JOUER AUX QUATRE QUOIN OU L’ÉTAT DU MONDE

Dans ma montée d’escalier, à Valbonne, les cartes me montrent le chemin. Depuis fort longtemps, je les collectionne, je les regarde, je les rêve. Et après les « Carnets », les « Encore un autre jour… », me vient l’idée d’une nouvelle rubrique – CARTES – que j’alimenterai de temps en temps sur ce blog.

Je ne sais plus par quel détour, en rentrant d’un voyage au Canada (qui fera bientôt l’objet de nouveaux carnets), mes yeux se sont posés sur la carte de la Colombie Britannique et y ont repéré une île, Quoin Island, au nord de Vancouver Island. Le nom m’a amusé et je vais décrire ici l’étrange cheminement auquel, profitant de mon idiosyncrasie rêveuse et fouineuse, ce nom d’une orthographe aux allures bancales m’a conduit.

Allons donc (comme toujours !) sur Google Maps. 

Première observation, Quoin Island (50°53’29.1″N 127°51’30.2″W) se situe au nord de Vancouver Island, coincée entre Nigei Island et Hope Island. Pour connaître un peu l’ambiance générale du secteur, je me dis que ce confetti ne doit pas abriter grand monde, peut-être un ours mais pas plus. Il faut donc aller vérifier en agrandissant la carte. Clic clic. Quelle surprise alors de constater que l’île n’est même pas dessinée sur la carte !

Le point la désignant (l’habituelle larme rouge inversée de Google) tombe apparemment à l’eau ! Il faut décidément en avoir le cœur net en switchant sur Google Earth.

Ah ! On la voit, ou plutôt on l’aperçoit, sorte de terre en décomposition, effilochée, douteuse, si insignifiante qu’elle se confondrait presque avec la brume.

À moins qu’il ne s’agisse de la tête d’un Dragon !

Cette île inhabitée recouverte de brumes, glacée sans doute malgré son couvert de sapins, aucune barque ne la rejoint. Elle appartient au domaine sacré des Indiens Tlatlasikwala. Ce peuple, proche des Kwakwaka’wakw étudiés par Claude Levi Strauss, a été décimé par les épidémies après l’arrivée des premiers bateaux et des premiers colons. Ses 65 descendants se tiennent plutôt à Hope Island et à Port Hardy. Cliquez ICI pour découvrir leurs efforts pour survivre et, accessoirement, apprendre qu’ils cohabitent avec les loups. 

Mais nous sommes loin d’en avoir fini. Ouvrez une nouvelle fenêtre dans votre navigateur et tapez simplement QUOIN ISLAND. C’est fait ? Alors ? Direction Australie ? Golfe Persique ? Mer Rouge ? Autant dire qu’un voyage allant d’un Quoin à un autre nous ferait faire le tour du monde…

En Australie, j’en repère quatre. La première des Quoin Island (14°51’42.2″S 129°33’11.2″E) est située dans les Territoires du Nord, à l’embouchure de la Victoria River. C’est une région extrêmement sauvage, infestée de crocodiles. L’île n’est pas documentée, comme beaucoup de zones inhabitées en Australie. La vue aérienne semble indiquer qu’elle est couverte de mangroves. Non loin de là, se trouvent les plus belles peintures aborigènes de l’Australie représentant des divinités hydrocéphales (voir ICI). La preuve selon moi que nous sommes bien ici dans un autre monde.

 

On trouve une autre Quoin Island (23°48’36.4″S 151°17’10.9″E) dans le Queensland australien, cette fois privée et en partie à vendre – je le signale à ceux que cela intéresserait.

Île pour milliardaires qui l’ignorent sans doute : lorsque Cook la découvrit, les Aborigènes de la région y parlaient le bayali. Cette langue est désormais perdue. La politique raciste et eugéniste des gouvernements australiens au XIXe et XXe siècles est passée par là. Déplacements des natifs vers des réserves, interdiction des regroupements, archipélisation des communautés, interdiction de langues, politique de « blanchiment » (de la peau !) par unions arrangées, enlèvements, spoliations, « purification » et remplacement (!) des populations natives par des contingents d’esclaves importés de Nauru ou des Nouvelles Hébrides dans le Pacifique (voir sur le sujet le très beau récit de J.M.G. Le Clézio, Raga)… Comment résister ? La population aborigène, d’après les chiffres de Colin Tatz, est passée en un peu plus d’un siècle de 750 000 individus (estimation haute en 1788) à 31 000 (chiffre de 1911). Il faut espérer au moins que le travail du Central Queensland Language Centre (taper ICI pour le découvrir) aboutira à la reconstitution des langues perdues. Cette vidéo, enregistrée à Byellee-Gladstone, juste en face de Quoin, montre que les descendants des premiers Bayali sont partie prenante dans cette entreprise de restauration. Les voici élevés au rang « d’inventeurs » non de grottes mais de langages jadis interdits, aujourd’hui oubliés.

