Sedudu (double nom namibien et botswanais d’une petite île de quelques kilomètres carrés) s’est vu réglé pacifiquement en 1996 devant la Cour Internationale de Justice (voir ICI).  

Et aujourd’hui, la bande de Caprivi a disparu des chroniques. Dans Libération, pour donner un exemple, le dernier article consacré au secteur date de janvier 2000. Dans Le Monde, le moteur de recherche confond « Caprivi » avec « Caprice », ce qui est somme toute assez bien vu si l’on se fie à l’histoire mais indique aussi que ce caprice d’origine coloniale n’est semble-t-il plus un sujet. 

Non, aujourd’hui, toujours propriétaire des lieux, la Namibie tente plutôt d’attirer les touristes vers l’extrémité de son appendice, comme en témoigne le nombre relativement conséquent des hôtels ou lodges qui, sur booking.com, s’offrent au choix des amateurs de safari.

 

On peut ainsi opter pour l’Ichingo Chobe River Lodge (805 euros) qui présente la particularité de se trouver à la pointe orientale de la bande, sur Impalila Island, à quelques coups de pagaie du Botwana, du Zimbawe et de la Zambie. Je proposerais bien également un bivouac à la Xakumba Island (à l’extrême est du pseudopode) mais l’examen minutieux de la photographie aérienne amène à mettre en doute ce qu’annonce le site « everybodywiki » (arguant de la présence de quelques cases payantes) et me conduit à me méfier moi-même de la proposition, sans doute inutilement téméraire compte tenu de l’aspect marécageux du site et, par ailleurs, sa proximité des postes de douane qui l’encerclent.

La Namibie, quoi qu’il en soit, paraît une destination sûre. C’est assez rare aujourd’hui en Afrique pour le signaler. Dans ma jeunesse, j’aspirais aux grands voyages proposés par Nouvelles Frontières, des traversées de cinq à six semaines de certaines parties du continent, du Caïre à Kampala, par exemple, ou de Dar es-Salaam au Cap. C’est du reste ce dernier itinéraire qu’emprunte Rolin (ou son narrateur ?) dans La ligne de front. Mais ce type de voyage devient compliqué voire impossible dans certaines parties troublées du continent. Ainsi, ces grands itinéraires, il faut plutôt les rêver ou écrire sur eux des articles aventureux, quand bien même on ne les parcourra jamais.

SYMPTÔMES DE RUINE

« Rien n’a encore croulé. Je ne peux plus retrouver l’issue. Je descends, puis je remonte. Une tour-labyrinthe. Je n’ai jamais pu sortir. J’habite pour toujours un bâtiment qui va crouler, un bâtiment travaillé par une maladie secrète. »

Charles Baudelaire, « Symptômes de ruine », reliquat des Petits poèmes en prose, 1869. 

Encore un autre jour, j’ai voulu revoir l’hôtel de la Paix à Lomé, mon chauffeur de taxi était étonné que j’aie une telle requête et lorsqu’il m’a déposé devant, avec l’air de penser que ces blancs sont décidément bizarres, j’ai découvert que l’hôtel en question était devenu une véritable ruine, un spot qui ravirait à coup sûr les amateurs d’Urbex. Nous avions séjourné là pour le réveillon de fin d’année 1983, éblouis par le confort des lieux, la qualité du repas de fête, comme en plein rêve d’une soirée chic où une cantatrice noire chantait pour nous « I wish you a merry Christmas » et autres standards des réveillons. Il y avait là aussi, dans cette impression d’exceptionnalité, une part de soulagement. Les frontières terrestres entre le Ghana où nous vivions et le Togo étaient fermées ; nous avions raté une première fois l’avion l’avant-veille parce que le vol de la Ghana Airways était parti… en avance (!) ; et par miracle nous avions pu reprendre des billets pour le lendemain. Cela a l’air compliqué, expliqué comme cela, mais tout était compliqué à cette époque dans ce coin d’Afrique, et on imagine bien la satisfaction et la surexcitation de se retrouver, en dépit de tout, dans une soirée un peu huppée, pour nous qui étions jeunes, sans trop de sous, et qui ne connaissions encore rien de la vie et du monde. Nous le savons tous, par la suite nous nous embourgeoisons, nous devenons difficiles, nous jouons aux habitués quand ce n’est pas aux blasés. Mais la belle assurance acquise s’effrite aussi peu à peu et, comme l’écrit Simone de Beauvoir à la fin de La force des choses, peut-être pouvons-nous nous dire parfois : « Je revois la haie de noisetiers que le vent bousculait et les promesses dont j’affolais mon cœur quand je contemplais cette mine d’or à mes pieds, toute une vie à vivre. Elles ont été tenues. Cependant, tournant un regard incrédule vers cette crédule adolescent(e), je mesure avec stupeur à quel point j’ai été floué(e). » 

