ARCHIPEL

 

J’arrive à Praia peu avant minuit. Premières notes de musique au restaurant Avis, tout proche de l’hôtel. Le visage de la réceptionniste me rappelle celui de Chica, voisine cubaine de Valbonne. Même sourire. Comme il y a un espace commun de la langue au delà des frontières – par exemple le portugais plus ou moins créolisé -, il existe un espace de l’Atlantique, des Açores au Cap-Vert, du Cap-Vert aux Caraïbes, des courants qui rapprochent et, jusqu’au Brésil où je voyageais l’an dernier, une origine partagée que ne dissoudront jamais les infinies nuances du métissage.

L’Afrique, bien sûr.

Jérôme Fourquet a montré cette année comment la France était devenue un archipel, fragmentée en autant de groupes sociologiques nettement compartimentés et à bien des égards étanches. À l’inverse, l’archipel du Cap-Vert, petit pays atlantique indépendant depuis 1975, offre au voyageur l’image d’une société homogène dont le symbole serait peut-être l’aluguer, ce taxi-brousse où patientent, avant qu’il ne soit plein pour le départ, tant l’ouvrier agricole que la bourgeoise endimanchée, la paysanne des faubourgs ou l’étudiant rentrant au village. Certes beaucoup de Cap-Verdiens vivent à l’étranger mais ceux-ci reviennent, comme X (impossible de me rappeler son prénom), jeune sexagénaire de Nancy décidé à passer sa retraite à Porto Novo (Santo Antão) ou la couturière Graciette, de Boston, qui hésite encore mais, en vacances, se plaît à retrouver la douce animation de la place Alexandre Albuquerque sur le plateau de Praia. L’archipel, découvert officiellement au XVe siècle par Diogo Gomes et Diogo Anfoso, a pourtant été un lieu de passage et de brassage. Comme au Brésil, les propriétaires portugais, adeptes des amours ancillaires, ont favorisé le mélange. La main d’œuvre africaine a servi de ventre. J’imagine cela du côté de Citade Vielha, ancienne capitale, entre le Pelouriho et la rua Banana (première rue tracée en Afrique, dit la légende !), comme dans un film de Miguel Gomes (Tabou). Pour autant, la faible démographie (à peine plus de 500 000 ressortissants), la langue, la foi catholique, la pauvreté comme l’insularité ont probablement servi de ciment à une population qui, sans vivre hors du temps, donne le sentiment, devenu anachronique en France, de la solidarité. Il suffit de regarder le retour de la pêche. Comme je le verrai aussi un peu plus tard au Sénégal, tout le monde donne son coup de main. C’est sans doute ce qu’encouragent la modicité des ressources et, d’île en île, la nécessaire fraternité. On s’épaule, on ne fait pas de chichis et, dans l’aluguer, voilà qu’on se pousse pour faire de la place à celui qui au bord de la route a fait signe. C’est ce geste-là que je prête à la statue au-dessus du port de Santo Antão. Non pas l’Adieu de l’exil comme on pourrait le croire, mais hep, je monte avec vous !

PROGRAMME DE GÉOGRAPHIE

 

Il est possible que mon goût des paysages se soit forgé dans la petite enfance, disons à l’époque du CE1, passant le temps à feuilleter ce « Premier Livre » de Géographie, couverture jaune, par L. François et M. Villin, inspecteurs généraux de l’instruction publique, oubliés depuis, deux fossiles.

« Tout le monde est au travail : l’épicière dans sa boutique, le forgeron à son enclume. Jean entre en classe pour travailler lui aussi, mais tout au long du chemin, il a déjà commencé sa journée d’écolier : en regardant le pays et les hommes, il a, sans le savoir, pris sa première leçon de géographie. »

Sur la double page était représenté le même village à deux heures différentes de la même journée. Et je rêvais à la maison de Jean, là-bas, au bout de la route. J’étais Jean. Plus loin, page 9, c’était l’automne, page 17, la montagne, mais surtout, page 13, « La vallée, le plateau ».

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Durablement l’illustration d’Henri Mercier devait me marquer. Va savoir pourquoi… Et c’est bien ce paysage à la fois plat et vertigineux que je retrouve aujourd’hui, alors qu’avec Manon, Simon et Florence, je pose mon regard sur le Causse Noir depuis le Causse Méjean. Entre les deux ? La tranchée profonde des gorges de la Jonte. Depuis Meyrueis elles se faufilent comme un serpent à travers le pays de Lozère. Je feuillette un ouvrage sur la bête du Gévaudan, regarde au loin vers la mer, et pense maintenant à Gérard, le compagnon des virées occitanes, le professeur de notre géographie.