Remontons maintenant le long de la Grande Barrière de Corail jusqu’à l’extrême pointe nord de l’Australie, ce cap York difficile d’accès que je ne désespère pas d’atteindre un jour en partant de Cooktown. Tout là-haut, à l’horizon du panneau : « You are standing at the northermost point of the australian continent », le Détroit de Torres. Celui-ci sépare l’Australie de la Papouasie-Nouvelle Guinée et voici que s’y cache, parmi les trois cents îles de ces eaux basses, la troisième Quoin Island de l’Australie(10°42’45.3″S 142°22’08.1″E), encore plus petite que les deux premières et nullement adaptée à la vie du milliardaire moyen et peut-être même du crocodile ! 

Ce secteur est un lieu de passage depuis des millénaires. Y vivent encore aujourd’hui environ six mille « insulaires du Détroit de Torres », population d’origine et de culture essentiellement mélanésiennes, plus proches des populations papoues que des populations aborigènes. Un traité entré en application en 1885 tâche de clarifier les limites géographiques, les frontières et leur usage. Un insulaire dûment déclaré, qu’il soit Papou ou Australien, peut passer d’un pays à l’autre sans visa, pour pêcher par exemple. Depuis 2013 cependant, dans le cadre de l’opération « Frontières souveraines » (Operation Sovereign Borders) l’Australie veille au grain : pas question de laisser passer d’éventuels boat-people. Malgré les promesses faites en 2016, elle continue de déporter les migrants qu’elles jugent illégaux dans le centre de détention offshore de l’île de Manus (Nouvelle Guinée), selon un système de sous-traitance que reprend Boris Johnson en proposant d’envoyer « ses » migrants dans un camp au Rwanda. Enfin, sachons que la dernière Quoi Island, parc national destiné notamment à la protection des nidifications des volatiles marins, est désormais interdite aux humains. Il ne manquerait plus qu’on déloge les oiseaux !

Mais poursuivons. Si d’aventure votre préférence ou votre curiosité vous porte plutôt vers les chaleurs persiques et arabiques, rendez-vous alors au large de la péninsule du Musandam, exclave du Sultanat d’Oman donnant sur le Détroit d’Ormuz. J’ai parcouru ses parages en 2015 en compagnie de jeunes Anglais venus comme moi de Dubaï et de sympathiques dauphins. 

Attention cependant, il faut parfois se méfier des cartes. Si l’on suit aveuglément Google Maps, la Quoin Island omanaise est un vulgaire caillou plat, île la plus septentrionale et la plus grande de l’archipel des Salamah ; la porte d’entrée, nous dit aussi Wikipedia, du Golfe Persique, et point au-delà duquel le tarif des assurances augmente compte tenu du caractère hautement stratégique des lieux. M’appuyant sur d’autres sources (ICI), je remets en partie en question cette localisation pour situer la véritable Quoin Island quatre kilomètres plus au sud.  

Voici mes arguments : tout d’abord, « Quoin » ne signifie pas seulement « coin » comme j’ai fait semblant de le croire et comme mes lecteurs non anglophones (j’en connais) le pensent aussi ; « Quoin » signifie « pierre d’angle » et par extension sans doute « rocher d’angle » (de sorte qu’on pourrait parler du Gibraltar Quoin.) Or l’île la plus méridionale des Salamah présente bien cette avancée d’angle s’achevant en falaise, semblable aux chaînages d’angle destinés à la consolidation des bâtiments hauts. Cette île (26° 28′ 40″ N, 56° 32′ 19″ E), portant le nom arabe Jazirat Salamah, ou Dīdāmar, est par ailleurs la seule à posséder des bâtiments et surtout un phare (Tadmur), le plus ancien, paraît-il du Sultanat. Construit en 1914 par les Anglais (ils avaient la main sur mal région), ce phare est bien la vigie qui, en première sentinelle du Détroit d’Ormuz et à quelques encablure de l’Iran, guide les navires quand elle ne les espionne pas. On peut en effet penser qu’à l’entrée du golfe un canon serait bien placé pour pilonner les navires et leur interdire le passage. Ne trouve-t-on pas à Maurice, autre ancienne possession des Anglais (« Ils sont partout… Ils sont partout … »), l’île de Gunner Quoin (19° 56′ 32″ S, 57° 37′ 14″ E), c’est-à-dire « le point de mire » ? Je doute cependant que le paisible Sultanat d’Oman, jadis terre de conflits entre les grandes puissances coloniales, soit aujourd’hui enclin à perturber le trafic commercial qui continue d’aller bon train pour les pétromonarchies du voisinage. 