Si l’hôtel de la Paix était devenu une ruine recouverte de moisissure, c’est qu’un jour avait cessé son triomphe. Il en va ainsi. Je recommande la lecture de cet article (ICI) issu du site d’opposition 27avril.com. Un avant/après très intéressant.  

DANTE À JAKARTA

Encore un autre jour, à Jakarta, Indonésie, je me suis posé la question suivante : comment organiser le chaos ? Bien sûr, ce n’était que le résultat d’une approche superficielle, le maigre et pourtant envahissant pécule de préjugés et d’ignorances d’un voyageur occidental, mais admettons tout de même que la capitale indonésienne n’apparaît pas seulement comme un vaste bordel, elle l’est. Je naviguais à vue près de la gare de Jakarta Kota, dans le centre, et me venaient des mots : cloaque, salmigondis, pandémonium, Shéol, cul de basse-fosse, bolge, Tartare, etc. Je me souviens d’avoir été frappé par l’ironie tragique d’une triple poubelle de tri (verte, orange, rouge), vide et dérisoire au-dessus des caniveaux débordants. Et je pourrais ainsi poursuivre, sur de belles lignes épiques, le nouvel Enfer de Dante, excusez du peu. On me l’avait dit, d’ailleurs, Jakarta, c’est l’enfer, le chaos, oui.

« Et pourtant, elle tourne », cette ville, comme aurait dit l’autre. On s’y débrouille, on y travaille, certes pas tout le monde mais on y gagne de l’argent, on y joue aux échecs ou au billard, on y porte de grosses bagouzes. Je crois finalement que l’organisation du chaos était une question trop grande pour moi. J’ai juste l’impression aujourd’hui que le chaos, on s’y fait, c’est une question d’habitude, de fatalisme ou de résistance.

UN AVANT-POSTE DU PROGRÈS

« Ils dénichèrent aussi quelques vieux numéros d’un journal de leur pays. Cette feuille discutait en termes pompeux ce qu’elle se plaisait à appeler notre expansion coloniale. Elle parlait abondamment des droits et devoirs de la civilisation, du caractère sacré de la mission civilisatrice, et vantait les mérites de ceux qui s’en vont propager la lumière, la foi et le commerce jusqu’aux recoins les plus ténébreux de la terre. Carlier et Kayerts lurent les articles, s’interrogèrent, et commencèrent à avoir meilleure opinion d’eux-mêmes. Carlier dit un soir avec force gestes : « Dans cent ans, il y aura peut-être une ville ici. Des quais, des entrepôts, des casernes, et… et… des salles de billard. La civilisation, mon vieux, et la vertu… et tout. »

Joseph Conrad, Un avant-poste du progrès I, 1897.

« Plutôt que la solitude absolue et muette du comptoir, ce qui les frappait c’était le sentiment informulé que quelque chose n’était plus là, au fond d’eux-mêmes, quelque chose qui contribuait à leur sécurité, et qui avait empêché cette contrée sauvage de jeter le trouble dans leur cœur. Les images de leur pays, le souvenir de leurs semblables, d’hommes qui pensaient et sentaient comme eux-mêmes autrefois, s’estompaient dans des lointains que brouillait l’éblouissante lumière d’un soleil sans voile. Et le désespoir, la barbarie même de ce cadre sauvage, jaillis du grand silence où il était plongé, semblaient se rapprocher d’eux, les attirer doucement, les considérer, les envelopper d’une sollicitude irrésistible, familière et répugnante. »

Joseph Conrad, Un avant-poste du progrès II, 1897.

