GRANDE ROUTE DE L’OCÉAN

Cet océan, c’est l’immense désert austral. Il conduit à l’Antarctique. Depuis Melbourne, il faut rouler trois cents kilomètres environ pour atteindre les falaises mythiques que, cadeau de Noël aidant, j’ai eu la chance de survoler en hélicoptère. Les koalas ne sont pas rares dans la région, au point de dévorer des pans entiers de la forêt d’eucalyptus. Les vagues, elles,  se fracassent, éternellement. Et nous, qu’avons-nous de mieux à faire que de continuer d’ouvrir les yeux.

MELBOURNE WAY OF LIFE

Melbourne est, paraît-il, l’une des villes les plus agréables du monde. Le climat y est certes déroutant, mais il est vrai que le charme de cette grande cité n’est pas usurpé. Saint Kilda, dont j’ai découvert cette année le jardin exotique et les plages, me rappellent Juan-les-Pins, en moins bling bling cela va de soi. La city grouille, été comme hiver, au point qu’on apprécie toujours le soir venu ce petit verre en terrasse surélevée. J’ai déjà parlé hier de Fitzroy mais il faudrait aussi citer Carlton, Parksville, Waterfront et d’autres quartiers… À découvrir lors de prochains séjours !

FRENCH FITZROY

J’ai aimé cette promenade dans Fitzroy, à Melbourne, le jour de Noël.

Fitzroy, je serais tenté de dire que c’est le quartier des Français, du moins ceux que je connais et qui, depuis « La Niche », se retrouvent autour d’un verre à refaire leur monde à l’envers, à commenter les dernières nouvelles venues de l’autre côté, lointaine France toujours chère à leurs coeurs. Anthony, le Breton, a passé le relais à Lydie, la Bretonne, et je ne peux que souhaiter à ce petit bout de France australe d’aller toujours bon vent, comme un joli petit bateau courageux.

PS : quelques photos de cet album ont été prises en hiver.

CARNETS DE L’INNOCENCE

J’aimerais être capable dans ces nouveaux carnets de retrouver les circonstances des premiers pas et surtout les impressions qu’ils ont laissées, l’imaginaire dans lequel ils pouvaient s’inscrire, les erreurs ou plutôt les illusions qui accompagnent l’inexpérience des lieux parcourus pour la première fois, à des moments donnés de nos vies. Pour cela il faudrait pouvoir retrouver, comme tente de le faire Annie Ernaux dans son dernier ouvrage(*), le jeune homme (ou la jeune femme) que l’on a été, dans le climat de l’époque, avec l’état de ses connaissances du moment, son « innocence », ses espoirs, ses préjugés, le déjà vécu, les représentations diverses et autres déterminations qui orientaient en ces temps-là sa façon d’être au monde, et ce sans se laisser envahir par les événements traversés depuis lors, les autres voyages, les retours éventuels sur les lieux du premier passage.

J’ai terminé mon dernier article (« LA FRONTIÈRE ») sur la mention de photos floues. En juillet 2009, la première, prise à l’extérieur de l’aéroport de Sydney, est floue également. J’ai dû demander à un quidam de bien vouloir me prendre là, avec mon chariot à bagages. C’est le petit matin, j’arrive de Bangkok, et je me rappelle m’être dit : « Tu y es, tu y es, il faut immortaliser ces premiers pas, garder la trace de ce moment. »

Cette arrivée à Sydney, je ne l’imaginais pas vraiment possible quelques mois auparavant. Comme si, à tous les sens du terme, je n’en aurais jamais les moyens. L’hémisphère Sud, dans mon esprit d’alors, était un rêve en quelque sorte inaccessible, un renversement utopique qui, longtemps, m’avait conduit à fantasmer sur le franchissement de la ligne de l’Équateur, à considérer que la démarcation distinguait ipso facto ceux qui l’avaient si je peux dire enjambée, gagnant par là un prestige dont je ne pouvais, moi, me targuer. L’homme photographié ici (je ne peux pas parler de jeune homme, malheureusement) est donc envahi par une sorte de jubilation, mélange d’innocence enfantine (ou plutôt adolescente), de vanité, de narcissisme, de jouissance tactile de sentir, malgré sa polaire, la fraîcheur matinale de Sydney, cette incroyable légèreté de l’air à laquelle j’associe toujours cette ville lumineuse, probable invention de ma part, scientifiquement absurde, mais qui nait là, à ce moment précis où est prise la photographie.