Mais ne perdons pas de vue notre objectif, passer d’un Quoin à l’autre en sautillant lestement. Prenez un peu d’élan et sautez par-dessus la péninsule arabique. C’est bon ? Pas trop de mal ? C’est que nous avons encore à fouiner non plus dans le Golfe Persique ou l’Océan Indien mais en Mer Rouge, chère à Rimbaud (encore que je n’en suis pas sûr), du moins à Henry de Monfreid. Tout en bas, coincée entre le Yémen à l’est et l’Erythrée à l’ouest, pointons une nouvelle Quoin Island (13°42’47.2″N 42°48’27.7″E). 

Celle-ci, on le voit très bien sur la photo satellite, est volcanique comme l’ensemble de l’archipel Hanish auquel elle appartient. Nous sommes ici, si je puis dire, aux premières loges du conflit qui ravage le Yémen depuis 2015.  L’île est sous le contrôle de l’Arabie Saoudite et des forces loyalistes fidèles au président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi. En face, sur le continent, se situe très exactement la ligne de partage territorial entre les rebelles Houthis soutenus par l’Iran chiite et le camp sunnite téléguidé par Ryad et sa coalition (Égypte, Soudan, Jordanie, Maroc, EAU et autres monarchies pétrolières à l’exception notable du Sultanat d’Oman). Depuis le 2 avril 2022, une trêve de deux mois a été obtenue par l’ONU mais on s’inquiète du risque de marée noire que fait courir, au large d’Hodeidah (sous contrôle Houthi), le pétrolier abandonné FSO Safer : l’équivalent d’un millions de barils de brut menaçant d’engluer les rochers de Quoin Island et de toutes les côtes à l’horizon. Quand ce n’est plus la spoliation, la guerre, l’extermination, c’est la pollution… État du monde passé au tamis de ces bouts de terres océaniques.

SPINIFEX

Alice Springs, dont j’ai parlé hier, est le point de départ pour d’autres visites qu’il serait dommage de manquer. Des circuits désormais classiques permettent de découvrir cette région d’une âpre beauté. 

De la même façon que le géographe britannique George Everest donna son nom à la plus haute cime de la planète (Chomolungma / ཇོ་མོ་གླང་མ  en tibétain), Henry Ayers, charpentier devenu capitaine d’industrie puis ministre, prêta le sien à un étrange monolithe : Ayers Rock, ou plutôt Uluru, île-montagne de grès au milieu du rien piqué de spinifex. La veille vous avez assisté au sunset en descendant des bières ; ce matin, de l’autre côté, vous admirez le sunrise en buvant du café. Vous voici maintenant sur le chemin qui fait le tour de la montagne, frappés par ces chaos de rochers, les sources secrètes, ce pays de serpents. La marche est facile. Gare cependant à ne pas pénétrer dans les secteurs interdits par les Aborigènes Anangu, propriétaires du site ; ces secteurs sont heureusement signalés et comme auréolés d’une nappe invisible de mystère : Uluru, centre exact de l’Australie, nombril secret du monde ? Je reconnais l’image facile et somme toute artificielle. Il faut surtout considérer le lieu pour ce qu’il est vraiment : un rocher sacré, un signifiant, un mythe minéral chargé de sens magiques auxquels, quoi qu’on en pense et dise, nous n’aurons jamais accès.

À quelques kilomètres de là, plus à l’ouest, les monts Olgas paraissent eux aussi bien mystérieux. Ils se profilent à l’horizon, tout en rondeur, du même grès rouge et rugueux que leur voisin encore visible au loin. Nous en parcourons quelques sentiers, engagés dans une gorge étroite où se disputent ombre et lumière tranchante. Plus loin encore, après une demi journée de route, ce sera le majestueux Kings Canyon, à  ne pas manquer. Là aussi les sentiers caillouteux, après avoir longé les falaises qu’on dirait découpées au sabre laser, plongent dans les tréfonds. Vous atteignez le Jardin d’Éden et vous passez un moment silencieux, à peine troublé par le passage de quelques perdrix. 