SÉRIE CARTES

À Oman, j’ai fait un jour le tour d’une île minuscule en masque et tuba, dans une eau émeraude regorgeant de poissons argentés. Au loin filaient les dauphins dont j’ai déjà parlé récemment, dans un décor de fjords désertiques, un des plus beaux qu’il m’ait été donné d’admirer au cours de mes voyages. L’île, caillouteuse, de forme ovale, s’appelle Jazirat al Maqlab et son histoire étonnante est inscrite dans les parapets ruineux occupant son sommet. Aujourd’hui, à environ une heure de navigation depuis Kasbah, les lieux sont fréquentés par les touristes ayant loué une boutre. Mais l’île n’a pas toujours été une destination de plaisance, on peut même parler du contraire.

Nous sommes dans les années 1860 et l’Empire britannique dispose son « collier de perles » sur la carte du monde. Il est essentiel pour les Anglais d’établir un réseau de télécommunication efficace entre Londres et Calcutta. Après l’abandon en 1859 de l’installation d’un câble en Mer Rouge, on songe à établir une nouvelle connexion en passant par le Golfe Persique. Il s’agit de poser un câble sous-marin entre Gwadar (actuel Pakistan) et Fao (actuel Irak), à la double embouchure sablonneuse du Tigre et de l’Euphrate. Cette jonction – une sorte de durite gigantesque – sera, pense-t-on, le moyen de relier Istanbul et Karachi et donc Londres à l’Inde.

La tâche est confiée à l’ingénieur Sir Charles Bright, sommité scientifique qui n’hésite pas à mouiller sa chemise comme l’atteste une fameuse illustration le représentant pataugeant dans la boue à la tête de ses hommes en train de tirer le câble jusqu’à la terre ferme de Fao.

Connaisseur de cette zone fréquentée par les pirates et les tribus hostiles, l’ingénieur avise une petite île au fin fond de l’Elphinstone Inlet, très exactement au tournant de golfe, sa chicane pourrais-je dire, tout au bout de la péninsule de Musandam, au Sultanat d’Oman aujourd’hui. Des hommes sont envoyés sur place pour bâtir une station de transmission et d’amplification, ce qu’on appelle un répéteur dans le jargon de la télécommunication. Les frères Siemens sont sollicités pour fournir le matériel, tout comme la prestigieuse compagnie Gutta Percha pour le câblage proprement dit. Nous sommes en 1864 et quelques mois suffisent pour faire de la petite île désormais nommée Telegraph Island un maillon essentiel de la télécommunication intercontinentale. Des bâtiments sont construits pour abriter les hommes chargés de la surveillance et de la maintenance ; d’autres pour leurs domestiques. Voici comment le Illustrated London News décrit la vie sur l’île :

« Sur l’île se trouve la station, dotée de toutes les exigences d’une station télégraphique de première classe, avec l’appareil télégraphique le plus perfectionné de MM. Siemens. Il y a, en outre, des locaux confortables pour les signaleurs, qui ont été sélectionnés ici, comme dans d’autres stations de la ligne, parmi les meilleurs opérateurs du personnel des compagnies télégraphiques. La foule habituelle des serviteurs indigènes indispensables à la vie européenne dans un tel climat a aussi ses quartiers, de sorte qu’aucune monotonie n’est due au manque de vie humaine. Des bateaux sont fournis pour l’exercice et l’amusement, et on assure un approvisionnement régulier de périodiques et de journaux anglais. Deux bateaux à quai sont également aménagés pour que le personnel puisse vivre à bord chaque fois qu’un aménagement de l’île est nécessaire. Ainsi, avec beaucoup de travail et des passages occasionnels du vapeur employé pour relever le personnel, approvisionner les magasins ou réparer le câble en cas de besoin, le temps passe très vite au Musandam. »

Habituel enjolivement de la propagande coloniale. La réalité est moins riante. Le poste sera occupé pendant quatre ans seulement avant d’être démantelé. On l’estime vulnérable aux attaques et peu pratique d’accès. La vérité est plutôt qu’on y devient fou. Les quelques hommes nommés à ce poste finissent un par un par se déglinguer : ennui, promiscuité, chaleur étouffante, aridité, isolement, un cocktail imparable. On parle de rixes sanglantes et de meurtres, de maladie, de déréliction et de suicides. Les représentants du tout puissant empire britannique, livrés à leur pauvre sort, oubliés de la marche du progrès. Et en effet, le dramatique épisode fait irrésistiblement songer à la nouvelle de Conrad, située quant à elle sur le fleuve Congo. Dans un cas comme dans l’autre, la beauté du lieu tel que le voit le touriste ne dit rien de la cruauté et de l’ironie de l’histoire.

