MARINE, PAULINE ET KATHERINE

Pour ses vingt-cinq ans, Pauline partit à l’aventure en Terre d’Arhnem, Australie, du côté de Weemol et Bulman. Quand on regarde une carte du Northen Territory, c’est en plein milieu, au bout d’une piste réglementée c’est-à-dire soumise à des interdictions. Elle suivait les traces de Marine qui avait fait le même voyage quatre ans auparavant. Sur son carnet, elle tint le journal de cette expérience qui marquerait à jamais sa jeunesse. J’aime lorsqu’elle raconte ses promenades autour du camp, toute seule à chanter des airs d’opéra et à penser à sa grand-mère. Yohan, paraît-il, était un jeune homme magnifique, capable de tuer un buffle. Depuis, il s’est rendu célèbre en résistant aux mâchoires d’un crocodile de mer, non ce n’est pas une blague. On peut se procurer l’article : http://www.sdiml.com/combat-de-boxe-avec-un-crocodile-australien/

L’Australie du Nord est un lieu tout à fait spécial ; chaque rencontre est en soi une histoire dont un écrivain de la route (ou un cinéaste) pourrait tirer un joli recueil de nouvelles. Je pense à ces témoins de Jéhovah croisés un jour sur la Gibb River road, dans le Kimberley ; aux bières et à la douche offertes par deux ouvriers Néo-Zélandais et Écossais dans un camping de Derby; ou encore, dans un bar de ce même bled, à l’étrange impression de menace. Ce soir-là des militaires en goguette avaient fini par nous soupçonner d’espionnage au prétexte que j’avais une caméra. Marine et moi avons calmé le jeu, attendant qu’ils partent, puis nous avons regagné notre van et mis la sécurité aux portières. Sur la vidéo que je n’ai jamais montée, on sent que peu à peu la bière tourne au vinaigre et on comprend pourquoi il valait mieux se barrer.

Pour en revenir à Pauline, après un mois passé très isolée, étape de quelques semaines à Katherine, au sud de Darwin… Je connaissais cette petite ville pour l’avoir traversée en 2009. Surtout, je me souvenais des photos de Wim Wenders prises un soir de Noël au croisement de la Stuart Highway et de la route pour Mount Isa. J’ai donc demandé à Pauline de photographier le carrefour et de retrouver le bar « Threeways » où Wim avait goûté au blues du réveillon.

Finalement, à plus de vingt ans d’écart, le coin n’avait pas beaucoup changé.

SOPHIE À LA PLAGE

La façade sud de l’Australie baigne dans le vaste océan austral. J’en connais quelques coins, du côté de la Tasmanie, des falaises de Wilson Prom ou des plages immenses au sud d’Adélaïde. Cette année, c’est vers Mornington et Phillip Island qu’en famille nous nous sommes promenés : la ferme modèle de Churchill, le finistère des Summerlands si mal nommés (le climat y est plutôt rude). Avec mes Amor j’aurais aimé aller jusqu’à French Island mais nous n’avions que peu de temps. Sophie, qui est franco-australienne, ira peut-être y camper un jour, avec un amoureux par exemple, histoire d’évoquer avec lui son autre pays, la France, en quelque sorte sa part lointaine.

PS : demain départ pour le Burkina Faso.

 

RENDEZ-VOUS À…

 

Chaud Melbourne au cœur de l’été austral. Mais je pourrais dire tout aussi bien l’inverse, puisque la règle ici est l’absence de règles. Le long de la Yarra les promenades sont agréables, on flâne, on boit une bière, on sent tout doucement le temps couler. Cette année, Manon et moi avons profité de l’existence et parlé plutôt longuement. Tous les deux, nous avons ainsi quelques rendez-vous au gré des voyages de l’un ou l’autre, peu nombreux mais au combien précieux… Le cadre, en ce superbe mois de décembre, a servi d’écrin aux retrouvailles. À refaire, sous d’autres cieux !

 

VICTORIA SECRETS

On s’en étonnera peut-être, cet article n’a pas pour vocation la promotion des boutiques de lingerie qui, dans les galeries free des aéroports notamment, ne manquent jamais d’attirer l’œil du connaisseur et de l’esthète. Il vise plutôt à vanter les beautés cachées du Victoria, région vallonnée de l’Australie du sud, d’en caresser les courbes appareil photo à la main, pour rendre justice à tous ses recoins. Depuis Melbourne on prendra par exemple l’autoroute de l’est pour sortir par une bretelle et rejoindre la route d’Adélaïde. Quelques heures et ce sont les Grampians, avec leurs dentelles de roche tout au fond du bush. On aura ici le loisir d’emprunter un défilé étroit qui, sans contestation, soutient la comparaison avec la gorge du Verdon. En une petite heure d’exercice, il permet d’accéder au balconnet du Pinnacle lookout. Celui-ci pigeonne au-dessus de la forêt; la vue, par définition, y est imprenable; et il n’est pas faux de dire qu’on en a plein les yeux. Autre approche, prendre son slip de bain et batifoler dans la péninsule de Mornington. Là vous attend un boudoir airbandb préalablement réservé. Vous pourrez y jouer aux boules par exemple, le soir à la fraîche. La nuit, comme dirait Rimbaud, les étoiles font au ciel leur doux frou-frou. Dans la journée, la plage. Celle de Silverleaves est très belle. Le bas (que je préfère) est un peu collant, je parle du sable, mais dans l’ensemble, on caracole, pas besoin d’être excessivement culotté, juste éviter les talons aiguilles. Enfin, je recommande, pour les amateurs d’impressions corsées, les zones sensibles de Black Spur (l’éperon noir si je traduis bien) et, dans un autre style, la cité très glamour de Clunes. Sa devise, qu’on ne s’en étonne pas davantage, serait paraît-il empruntée aux chevaliers de l’Ordre de la Jarretière : « Honni soit qui mal y pense ».