« Le Massif reste une place forte de mes goûts de voyage et visites ! Régale-toi avec les beaux jours. »

Il ne m’en voudra pas de divulguer la teneur du texto qu’il m’a envoyé, en réponse à celui que je lui adressais depuis les hauteurs du Mont Aigoual. Ce Massif Central – et plus le sud que le nord – oui, nous l’avons parcouru, carte Michelin sous les yeux. Et si, comme on pourra le comprendre, ma manière de faire du kilomètre à quelque chose à voir avec la remontée du temps, il est tout aussi possible que ce road trip avec ma plus jeune fille, adorable coéquipière, m’ait ramené aux émotions lointaines d’une fin de journée d’été, quand, dans mon souvenir, le plateau calcaire avait pris une couleur dorée. L’heure du photographe, en quelque sorte, celle que choisirait par ailleurs Wim Wenders en 1991 au moment de tourner sur le Causse une des premières séquences du film dont j’empruntai le titre plus tard, pour mes propres modestes affaires : Till the end of the world.

Tout un programme.

PS : des pentes du Massif Central, nous avons fini par glisser vers la Méditerranée pour fêter aux Goudes de Marseille la fin de notre beau voyage.

 

MARINE, PAULINE ET KATHERINE

Pour ses vingt-cinq ans, Pauline partit à l’aventure en Terre d’Arhnem, Australie, du côté de Weemol et Bulman. Quand on regarde une carte du Northen Territory, c’est en plein milieu, au bout d’une piste réglementée c’est-à-dire soumise à des interdictions. Elle suivait les traces de Marine qui avait fait le même voyage quatre ans auparavant. Sur son carnet, elle tint le journal de cette expérience qui marquerait à jamais sa jeunesse. J’aime lorsqu’elle raconte ses promenades autour du camp, toute seule à chanter des airs d’opéra et à penser à sa grand-mère. Yohan, paraît-il, était un jeune homme magnifique, capable de tuer un buffle. Depuis, il s’est rendu célèbre en résistant aux mâchoires d’un crocodile de mer, non ce n’est pas une blague. On peut se procurer l’article : http://www.sdiml.com/combat-de-boxe-avec-un-crocodile-australien/

L’Australie du Nord est un lieu tout à fait spécial ; chaque rencontre est en soi une histoire dont un écrivain de la route (ou un cinéaste) pourrait tirer un joli recueil de nouvelles. Je pense à ces témoins de Jéhovah croisés un jour sur la Gibb River road, dans le Kimberley ; aux bières et à la douche offertes par deux ouvriers Néo-Zélandais et Écossais dans un camping de Derby; ou encore, dans un bar de ce même bled, à l’étrange impression de menace. Ce soir-là des militaires en goguette avaient fini par nous soupçonner d’espionnage au prétexte que j’avais une caméra. Marine et moi avons calmé le jeu, attendant qu’ils partent, puis nous avons regagné notre van et mis la sécurité aux portières. Sur la vidéo que je n’ai jamais montée, on sent que peu à peu la bière tourne au vinaigre et on comprend pourquoi il valait mieux se barrer.

Pour en revenir à Pauline, après un mois passé très isolée, étape de quelques semaines à Katherine, au sud de Darwin… Je connaissais cette petite ville pour l’avoir traversée en 2009. Surtout, je me souvenais des photos de Wim Wenders prises un soir de Noël au croisement de la Stuart Highway et de la route pour Mount Isa. J’ai donc demandé à Pauline de photographier le carrefour et de retrouver le bar « Threeways » où Wim avait goûté au blues du réveillon.

Finalement, à plus de vingt ans d’écart, le coin n’avait pas beaucoup changé.

NOUS ÉTIONS JEUNES ET (ASSEZ) LARGES D’ÉPAULE

 

Nous nous tenions fiers, à Miami, posant pour la première fois nos pieds en Amérique. Le voyage cependant n’était pas à son terme. De nouveau dans l’avion, il nous fallait maintenant traverser le Golfe du Mexique. Je me souviens du ciel s’assombrissant à travers le hublot gelé de la Pan Am, – une compagnie qui n’existe plus – et plus tard dans la nuit le survol interminable de Mexico, longtemps la plus grande ville que j’aie jamais visitée.