LE SILENCE

Encore un autre jour, pendant le même été 2004, François et moi avons visité une église à Florence. Nous logions dans un hôtel pension avec vue sur une terrasse privée où j’étais déjà passé en 1979 et 1982. La ville était bondée et les queues interminables pour visiter les musées. L’église, je l’avais repérée à flanc de colline, de l’autre côté de l’Arno, un peu plus loin que les célèbres jardins Boboli. Je pensais que nous y serions tranquilles car elle est excentrée et s’atteint au prix d’une petite grimpette. Arrivés sur le parvis, nous nous rendîmes compte que l’heure de la fermeture était proche et que nous étions absolument seuls. Nous n’avions que peu de temps et, par hasard, sans pouvoir visiter les lieux de manière approfondie, nous nous retrouvâmes dans une sorte de sacristie. Nous nous assîmes et, sans nous concerter, nous nous arrêtâmes de parler. Rien ne se passait, il n’y avait pas d’illumination mystique, mais, dans une sorte d’accord parfait, nous bûmes le silence de nos quatre oreilles grandes ouvertes.

MISSION

Encore un autre jour, je me suis promené dans le golf d’Abidjan sans passer par l’entrée mais en franchissant le fossé qui le sépare du boulevard de France. C’était je crois un dimanche. De jeunes vendeurs de plantes étaient là, sur le bord de la route. Je me suis dit que je ramènerais bien à la maison une plante de type maranta leuconeura ou croton (il y en avait) mais c’était impossible. J’ai marché un bon moment sur les pelouses parfois spongieuses du golf. Je regardais les énormes fromagers et je retrouvais l’odeur et la sensation d’humidité pour moi si caractéristiques d’Abidjan, ramené de la sorte bien des années en arrière, à l’époque de mes premiers passages dans cette ville. En juin 2004, date à laquelle se situe cette scène de promenade, la Côte d’Ivoire connaissait une guerre civile. La capitale était relativement calme mais il convenait de rester sur ses gardes. On rapportait des histoires de « chasse au blanc » au Plateau et l’ambassade, paraît-il, se barricadait derrière d’énormes grilles (pour en savoir plus, tapez ICI). Pendant la dizaine de jours passés là-bas, le petit groupe d’enseignants que nous formions n’eut cependant aucun problème à déplorer. Sous la houlette du directeur du lycée Blaise Pascal, nous passâmes une soirée bien arrosée dans les boîtes de Treichville et, le lendemain, si je ne confonds pas avec un autre séjour en 2008, nous prîmes un petit bateau pour naviguer sur la lagune Ébrié depuis le port industriel. D’un côté nous voyions les tankers, de l’autre les petits abris de palmes des pêcheurs tout aussi bien que les villas luxueuses de la grande bourgeoisie ivoirienne ou internationale dont les rejetons subiraient peut-être, le lendemain, les questions des interrogateurs missionnés que nous étions.  

JOUER AUX QUATRE QUOIN OU L’ÉTAT DU MONDE

Dans ma montée d’escalier, à Valbonne, les cartes me montrent le chemin. Depuis fort longtemps, je les collectionne, je les regarde, je les rêve. Et après les « Carnets », les « Encore un autre jour… », me vient l’idée d’une nouvelle rubrique – CARTES – que j’alimenterai de temps en temps sur ce blog.

Je ne sais plus par quel détour, en rentrant d’un voyage au Canada (qui fera bientôt l’objet de nouveaux carnets), mes yeux se sont posés sur la carte de la Colombie Britannique et y ont repéré une île, Quoin Island, au nord de Vancouver Island. Le nom m’a amusé et je vais décrire ici l’étrange cheminement auquel, profitant de mon idiosyncrasie rêveuse et fouineuse, ce nom d’une orthographe aux allures bancales m’a conduit.

Allons donc (comme toujours !) sur Google Maps. 