Enfin, et peut-être l’ai-je gardé pour conclure parce que c’est mon spot préféré, depuis les rues poussiéreuses d’Alice Spring, prenons la direction des Mac Donald Ranges. Dans une carrière d’ocre, repérons les peintures rupestres aborigènes, amusons-nous à tracer sur nos joues quelque signe ; à Standley Chasm, faufilons-nous entre deux parois rocheuses, écoutons nos échos ; remontons aussi la merveilleuse Serpentine Gorge, avec ses éboulis cyclopéens et la confidentialité de son lac, au bout du chemin. Au retour, autour d’un feu, nous partagerons de la viande de kangourou avec de braves campeurs.

De cette matière, on se fabrique des souvenirs inaltérables, puissants, de ceux qui  nourrissent longtemps.

OUTBACK

 En 1862, il avait fallu une dizaine de mois à l’explorateur écossais John Mc Donall Stuart pour relier Adélaïde, tout au sud, à la mer de Timor tout au nord. De nos jours on compte généralement six jours de route pour accomplir le même périple. À Darwin comme à Adélaïde rôde dans certaines rues l’idée du départ, de la grande traversée. On s’y prépare, comme dans les westerns, en faisant réserve d’eau, de pièces de rechange pour le matériel mécanique, d’armes, pour certains. Les pick-up garés à l’ombre des banians sont prêts pour la route. Dans sa partie septentrionale, que j’ai donc parcourue avec Marine en 2009, cette route passe par le spectaculaire Lichfield National Park, Pine Creek, Katherine et le mystérieux Nitmiluk National Park, Daly Waters où le pub fait collection de soutiens gorges, Tennant Creek, minuscule bourgade où on peut boire des bières, manger un hamburger dégoulinant et refaire le plein de gasoil, les rochers de Devils Marbles, enfin, dont la légende veut qu’ils aient été pondus par le Diable ; autant de passages obligés agrémentés tantôt de baignades en eaux cristallines, tantôt de conversations avec routiers – sympas, faut-il le préciser, malgré l’effarante dimension de leurs trucks. Entre chaque point, un immense désert rouge ou ocre d’où surgissent parfois quelques dromadaires sauvages, descendants des dromadaires importés au XIXe siècle par les colons européens. On remarque aussi quelques carcasses de bagnoles et les très nombreux kangourous écrasés, desséchés par le soleil invariable… Ce sera à peu près tout, à quoi s’ajoute une fois atteint Alice Springs – et c’est là peut-être que se justifie un tel voyage – l’impression satisfaisante d’avoir atteint un CENTRE continental, isolé de tout, gagné kilomètre par kilomètre au prix de patience, d’ennui parfois (car la route est monotone) et de volonté de distance. La ville (on peut enfin parler de ville) ressemble à un quartier de maisons basses comme on en voit dans les films californiens de Spielberg. Quelques collines gravies facilement permettent d’en mesurer la dimension modeste. Mon petit film, tourné à la tombée du soir, permet de s’en rendre compte. 

Dans la journée, l’activité se réduit à peu, sans doute entravée par le soleil et la poussière. Pour les amateurs, quelques galeries et autres centres d’information permettent de découvrir une culture aborigène défendue avec ténacité par ses représentants. L’ambiance se modifie avec la nuit qui tombe tôt et vite. Les bars font le plein, ça picole, c’est festif : un mélange un peu rude de saloon et d’auberge pour backpakers, le folklore habituel des soirées australiennes au milieu des déserts.

あなたは気づきますか ?

