LE VOYAGEUR ET LE PASSÉ

Je me suis rendu pour la première fois au Portugal en 1982. Nous avions entrepris de faire le tour de la Péninsule Ibérique en une semaine et en 2CV, ce qui laisse deviner le nombre d’heures passées à rouler. À Salamanque, première étape du périple depuis Toulouse, nous nous sommes fait voler le matériel photo. Je me souviens avoir couru derrière deux types en criant « POLIDZIA ! POLIDZIA ! », mot qui n’existe pas, ni en Espagne ni ailleurs, mais que tout le monde comprend quand même. Les voleurs cependant couraient beaucoup plus vite que moi, et nous avons poursuivi le voyage sans pouvoir prendre de photos (la catastrophe), demandant à quelques touristes de bien vouloir nous prendre et de nous envoyer le cliché quand ils l’auraient développé. Nous en avons reçu un, quelques semaines plus tard, posté depuis l’Uruguay.

Hé oui, c’était tout une histoire encore, un autre époque. À Nazaré, première petite ville du Portugal où nous avons campé, une panne d’électricité a plongé le restaurant dans le noir et nous avons fini le dîner à la bougie. Je n’ai qu’un vague souvenir de Lisbonne, le lendemain. Nous avions dormi dans une auberge de jeunesse et le seul vrai détail qui me revienne est la découverte dans le Bairro Alto du porco a alentejana, souvenir gastronomique que je range au sommet de mes émotions gustatives, juste au-dessous de la fameuse pintade du parc national de la Kéran au nord du Togo (futur article…) ! En 1982, le Portugal n’était déjà plus une dictature mais le pays semblait marqué par les temps sombres ; le rattachement économique à l’Europe n’était pas encore à l’ordre du jour et le Tage menaçait la praça do comércio, du moins c’est l’impression que je m’en étais faite.

Les photos qui accompagnent cet article, à l’exception de la première, ont donc été prises à l’occasion d’autres voyages. Lisbonne… Je ne me lasse pas de cette ville. Mais pour finir l’histoire de ce premier périple, j’ajouterai simplement que nous avons poursuivi jusqu’à Séville, découverte pendant la Semaine Sainte (processions impressionnantes), et Vall de Uxió, près de Valence, où je cherchais déjà à retrouver les traces d’un premier passage, en 1978, en compagnie de mes cousins Dominique et Gérard. Il faudra d’ailleurs que je recherche les photos de cette équipée mémorable, d’une certaine façon fondatrice. Ce sera encore l’objet d’un prochain article, d’un autre voyage dans le temps.

LE PAYS DE JOÃO

J’avais parcouru les Açores pendant une quinzaine de jours et voilà que Paola et Catherine, ces aventurières, me rejoignaient à Lisbonne pour une dernière semaine dans le Sud du Portugal. J’aime ces rendez-vous ailleurs, si ce n’est le bout du monde du moins plus tout à fait l’ordinaire.

Après deux jours à travers l’Alentejo, nous arrivons en Algarve, le pays de João. Faut-il que je raconte par le menu l’épisode du patron Thénardier de la pension de Faro ? Ce serait bien long, je renonce… Disons seulement que je retiendrai le décor composite de la pension, entre kitch, New Age et colonialisme mélancolique ; la sueur dégoulinante du tôlier ; le passage par son appartement dans une tour HLM ; la fureur de Paola réussissant à parler le portugais en italien et en anglais à la fois ; les menaces d’intervention policière ; les sacs plastique ; la recherche d’une solution de repli à l’hôtel Ibis et finalement ce casse-croûte géant, à deux heures du matin, sur la place de São Brás de Alportel.

Alors l’Algarve ? Mieux que ne peuvent le laisser penser les rivages bétonnés et les marchands de sommeil indélicats… Cependant il faut aller jusqu’à la pointe occidentale, disons dans le triangle Lagos, Sagres, Vila do Bispo : un finisterre et le fief de João ! Sur la lande, nous avons cherché un moment la villa où nous logerions deux soirs de suite. Dans une ferme, une femme pompier doit nous aiguiller. Nous nous souviendrons longtemps de la propriétaire fouineuse et de son jardin lewiscarrollien. Mon idiosyncrasie rustique trouvait là de quoi se satisfaire ; les filles en revanche étaient plus réservées. L’essentiel pourtant était ailleurs, à la pointe du cap, vers la fortaleza d’Henri le Navigateur… Émouvant ce lieu battu par le vent, cette proue fièrement dressée au-dessus de l’Atlantique, point de départ des conquêtes. Un padrão trône au milieu de la vaste cour. Ces pierres levées jalonnent depuis le XVème siècle la route des Indes, les îles de la Sonde, les côtes africaines, celles du Brésil évidemment. Et moi je rêve toujours (comme toujours) de visiter dans le monde toutes les terres lusophones. Je connais déjà Macau et les Açores. Mais la liste est encore longue : Angola, Mozambique, Guinée Bissau, Cap Vert, São Tome, Brésil, Timor, et aussi Goa, la vieille ville indo-portugaise aux murs croulants rongés de salpêtre… Enfin l’Algarve c’est aussi les falaises de couleur ocre, les gondoliers qui vous y promènent pour quelques euros. En regardant les photos, João a reconnu notre guide, un vieux un peu madré de Lagos, avec son œil pétillant qui lorgnait sur les filles.

« Ah, qu’il est bon de s’évader… » Il est des fois où les clichés sonnent comme des vérités premières, profondes. Peut-être pas universelles, mais presque.

Alors bon voyage à Pauline et João en ce moment du côté de Porto! Profitez de la douceur de ce si beau pays…

PS : Album photos « vacances ». Tombé en panne d’appareil aux Açores, j’ai utilisé la tablette de Catherine.