GRANDE ROUTE DE L’OCÉAN

Cet océan, c’est l’immense désert austral. Il conduit à l’Antarctique. Depuis Melbourne, il faut rouler trois cents kilomètres environ pour atteindre les falaises mythiques que, cadeau de Noël aidant, j’ai eu la chance de survoler en hélicoptère. Les koalas ne sont pas rares dans la région, au point de dévorer des pans entiers de la forêt d’eucalyptus. Les vagues, elles,  se fracassent, éternellement. Et nous, qu’avons-nous de mieux à faire que de continuer d’ouvrir les yeux.

MELBOURNE WAY OF LIFE

Melbourne est, paraît-il, l’une des villes les plus agréables du monde. Le climat y est certes déroutant, mais il est vrai que le charme de cette grande cité n’est pas usurpé. Saint Kilda, dont j’ai découvert cette année le jardin exotique et les plages, me rappellent Juan-les-Pins, en moins bling bling cela va de soi. La city grouille, été comme hiver, au point qu’on apprécie toujours le soir venu ce petit verre en terrasse surélevée. J’ai déjà parlé hier de Fitzroy mais il faudrait aussi citer Carlton, Parksville, Waterfront et d’autres quartiers… À découvrir lors de prochains séjours !

FRENCH FITZROY

J’ai aimé cette promenade dans Fitzroy, à Melbourne, le jour de Noël.

Fitzroy, je serais tenté de dire que c’est le quartier des Français, du moins ceux que je connais et qui, depuis « La Niche », se retrouvent autour d’un verre à refaire leur monde à l’envers, à commenter les dernières nouvelles venues de l’autre côté, lointaine France toujours chère à leurs coeurs. Anthony, le Breton, a passé le relais à Lydie, la Bretonne, et je ne peux que souhaiter à ce petit bout de France australe d’aller toujours bon vent, comme un joli petit bateau courageux.

PS : quelques photos de cet album ont été prises en hiver.

CARNETS DE L’INNOCENCE

J’aimerais être capable dans ces nouveaux carnets de retrouver les circonstances des premiers pas et surtout les impressions qu’ils ont laissées, l’imaginaire dans lequel ils pouvaient s’inscrire, les erreurs ou plutôt les illusions qui accompagnent l’inexpérience des lieux parcourus pour la première fois, à des moments donnés de nos vies. Pour cela il faudrait pouvoir retrouver, comme tente de le faire Annie Ernaux dans son dernier ouvrage(*), le jeune homme (ou la jeune femme) que l’on a été, dans le climat de l’époque, avec l’état de ses connaissances du moment, son « innocence », ses espoirs, ses préjugés, le déjà vécu, les représentations diverses et autres déterminations qui orientaient en ces temps-là sa façon d’être au monde, et ce sans se laisser envahir par les événements traversés depuis lors, les autres voyages, les retours éventuels sur les lieux du premier passage.

J’ai terminé mon dernier article (« LA FRONTIÈRE ») sur la mention de photos floues. En juillet 2009, la première, prise à l’extérieur de l’aéroport de Sydney, est floue également. J’ai dû demander à un quidam de bien vouloir me prendre là, avec mon chariot à bagages. C’est le petit matin, j’arrive de Bangkok, et je me rappelle m’être dit : « Tu y es, tu y es, il faut immortaliser ces premiers pas, garder la trace de ce moment. »

Cette arrivée à Sydney, je ne l’imaginais pas vraiment possible quelques mois auparavant. Comme si, à tous les sens du terme, je n’en aurais jamais les moyens. L’hémisphère Sud, dans mon esprit d’alors, était un rêve en quelque sorte inaccessible, un renversement utopique qui, longtemps, m’avait conduit à fantasmer sur le franchissement de la ligne de l’Équateur, à considérer que la démarcation distinguait ipso facto ceux qui l’avaient si je peux dire enjambée, gagnant par là un prestige dont je ne pouvais, moi, me targuer. L’homme photographié ici (je ne peux pas parler de jeune homme, malheureusement) est donc envahi par une sorte de jubilation, mélange d’innocence enfantine (ou plutôt adolescente), de vanité, de narcissisme, de jouissance tactile de sentir, malgré sa polaire, la fraîcheur matinale de Sydney, cette incroyable légèreté de l’air à laquelle j’associe toujours cette ville lumineuse, probable invention de ma part, scientifiquement absurde, mais qui nait là, à ce moment précis où est prise la photographie.

Par la suite, la journée s’est écoulée lentement, un peu embrumée par le décalage horaire. Nous nous étions donné rendez-vous sur les marches de l’opéra mythique, j’ai attendu longtemps alors que la nuit était déjà tombée, et tout à coup j’ai vu Marine en contre-bas et de biais par rapport à ma position centrale à mi-hauteur. Elle courait vers moi avec un cri, son sac à dos un peu encombrant (si mes souvenirs sont exacts) et ses ballerines rouges, choisies pour me faire plaisir. Nous nous sommes serrés si fort que de longues secondes ont dû passer avant que nous ne regardions mutuellement nos visages en larmes. Nous avons marché au petit bonheur au pied de l’édifice, main dans la main, comme si j’avais retrouvé mon enfant après une sortie scolaire, une colonie de vacances, une séparation sensiblement plus longue que d’habitude et qui justifie toujours des retrouvailles un peu marquées, de longs récits, un rassérènement dont chacun, parent et enfant, a besoin.

Beau moment, comme on s’en doute… Je continuerai ainsi, dans les jours qui viennent, ces carnets de l’innocence, ces carnets des premières fois.

(*) Annie Ernaux, Mémoire de fille, Gallimard, 2016.