Nous étions en 1981 et bientôt Mitterrand prononcerait son discours de Cancun sur les relations Nord-Sud. En ce temps-là on parlait de Tiers-Monde, appellation qui n’existe plus vraiment non plus, et que Moustaki chantait : « Nostalgie du Tiers-Monde / Visage de la faim et geste de la danse / J’ai le mal du Tiers-Monde / J’ai le cœur en souffrance ». Lavilliers, lui, affichait un flingue sur la couverture de ses 33 tours tandis que – je reviens à mon propre voyage – la ville de Mexico m’était apparue éreintante, inconfortable. Je mis un temps fou à me remettre du décalage horaire et peinai à m’habituer à l’odeur de tortillas répandue partout, même dans les draps. Nous allâmes rendre visite au cousin de mes cousins de la Lame, un Sieur Félicien Mégy qui, comme beaucoup de Bas-Alpins, avait fait le choix de l’exil. C’était la première fois qu’un visiteur « barlatan » (je veux dire de Barles pour les non-initiés), qu’un Barlatan, donc, mettait les pieds chez lui. Dans mon souvenir incertain, il habitait une villa cossue de la banlieue de Mexico et collectionnait, comme ma sœur, les petites cuillères en argent. C’étaient le genre de choses, déjà largement dépassées, qu’on continuait de placer dans des vitrines, au même titre que les poupées type Esméralda ou les écussons de clubs de football. Puis, pendant un mois, nous parcourûmes le sud du Mexique, sans autre guide qu’une sorte de polycopié acheté à prix d’or dans une librairie spécialisée de Toulouse. C’était à l’époque le seul document disponible, un vénérable ancêtre du Guide du Routard. Ce dernier, paru tout récemment, brassait en un seul volume l’ensemble de l’Amérique du Nord et de l’Amérique Centrale, c’est dire… Nous n’en aurions tiré que peu d’informations. Les plongeurs d’Acapulco, la plage de Puerto Escondido, les rues d’Oaxaca (ville célèbre pour la qualité de sa turista), l’oublié San Cristóbal de Las Casas, la sinistre Villahermosa (du moins parce que nous y étions restés coincés pendant trois jours), Palenque, Uxmal, Chichén Itzá, tel fut approximativement notre itinéraire (classique) avant de passer quelques jours au Bélize voisin. Concernant ce dernier, je me rappelle avec une certaine émotion rétrospective le vol des poissons au-dessus de l’eau où nous filions, heureux, dans la mer mordorée des Caraïbes.

RETOUR

 

Nous sommes retournés à Barles et c’était pour François comme pour moi le plaisir de retrouver certains des lieux de notre tournage, cette aventure qui nous avait tenus plusieurs mois durant dans l’ombre portée du grand Giono et de son Chant du monde. Nous y avons retrouvé Dominique, Serge, Mireille et quelques autres mais pas Francis que nous craignions de déranger. À Vaux, que François découvrait, la chapelle a été rebâtie. Nous avons pensé à Regain et, parcourant les vastes prés à peine inclinés du vieil Esclangon, j’imaginais la résurrection du pays, le retour aux vraies richesses. Le paysage avait cette sagesse des hommes quand ils s’abritent aux pieds des géants, ici l’interminable crête du Mont Blayeul, en face le synclinal du Vélodrome, hors de mesure, inhumain. Enfin, au village, nous nous sommes glissés à l’intérieur de l’église mystérieusement ouverte ce jour-là. S’étaient jouées entre ses murs plusieurs pages heureuses ou douloureuses de l’histoire familiale et je me disais en photographiant les ciboires, les chasubles et autres objets du culte, que je pourrais faire dix fois le tour du monde, il me faudrait toujours revenir à ce pays, inlassablement, et quand bien même je ne serais jamais que le petit vacancier de jadis, vague avatar aujourd’hui vieilli du Gérard de Sylvie, de retour en Valois.