Encore un autre jour, j’avais un rendez-vous dans une fourmilière qui s’appelle la gare de Shinjuku à Tokyo. Je ne sais plus pour quelle raison ce lieu avait été choisi mais, repérant par prévoyance le secteur, je me dis que nous n’aurions pu trouver théâtre de rencontre plus compliqué. Dans l’après-midi, après avoir croisé un cortège de manifestants très en colère (contre quoi ou contre qui, cela resta un mystère) et les cordons de flics afférents, j’avais passé un moment tranquille dans le parc de Shinjuku Gyoen. Puis, n’écoutant que mon courage, je plongeai dans la foule pour me tanquer au milieu de la place située à l’angle de la Seibu Shinjuku Station Dori st. et de la Yasukuni-dori Ave ; tout le monde voit très bien où c’est, bien sûr. Mon regard télescopique en action, j’essayai de résister au flot continu des Tokyoïtes quand, tout à coup et contre toute espérance, je me vis comme renversé (imaginons cette scène au ralenti) par une sorte de petite puce sautillante. Alex ! Alex ! On a réussi, je n’y croyais plus ! Mais non, cher Alain, c’est très facile ici, on ne peut pas se rater, je te présente Ryoma, comme je suis heureuse de te retrouver, tu es le premier à venir me voir à Tokyo, ça, je ne l’oublierai pas, Ryoma, tu te rends compte ? You realize ? あなたは気づきますか ?… Nous quittâmes les lieux rapidement pour ne pas être écrasés davantage. Ryoma connaissait un restaurant où nous pourrions fêter nos retrouvailles à notre aise, à genoux et en chaussettes. Le souvenir que j’en ai gardé est mémorable. C’était la première fois que je voyais des menus sur tablette (nous étions en 2012) et je me régalai de plats inconnus et délicieux alors que, depuis mon arrivée à Tokyo, je m’étais pusillanimement contenté de menus Mac Do insipides. Nous bûmes également beaucoup, Ryoma avait une bonne descente et Alex finit un peu pompette (moi aussi). Je leur proposai en sortant de monter tout en haut d’un immeuble pour admirer la vue. Il s’agissait de l’hôtel où Bill Murray boit un whisky en compagnie de Scarlett Johansson dans Lost in translation. Bien entendu, il fallut traverser le hall pour prendre l’ascenseur et nous n’étions pas très discrets. Malgré le sens du règlement de Ryoma, notre équipage manquait singulièrement de tenue. Il n’empêche, nous étions dans le ciel de Tokyo, riches de cette nouvelle histoire, grisés et heureux, un peu comme dans un film, oui. Plus tard, nous revînmes sur la place de Shinjuku où nous nous étions miraculeusement trouvés. Alex et Ryoma reprendraient le métro pour rentrer chez eux (ils habitaient alors un quartier éloigné, pas du tout touristique, me dit Alex) et moi, je retournerai à mon hôtel du côté d’Asakusa. Aucune Scarlett ne m’y attendait mais je n’avais pas à me plaindre, j’avais passé une très belle soirée.

PÊCHEURS DE PERLES

Encore un autre jour, il fallait tuer le temps dans une petite ville isolée du nord-ouest de l’Australie, Broome, et nous avons visité le cimetière où reposaient paisiblement – c’est du moins l’impression que laissaient les tombes – des pêcheurs de perles japonais et chinois. Le secteur du Cape Leveque et de la péninsule de Dampier, des noms de navigateurs français, est encore aujourd’hui réputé pour ses fermes perlières. À la fin du XIXe siècle et jusque dans les années 30 du XXe des compagnies se spécialisèrent dans l’exploitation de la nacre et on fit venir à Broome quantité de plongeurs originaires d’Asie du Sud Est ou du Japon. Équipés de scaphandres, ils bravaient le danger (crocodiles de mer, requins) pour remonter les coquillages à la surface. Le cimetière compte, dit-on, plus de 900 tombes de ces travailleurs de la mer. Celle de Wong Wyag, mort en 1925, est l’une d’entre elles et, de passage à l’église de Beagle bay, on pourra, pourquoi pas, allumer une bougie en souvenir de lui. Cette église est la plus curieuse qu’il m’ait été donné de voir, entièrement décorée de nacre, une petite splendeur cachée dans un coin du monde oublié.

FRONTEIRA

Encore un autre jour, je suis retourné à Lisbonne et j’ai visité le Palácio dos Marqueses de Fronteira. J’ai regretté de ne pas l’avoir fait plus tôt, mais ce n’est qu’au retour, en lisant La frontière de Pascal Quignard, que j’ai pensé devoir y retourner un jour.