Première observation, Quoin Island (50°53’29.1″N 127°51’30.2″W) se situe au nord de Vancouver Island, coincée entre Nigei Island et Hope Island. Pour connaître un peu l’ambiance générale du secteur, je me dis que ce confetti ne doit pas abriter grand monde, peut-être un ours mais pas plus. Il faut donc aller vérifier en agrandissant la carte. Clic clic. Quelle surprise alors de constater que l’île n’est même pas dessinée sur la carte !

Le point la désignant (l’habituelle larme rouge inversée de Google) tombe apparemment à l’eau ! Il faut décidément en avoir le cœur net en switchant sur Google Earth.

Ah ! On la voit, ou plutôt on l’aperçoit, sorte de terre en décomposition, effilochée, douteuse, si insignifiante qu’elle se confondrait presque avec la brume.

À moins qu’il ne s’agisse de la tête d’un Dragon !

Cette île inhabitée recouverte de brumes, glacée sans doute malgré son couvert de sapins, aucune barque ne la rejoint. Elle appartient au domaine sacré des Indiens Tlatlasikwala. Ce peuple, proche des Kwakwaka’wakw étudiés par Claude Levi Strauss, a été décimé par les épidémies après l’arrivée des premiers bateaux et des premiers colons. Ses 65 descendants se tiennent plutôt à Hope Island et à Port Hardy. Cliquez ICI pour découvrir leurs efforts pour survivre et, accessoirement, apprendre qu’ils cohabitent avec les loups. 

Mais nous sommes loin d’en avoir fini. Ouvrez une nouvelle fenêtre dans votre navigateur et tapez simplement QUOIN ISLAND. C’est fait ? Alors ? Direction Australie ? Golfe Persique ? Mer Rouge ? Autant dire qu’un voyage allant d’un Quoin à un autre nous ferait faire le tour du monde…

En Australie, j’en repère quatre. La première des Quoin Island (14°51’42.2″S 129°33’11.2″E) est située dans les Territoires du Nord, à l’embouchure de la Victoria River. C’est une région extrêmement sauvage, infestée de crocodiles. L’île n’est pas documentée, comme beaucoup de zones inhabitées en Australie. La vue aérienne semble indiquer qu’elle est couverte de mangroves. Non loin de là, se trouvent les plus belles peintures aborigènes de l’Australie représentant des divinités hydrocéphales (voir ICI). La preuve selon moi que nous sommes bien ici dans un autre monde.

 

On trouve une autre Quoin Island (23°48’36.4″S 151°17’10.9″E) dans le Queensland australien, cette fois privée et en partie à vendre – je le signale à ceux que cela intéresserait.

Île pour milliardaires qui l’ignorent sans doute : lorsque Cook la découvrit, les Aborigènes de la région y parlaient le bayali. Cette langue est désormais perdue. La politique raciste et eugéniste des gouvernements australiens au XIXe et XXe siècles est passée par là. Déplacements des natifs vers des réserves, interdiction des regroupements, archipélisation des communautés, interdiction de langues, politique de « blanchiment » (de la peau !) par unions arrangées, enlèvements, spoliations, « purification » et remplacement (!) des populations natives par des contingents d’esclaves importés de Nauru ou des Nouvelles Hébrides dans le Pacifique (voir sur le sujet le très beau récit de J.M.G. Le Clézio, Raga)… Comment résister ? La population aborigène, d’après les chiffres de Colin Tatz, est passée en un peu plus d’un siècle de 750 000 individus (estimation haute en 1788) à 31 000 (chiffre de 1911). Il faut espérer au moins que le travail du Central Queensland Language Centre (taper ICI pour le découvrir) aboutira à la reconstitution des langues perdues. Cette vidéo, enregistrée à Byellee-Gladstone, juste en face de Quoin, montre que les descendants des premiers Bayali sont partie prenante dans cette entreprise de restauration. Les voici élevés au rang « d’inventeurs » non de grottes mais de langages jadis interdits, aujourd’hui oubliés.