 

SOUVENIRS DU CENTRE (FICTION)

 

 

À Prague, je m’étais demandé à quoi ressemblait la République Tchèque, je veux dire cet espace de 78 870 km² situé en Europe centrale. Depuis Berlin le bus avait traversé des plaines monotones. Passée la frontière, quelques collines boisées étaient apparues, parfois de petites villes systématiquement flanquées de leur usine, une aire d’autoroute délabrée. Mais c’est bien tout ce que je connaîtrais de ce pays, comme la plupart de ses visiteurs toujours plus nombreux au cours de cette période de migrations touristiques. À l’époque, comme moi, et par la force des choses, ceux-ci se contentaient d’arpenter les rues de la capitale et plus précisément le secteur compris entre le Pont Charles, le quartier juif, la colline de Malá Strana et l’ancien immeuble Ginger et Fred. Pas davantage; pas de quoi mesurer l’originalité comme la profondeur d’un pays à bien des égards mystérieux, terre de Bohème alors logée au cœur même de la vieille Europe. Or qu’y avait-il de central ici en dehors de la position géographique ? L’histoire, sans doute, les stigmates d’une ville et d’un pays qui avaient souffert. La beauté des immeubles et des monuments restaurés avec soin. L’érotisation des femmes, beaucoup plus court vêtues qu’à Berlin. Le négoce enfin, tout puissant encore, implacable compresseur des différences et vaste machination internationale. Y voyais-je, en ces temps-là, un rempart contre le fanatisme, une assurance de paix pour nous tous ? Oui, sûrement la fin des barbaries, grâce au commerce triomphant la paix du lucre, en somme. Celle-ci avait ses avantages, ses fadeurs et, comme le montrèrent les événements qui suivirent, sa fragilité. Le bon vieux temps, quoi, d’avant la catastrophe, d’avant la fin…

 

MURS

À Berlin me prend l’envie irrésistible de photographier les murs, qu’ils soient de briques, de béton ou de verre, qu’ils absorbent toute lumière dans leur matité ou offrent au contraire un reflet aux nuages. Au Mémorial de la Shoah leurs surfaces se déclinent en blocs angulaires flottant comme sur la houle, hiératiques et mystérieux. Au Reichstag ou à Potsdamer Platz, ils se dressent pour s’étoiler ou s’arrondir. À Kreuzberg et partout les voici habillés d’art ou d’injures. Tous peut-être démultiplient, comme par obsession, le mur disparu. À moins que leur variété infinie, la beauté de leurs lignes nous invitent à hausser nos regards, à tendre vers le ciel et tenter, au-dessus de la boue médiocre, l’évasion quasi mystique qu’on nomme Élévation.

TROIS ATHÈNES

Dans cet album issu de mon court séjour en Grèce, trois Athènes se superposent.

Bâtis en un temps record, le Parthénon et les temples de l’Acropole, indifférents, dominent depuis des millénaires la ville basse.

En 2019, la crise y rôde encore malgré quelques signes de reprise. Sur le palimpseste des graffitis, c’est une certaine désespérance urbaine qui se manifeste, colorée d’une paradoxale vitalité.

Enfin là-haut depuis le Mont Hymette, la vue sur les confins permet de saisir l’étendue de la ville jusqu’au Pirée et son port, récente extension de la Chine. Avec les îles au loin  – mais en six fois plus grand – ce paysage rappelle celui de Marseille : une ville entre mer et désert.

PS : Merci à François Bourgue, Sophie, Bruno et à toutes celles et ceux  qui nous ont si bien accueillis à Athènes pendant ces quelques jours d’échange. Merci à Alice, Jean-Michel et Antoine. Merci aux élèves du Lycée Eugène Delacroix d’Athènes et à ceux du Cours bastide de Marseille.

PROMOTION INTÉGRALE DE LA FEMME

La chanson préférée de mon ami Frédéric Bernardeau est un hit de l’abbé Ferdy Hien, « Promotion intégrale de la femme ». Nous avons rencontré ce dernier à Dissin où il dirige l’école de musique puis l’avons retrouvé à Koper, lors de l’inauguration dont je parlais hier.

Promotion intégrale de la femme,

Moi, je dis oui !

Promotion intégrale de la femme

Moi, je dis oui !

C’est le thème d’un bon nombre des photos d’aujourd’hui dimanche. La femme africaine tient ici la barque, si j’ose dire, et assure l’essentiel. Entourée des hommes du village, la directrice du collège de Koukouligou portait tranquillement son bébé sur le ventre. Je l’ai trouvée plus gracieuse, plus apaisée que la première fois où nous l’avions croisée, en 2016. Près de Maria Taw, la mariée était la plus belle, bien sûr, un peu tendue tout de même. Elle passait de groupe en groupe. Reine du jour déclinant. Enfin, au même endroit, j’adore cette photo avec la poule (ci-dessus). Elle raconte autant d’histoires qu’il y a de personnages. Un miracle de photo qu’il faut prendre le temps d’observer dans tous ses détails.