Sous le soleil d’août et une lumière presque blanche, j’avais été dans le ravissement que la lecture du court roman raviva délicieusement, avant que les dernières pages ne provoquent tout à coup l’effroi. Comme si, au sein même de la beauté, existait une frontière secrète, un portique infernal au delà duquel la splendeur bascule dans l’épouvante. En déchiffrant le mystère des chats musiciens ou du singe trompetant de son cul, l’écrivain ouvrait un abîme : « Le roi dit : « Il est possible que les œuvres d’art soient le fruit des vengeances. Un de mes compagnons s’est peut-être vengé malgré l’interdiction que je lui avais faite, sans qu’il désobéît néanmoins à la paroles qu’il avait donnée. Le désir nous affole tous les jours et sa carence nous abandonne aux ombres. Et il est vrai que les ombres sont bleues. » »

Je conseille, avec grande conviction, la visite du palais de la Fronteira et la lecture du roman de Quignard, si possible dans la belle parution des excellentes éditions Chandeigne. 

PETITES POUSSES PORTUGAISES

Garder vivante la mémoire de lieux, de visages et de moments, retrouver la saveur d’un instant, d’une rencontre, de l’atmosphère dans laquelle sont survenues les impressions parfois fugaces laissées par les choses. Ces impressions, ce sont comme les pousses d’une plantation intime que l’on protège et entretient pour, le moment venu, sélectionner soigneusement telle ou telle et la regarder d’un peu près. Un crocodile dans une mare. La statue d’un saint dans une vitrine. Un homme regardant un autre homme… Commence alors le travail, le processus de floraison. 

Nous avons voyagé en famille au Portugal, chez João, et de ce voyage, dans la remise du temps,  parmi les pousses à repiquer, je conserve ceci :

Une après-midi, nous nous rendons chez un ami de lycée de João, Fred Fonseca. Il habite une maison sur les hauteurs de Lagos, parmi les oliviers et les agaves. Il a dû se blesser, il porte une attelle d’épaule, et nous explique que la maison ou, du moins, une de ses extensions, est en travaux. Nous visitons le chantier à l’extérieur puis nous rentrons dans une vaste pièce, la cuisine. Sur la table et sur les plans de travail, tout un bric à brac, des légumes du jardin, des condiments, des pots. Marcel s’est endormi dans les bras de sa maman. Je les photographie et c’est un clair obscur émouvant.

Le jour de notre arrivée. Nous déjeunons dans un restaurant de plage, de ceux dont on dit, par une formule consacrée, « Il ne paye pas de mine mais… ». João… Il retrouve le plaisir du pays, son goût, sa langue. Il est chez lui.

Autres jours. Marche à Meia Praia. Marche à Praia do Pinhao. Marche Praia do Porto de mos. Et le soir, au crépuscule, toute la famille, Avó, Zé, Dina, Bruna, Laura, la Madrinha au Restaurante Antonio. Ça parle. Je regarde. Je photographie.

Dans la rue, en sortant, voilà aussi que nous tombons sur Renato Madeira et Rui, alias Cangato. C’est l’enfance qui se retrouve ? L’adolescence ? Ceux-là ne se sont pas vus depuis longtemps, ne se reverront pas de sitôt, mais tout semble intact, encore frais des cavalcades à la sortie de l’école, des tournois de foot, des petites copines, que sais-je encore. Sur sa lancée, un soir, João nous fait visiter son ancien lycée, escola secundaria Gileanes. Une fois les classes terminées, on y entre comme dans un moulin (autre expression consacrée !). Dans une salle, entraînement de boxe ; dans une autre, cours de capoeira. 

La tombe de « Chef Zé Manel », comme tout le monde le nommait jadis à Lagos. Ses livres de cuisine en français (!) chez Avó.

Le dernier jour, avant de reprendre l’avion, lorsque nous rendons visite à l’oncle Amandio. Sur sa table, je crois qu’il y a des oranges, ou des fraises, ou des champignons, je ne sais plus, mais quelque chose de bon, cueilli ou ramassé de fraiche date, qui me fait envie. Nous buvons un alcool fort. Amandio est un petit homme sec, avec des bras et des mains solides. João me dit plus tard que cette génération a fait la guerre en Guinée et en Angola. Son père y a échappé (pour des raisons qu’il ne connaît pas clairement), mais Amandio a connu l’Angola, le cul de Judas – Os cus de Judas – comme l’écrit le grand António Lobo Antunes. João me dit aussi qu’au Portugal on ne parle plus de ce passé-là, des colonies, de Salazar et de la révolution d’avril. Le Portugal est un pays de paix et de démocratie aujourd’hui. En février, les orangers y sont déjà en fleurs.