Remontons maintenant le long de la Grande Barrière de Corail jusqu’à l’extrême pointe nord de l’Australie, ce cap York difficile d’accès que je ne désespère pas d’atteindre un jour en partant de Cooktown. Tout là-haut, à l’horizon du panneau : « You are standing at the northermost point of the australian continent », le Détroit de Torres. Celui-ci sépare l’Australie de la Papouasie-Nouvelle Guinée et voici que s’y cache, parmi les trois cents îles de ces eaux basses, la troisième Quoin Island de l’Australie(10°42’45.3″S 142°22’08.1″E), encore plus petite que les deux premières et nullement adaptée à la vie du milliardaire moyen et peut-être même du crocodile ! 

Ce secteur est un lieu de passage depuis des millénaires. Y vivent encore aujourd’hui environ six mille « insulaires du Détroit de Torres », population d’origine et de culture essentiellement mélanésiennes, plus proches des populations papoues que des populations aborigènes. Un traité entré en application en 1885 tâche de clarifier les limites géographiques, les frontières et leur usage. Un insulaire dûment déclaré, qu’il soit Papou ou Australien, peut passer d’un pays à l’autre sans visa, pour pêcher par exemple. Depuis 2013 cependant, dans le cadre de l’opération « Frontières souveraines » (Operation Sovereign Borders) l’Australie veille au grain : pas question de laisser passer d’éventuels boat-people. Malgré les promesses faites en 2016, elle continue de déporter les migrants qu’elles jugent illégaux dans le centre de détention offshore de l’île de Manus (Nouvelle Guinée), selon un système de sous-traitance que reprend Boris Johnson en proposant d’envoyer « ses » migrants dans un camp au Rwanda. Enfin, sachons que la dernière Quoi Island, parc national destiné notamment à la protection des nidifications des volatiles marins, est désormais interdite aux humains. Il ne manquerait plus qu’on déloge les oiseaux !

Mais poursuivons. Si d’aventure votre préférence ou votre curiosité vous porte plutôt vers les chaleurs persiques et arabiques, rendez-vous alors au large de la péninsule du Musandam, exclave du Sultanat d’Oman donnant sur le Détroit d’Ormuz. J’ai parcouru ses parages en 2015 en compagnie de jeunes Anglais venus comme moi de Dubaï et de sympathiques dauphins. 

Attention cependant, il faut parfois se méfier des cartes. Si l’on suit aveuglément Google Maps, la Quoin Island omanaise est un vulgaire caillou plat, île la plus septentrionale et la plus grande de l’archipel des Salamah ; la porte d’entrée, nous dit aussi Wikipedia, du Golfe Persique, et point au-delà duquel le tarif des assurances augmente compte tenu du caractère hautement stratégique des lieux. M’appuyant sur d’autres sources (ICI), je remets en partie en question cette localisation pour situer la véritable Quoin Island quatre kilomètres plus au sud.  

Voici mes arguments : tout d’abord, « Quoin » ne signifie pas seulement « coin » comme j’ai fait semblant de le croire et comme mes lecteurs non anglophones (j’en connais) le pensent aussi ; « Quoin » signifie « pierre d’angle » et par extension sans doute « rocher d’angle » (de sorte qu’on pourrait parler du Gibraltar Quoin.) Or l’île la plus méridionale des Salamah présente bien cette avancée d’angle s’achevant en falaise, semblable aux chaînages d’angle destinés à la consolidation des bâtiments hauts. Cette île (26° 28′ 40″ N, 56° 32′ 19″ E), portant le nom arabe Jazirat Salamah, ou Dīdāmar, est par ailleurs la seule à posséder des bâtiments et surtout un phare (Tadmur), le plus ancien, paraît-il du Sultanat. Construit en 1914 par les Anglais (ils avaient la main sur mal région), ce phare est bien la vigie qui, en première sentinelle du Détroit d’Ormuz et à quelques encablure de l’Iran, guide les navires quand elle ne les espionne pas. On peut en effet penser qu’à l’entrée du golfe un canon serait bien placé pour pilonner les navires et leur interdire le passage. Ne trouve-t-on pas à Maurice, autre ancienne possession des Anglais (« Ils sont partout… Ils sont partout … »), l’île de Gunner Quoin (19° 56′ 32″ S, 57° 37′ 14″ E), c’est-à-dire « le point de mire » ? Je doute cependant que le paisible Sultanat d’Oman, jadis terre de conflits entre les grandes puissances coloniales, soit aujourd’hui enclin à perturber le trafic commercial qui continue d’aller bon train pour les pétromonarchies du voisinage. 

Mais ne perdons pas de vue notre objectif, passer d’un Quoin à l’autre en sautillant lestement. Prenez un peu d’élan et sautez par-dessus la péninsule arabique. C’est bon ? Pas trop de mal ? C’est que nous avons encore à fouiner non plus dans le Golfe Persique ou l’Océan Indien mais en Mer Rouge, chère à Rimbaud (encore que je n’en suis pas sûr), du moins à Henry de Monfreid. Tout en bas, coincée entre le Yémen à l’est et l’Erythrée à l’ouest, pointons une nouvelle Quoin Island (13°42’47.2″N 42°48’27.7″E). 

Celle-ci, on le voit très bien sur la photo satellite, est volcanique comme l’ensemble de l’archipel Hanish auquel elle appartient. Nous sommes ici, si je puis dire, aux premières loges du conflit qui ravage le Yémen depuis 2015.  L’île est sous le contrôle de l’Arabie Saoudite et des forces loyalistes fidèles au président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi. En face, sur le continent, se situe très exactement la ligne de partage territorial entre les rebelles Houthis soutenus par l’Iran chiite et le camp sunnite téléguidé par Ryad et sa coalition (Égypte, Soudan, Jordanie, Maroc, EAU et autres monarchies pétrolières à l’exception notable du Sultanat d’Oman). Depuis le 2 avril 2022, une trêve de deux mois a été obtenue par l’ONU mais on s’inquiète du risque de marée noire que fait courir, au large d’Hodeidah (sous contrôle Houthi), le pétrolier abandonné FSO Safer : l’équivalent d’un millions de barils de brut menaçant d’engluer les rochers de Quoin Island et de toutes les côtes à l’horizon. Quand ce n’est plus la spoliation, la guerre, l’extermination, c’est la pollution… État du monde passé au tamis de ces bouts de terres océaniques.

SPINIFEX

Alice Springs, dont j’ai parlé hier, est le point de départ pour d’autres visites qu’il serait dommage de manquer. Des circuits désormais classiques permettent de découvrir cette région d’une âpre beauté. 

De la même façon que le géographe britannique George Everest donna son nom à la plus haute cime de la planète (Chomolungma / ཇོ་མོ་གླང་མ  en tibétain), Henry Ayers, charpentier devenu capitaine d’industrie puis ministre, prêta le sien à un étrange monolithe : Ayers Rock, ou plutôt Uluru, île-montagne de grès au milieu du rien piqué de spinifex. La veille vous avez assisté au sunset en descendant des bières ; ce matin, de l’autre côté, vous admirez le sunrise en buvant du café. Vous voici maintenant sur le chemin qui fait le tour de la montagne, frappés par ces chaos de rochers, les sources secrètes, ce pays de serpents. La marche est facile. Gare cependant à ne pas pénétrer dans les secteurs interdits par les Aborigènes Anangu, propriétaires du site ; ces secteurs sont heureusement signalés et comme auréolés d’une nappe invisible de mystère : Uluru, centre exact de l’Australie, nombril secret du monde ? Je reconnais l’image facile et somme toute artificielle. Il faut surtout considérer le lieu pour ce qu’il est vraiment : un rocher sacré, un signifiant, un mythe minéral chargé de sens magiques auxquels, quoi qu’on en pense et dise, nous n’aurons jamais accès.

À quelques kilomètres de là, plus à l’ouest, les monts Olgas paraissent eux aussi bien mystérieux. Ils se profilent à l’horizon, tout en rondeur, du même grès rouge et rugueux que leur voisin encore visible au loin. Nous en parcourons quelques sentiers, engagés dans une gorge étroite où se disputent ombre et lumière tranchante. Plus loin encore, après une demi journée de route, ce sera le majestueux Kings Canyon, à  ne pas manquer. Là aussi les sentiers caillouteux, après avoir longé les falaises qu’on dirait découpées au sabre laser, plongent dans les tréfonds. Vous atteignez le Jardin d’Éden et vous passez un moment silencieux, à peine troublé par le passage de quelques perdrix. 