ISTANBUL, MATIN HUMIDE

Sans que ce fût un exploit, il fallait une bonne dose de volonté pour s’engouffrer dans le taxi à 5h du matin et, dans la nuit, sous la pluie glaciale, passer une courte matinée à Istanbul. Comme elle l’avait fait à la fête foraine de Bali, Danielle prit sur elle cette fantaisie de son frère, là où de son strict point de vue il aurait été plus simple, plus raisonnable, plus dans ses cordes, d’arpenter les boutiques du nouvel aéroport Istanbul Havalimani dont on devine, avec le Michel Houellebecq de Plateforme, qu’elles ressemblent à toutes les autres.

Nous posons les pieds à Kasabakal cd à 5h45 ; ils sont trempés à 5h48. Les réverbères créent une atmosphère orangée et fantomatique sur le secteur de Sultanahmet que nous traversons comme à l’aveuglette sans pouvoir éviter flaques et bourrasques. Dans mon souvenir des années 70 et 2010, je place quelques établissements de restauration de l’autre côté de l’esplanade. Or dans la réalité de cette fin de nuit, quelques années plus tard, beaucoup n’ont pas encore ouverts leurs portes. Nous trouvons finalement refuge à l’étage d’un café restaurant offrant la possibilité de se restaurer à l’occidentale. À l’heure où j’écris ces lignes, ayant comme à mon habitude cherché à vérifier sur Google Earth, j’hésite à décider s’il s’agissait du Sultahmet Köftecisi (celui qui affirme exister depuis 1920 et qu’il ne faut pas confondre avec le Meshur Sultahmet Köftecisi, à trente pas sur le même trottoir) et le Can Restaurant, plus discret mais disposant lui aussi d’un étage. Quoi qu’il en soit, la nuit tarde encore un bon moment et la Mosquée Bleue, dont je suggère la visite, n’ouvrira qu’un peu plus tard dans le froid matin mouillé. Nous patientons. 

Le véritable nom de la mosquée bleue est Sultan Ahmet Camii. Déchaussés, nous foulons ses tapis de nos chaussettes humides. Peu de fidèles dans l’édifice. Le bleu des céramiques est encore terne tant le jour peine à se lever. Lorsque nous sortons, cependant, le matin a enfin pointé le bout du nez. Nous retraversons la place selon un tracé perpendiculaire à celui de notre arrivée pour rejoindre Sainte Sophie. Nous sommes début janvier 2020 et Erdoğan n’a pas encore imposé l’abandon de son statut de musée. Depuis, la basilique aux lumières mordorées est devenue mosquée et je ne sais au juste dans quelle condition sa visite reste possible. Peut-on encore arpenter les coursives supérieures pour admirer les mosaïques orthodoxes et, depuis le haut, apprécier la majesté des volumes ? C’est Mustafa Kemal, grand dirigeant laïque, qui dans les années 30 avait décidé d’élever le lieu, qui fut aussi ottoman, au rang de trésor de l’humanité. Il en soulignait ainsi l’oecuménisme. C’est aujourd’hui un aigre penchant nationaliste qui, sous couvert de réaffirmation d’un islam ostentatoire et vertueux, conduit Erdoğan à priver le site de son caractère universel. Beaucoup de Turcs d’Istanbul, semble-t-il, ne sont pas dupes de cette tartufferie politique. Mais ce n’est pas en deux ou trois heures qu’on peut le vérifier. À Eminonu Pier Kadikoy, là où j’avais débarqué en 1977 en provenance de la frontière grecque, nous reprenons un taxi et retraversons le Bosphore par le pont de Galata. Encore une heure de route pour regagner l’aéroport et prendre notre avion. Les montagnes bulgares, je le constate depuis le hublot, sont couvertes de neige, mais il fait très beau à Nice pour notre retour au pays.