Enfin, et peut-être l’ai-je gardé pour conclure parce que c’est mon spot préféré, depuis les rues poussiéreuses d’Alice Spring, prenons la direction des Mac Donald Ranges. Dans une carrière d’ocre, repérons les peintures rupestres aborigènes, amusons-nous à tracer sur nos joues quelque signe ; à Standley Chasm, faufilons-nous entre deux parois rocheuses, écoutons nos échos ; remontons aussi la merveilleuse Serpentine Gorge, avec ses éboulis cyclopéens et la confidentialité de son lac, au bout du chemin. Au retour, autour d’un feu, nous partagerons de la viande de kangourou avec de braves campeurs.

De cette matière, on se fabrique des souvenirs inaltérables, puissants, de ceux qui  nourrissent longtemps.

OUTBACK

 

Un grand classique du voyage en Australie consiste à rallier Alice Springs depuis Darwin, autrement dit la capitale des Territoires du Nord à la capitale du Red Center. Arrière-pays, Outback1500 kilomètres en ligne quasi droite, première partie de ce qu’on appelle là-bas la Stuart Highway. En 1862, il avait fallu une dizaine de mois à l’explorateur écossais John Mc Donall Stuart pour relier Adélaïde, tout au sud, à la mer de Timor tout au nord. De nos jours on compte généralement six jours de route pour accomplir le même périple. À Darwin comme à Adélaïde rôde dans certaines rues l’idée du départ, de la grande traversée. On s’y prépare, comme dans les westerns, en faisant réserve d’eau, de pièces de rechange pour le matériel mécanique, d’armes, pour certains. Les pick-up garés à l’ombre des banians sont prêts pour la route. Dans sa partie septentrionale, que j’ai donc parcourue avec Marine en 2009, cette route passe par le spectaculaire Lichfield National Park, Pine Creek, Katherine et le mystérieux Nitmiluk National Park, Daly Waters où le pub fait collection de soutiens gorges, Tennant Creek, minuscule bourgade où on peut boire des bières, manger un hamburger dégoulinant et refaire le plein de gasoil, les rochers de Devils Marbles, enfin, dont la légende veut qu’ils aient été pondus par le Diable ; autant de passages obligés agrémentés tantôt de baignades en eaux cristallines, tantôt de conversations avec routiers – sympas, faut-il le préciser, malgré l’effarante dimension de leurs trucks. Entre chaque point, un immense désert rouge ou ocre d’où surgissent parfois quelques dromadaires sauvages, descendants des dromadaires importés au XIXe siècle par les colons européens. On remarque aussi quelques carcasses de bagnoles et les très nombreux kangourous écrasés, desséchés par le soleil invariable… Ce sera à peu près tout, à quoi s’ajoute une fois atteint Alice Springs – et c’est là peut-être que se justifie un tel voyage – l’impression satisfaisante d’avoir atteint un CENTRE continental, isolé de tout, gagné kilomètre par kilomètre au prix de patience, d’ennui parfois (car la route est monotone) et de volonté de distance. La ville (on peut enfin parler de ville) ressemble à un quartier de maisons basses comme on en voit dans les films californiens de Spielberg. Quelques collines gravies facilement permettent d’en mesurer la dimension modeste. Mon petit film (ICI), tourné à la tombée du soir, permet de s’en rendre compte. Dans la journée, l’activité se réduit à peu, sans doute entravée par le soleil et la poussière. Pour les amateurs, quelques galeries et autres centres d’information permettent de découvrir une culture aborigène défendue avec ténacité par ses représentants. L’ambiance se modifie avec la nuit qui tombe tôt et vite. Les bars font le plein, ça picole, c’est festif : un mélange un peu rude de saloon et d’auberge pour backpakers, le folklore habituel des soirées australiennes au milieu des déserts.

Demain, reportage sur du plus loin encore : le mythique rocher d’Uluru et ses satellites.

RIEN À FAIRE

Encore un autre jour, j’étais seul à Buenos Aires et j’avais l’impression d’une ville cafardeuse envahie de pluie et de nuit. Comment avais-je pu quitter l’été pour l’hiver ? Je voyais bien que la capitale argentine était riche de possibles, digne de passions et porteuse d’une vie profuse. Mais il n’y avait rien à faire, c’est la nuit et la pluie qui prenaient tout, emportaient le morceau, dictaient leur loi au voyageur.