MACAU OU L’ALPHABET LUSOPHONE

Depuis Hong Kong la route de Macao passe par la traversée – avec passeport obligatoire – de l’estuaire de la rivière Zhujiang autrement nommée la Rivière des Perles. Selon Euclide, les deux métropoles respectivement comme anciennement britannique et portugaise correspondent avec Canton, purement chinoise, aux sommets d’un triangle dont l’intérieur serait l’estuaire susnommé. Tout ce tralala phrastique pour dire que nous n’allions pas manquer de passer une journée dans ce que la mythologie populaire des romans coloniaux qualifie de Capitale du Vice. C’était la seconde fois que je me rendais à Macau mais la première que je repérais la statue de Vasco de Gama dominant la situation dans le jardin portant son nom et à l’emplacement duquel le touriste curieux, peut-être désireux de comparer le Gama en buste de Macau et le Gama gisant du monastère des  Hiéronymites de Belém (Portugal), accédera en remontant la Calçada da Igreja de São Lázaro (mon vieux tropisme brésilien et portugais, auquel s’ajoute mon goût de la difficulté, me conduit, on l’aura peut-être remarqué, à caser le plus souvent possible des ã, des õ ou des ú dans mes billets, et d’autant plus lorsqu’il s’agit de la Chine ou de tout autre secteur attestant l’étendue et la variété géographique sinon du monde lusophone, du moins de l’expansion coloniale à l’origine de laquelle se trouvent les audacieux marins portugais). Outre la visite au buste du plus grands d’entre eux, je recommande à Macau la dégustation des pasteis de nata, si possible ailleurs que dans la rua da ressurreicão où, malgré un débit important garantissant leur fraîcheur, ces petits gâteaux crémeux éventuellement saupoudrés de cannelle peinent à supporter la comparaison avec ceux, légendaires, du 84 rua de Belém (au Portugal toujours). On aimera aussi la promenade volontiers mélancolique dans le quartier colonial (cimetière São Michael Arcanjo, église Nossa Senhora da Penha et son musée d’art religieux, Calçada das Chacaras, Rua da Sé, Beco de Lilau), soit qu’on considère que les vestiges du colonialisme suscitent en effet les sentiments mélancoliques – qu’on ait soi-même goûté jadis à l’atmosphère des colonies ou qu’on imagine celle-ci, littérature et cinéma aidant -, soit que l’histoire personnelle, avec ses remous, plonge invariablement certains en état de saudade aussitôt transportés dans l’univers des ruines ou pour le moins des restes de civilisations déchues. Faute de temps et d’appétence pour ce type de divertissement, nous nous sommes abstenus de jouer notre chemise dans les établissements affectés à cet usage. Je réprouve, personnellement, le faste de ces buildings qui, même à distance, dégagent tout à la fois l’odeur du lucre, du bling bling et de l’ennui. La fameuse tour Grand Lisboa, qu’on voit surgir partout et sur laquelle la terrasse arborée de la Fortaleza do Monte – à portée de canon – offre sans doute le meilleur poste d’observation, me fait d’ailleurs penser à un gigantesque esquimau (je parle de la glace) et me paraît très laide toute nimbée de pollution atmosphérique. Vers le soir, il s’agira alors de rentrer par le dernier ferry pour Hong Kong et peut-être se dira-t-on qu’on a bien voyagé.

HONG KONG, JANVIER 2020

Lorsque nous avons survolé Hong Kong, nous ne nous doutions de rien, tout à notre admiration de cette ville surgie des brumes, debout face aux vastes étendues de la Mer de Chine méridionale. En ces premiers jours de l’année 2020, le gratte-ciel de l’International Commerce Center affichait ses vœux de prospérité à la Terre entière et Nathan Road, où nous logions, connaissait le train de ses activités ordinaires, aucune manifestation anti gouvernementale, parapluies rangés, business permanent. 

Plus qu’une ville, Hong Kong est un territoire composite, archipel, où coexistent béton, verre, acier, eau, sylve, traversé d’innombrables humains de toutes origines, affairés, courant, comptant, vendant, priant dans l’apparent équilibre des mondes industrieux. Quand, le matin, j’ouvre le rideau plastifié de la baie vitrée, depuis des heures s’anime en bas l’artère commerçante. Au marché Mong Kok les poissons frétillent dans leurs bacs, les crapauds s’agglutinent au fond des cages. Une mariée traverse Canton Road. Comme sortis d’un vieux film, de vieux Chinois s’absorbent dans leurs registres des comptes. Nous sommes le 5 janvier 2020 et personne, pas même les diseuses de bonne aventure de Wong Tai Sin Fortune-Telling, n’imagine ce qui circule déjà à bas bruit et fera en quelques semaines le tour du monde. Ce n’est que le soir, à Central, que la ville se vide. A posteriori, me dis-je, c’est une grande répétition qui se joue au pied de la tour de la banque de Chine. Les humains disparus, enfermés dans leurs cages de verre, cèderont pour un temps leur place aux flamants et autres bêtes à poils ou à plumes. Que cela dure un peu, et ce sera, depuis les abrupts du Victoria Peak, le débordement des arbres dans les rues, une gangrène, et bientôt l’irréductible étouffement de la ville par la jungle triomphante.