Par la suite, la journée s’est écoulée lentement, un peu embrumée par le décalage horaire. Nous nous étions donné rendez-vous sur les marches de l’opéra mythique, j’ai attendu longtemps alors que la nuit était déjà tombée, et tout à coup j’ai vu Marine en contre-bas et de biais par rapport à ma position centrale à mi-hauteur. Elle courait vers moi avec un cri, son sac à dos un peu encombrant (si mes souvenirs sont exacts) et ses ballerines rouges, choisies pour me faire plaisir. Nous nous sommes serrés si fort que de longues secondes ont dû passer avant que nous ne regardions mutuellement nos visages en larmes. Nous avons marché au petit bonheur au pied de l’édifice, main dans la main, comme si j’avais retrouvé mon enfant après une sortie scolaire, une colonie de vacances, une séparation sensiblement plus longue que d’habitude et qui justifie toujours des retrouvailles un peu marquées, de longs récits, un rassérènement dont chacun, parent et enfant, a besoin.

Beau moment, comme on s’en doute… Je continuerai ainsi, dans les jours qui viennent, ces carnets de l’innocence, ces carnets des premières fois.

(*) Annie Ernaux, Mémoire de fille, Gallimard, 2016.

POUR FAIRE LE PORTRAIT D’UN CASOAR

Attaque l'hommeessai

Si l’on veut observer, photographier ou, éventuellement, peindre  (plus risqué) un casoar, il existe trois possibilités.

  1. Se rendre dans un zoo (mais ils ne sont pas légion à proposer cette attraction).
  2. S’enfoncer à pied dans la jungle de Papouasie-Nouvelle Guinée (mais elle est difficile d’accès).
  3. Prendre la route entre Port Douglas et Cap Tribulation dans le Queensland, la remonter, la redescendre, la remonter, la redescendre, la remonter, la redescendre, jusqu’à ce qu’un spécimen traverse devant la voiture.

À titre personnel c’est la dernière solution que j’ai expérimentée, dans un mélange surprenant d’excitation, d’extrême satisfaction égocentrée (« J’AI VU un casoar ! »), de pétoche et finalement de frustration. Cela va très vite, en effet. Et l’observation est d’autant plus courte qu’une grande partie du temps imparti pour cela (dépendant du bon vouloir de l’animal) est consacrée à l’opération consistant à sortir son appareil photo en évitant de verser dans le fossé, à le régler correctement et à tenter de viser la cible sans trop trembler (que l’on tremble de peur ou d’excitation, cela revient au même). Le résultat, dont je ne devrais pas faire la publicité (mais après tout, je ne suis pas photographe animalier), pour le moins raté, est visible dans l’album accompagnant ce nouveau billet. On y découvrira, outre le casoar furtif, les merveilles de cette partie septentrionale du Queensland, un des lieux où Cook a débarqué. Par deux fois, j’ai pu visiter la région et je garde un souvenir grandiose de ces marches sur les plages immenses, bordées par l’une des dernières forêts primaires de la planète. Le soir, en particulier, on est vraiment dans la beauté.

LA GERBE BARRIER REEF

Et donc le Queensland, c’est l’État de la Great Barrier Reef. À Cairns nous avons décidé de casser notre tirelire pour nous offrir un survol des parages. Le pilote, je crois, était hollandais ou peut-être croate (mais pas polonais). Et nous avons embarqué dans son coucou en compagnie de deux autres touristes. Marine n’était vraiment pas rassurée, je crois que cela se voit sur une des photos, et moi j’ai très vite compris que le mal de mer, enfin, je veux dire le mal de l’air, allait me donner l’envie d’atterrir très vite. Quand le pilote, croyant apercevoir une raie, s’est mis à faire un looping (j’exagère à peine), j’ai bien cru que nos voisins couraient le réel danger d’une aspersion inopinée. Mais non, j’ai su me tenir, stoïque, mais finalement peu concerné (c’est là mon regret) par le spectacle formidable qui s’offrait à nos yeux.

Je raconterai un jour prochain l’autre « aventure » qui consista cette fois, après le survol, à visiter les profondeurs de la Grande Barrière. Mon ami Gac, grand amateur de Spielberg, en a tiré un film qui restera dans les annales du cinéma commercial.

RITOURNELLE DANS LA NUIT

Puisque nous sommes en ce moment dans le Queensland, restons-y encore un peu. Je ne sais plus au juste si c’est la veille, le matin même ou le lendemain de notre passage au désormais légendaire carrefour d’Ingham, toujours est-il que nous avons dormi aussi sur une aire en contre-bas de la route, plongée dans l’obscurité totale au moment où, faute de mieux, nous avons décidé d’y faire étape. Les distances sont longues en Australie, et Marine confirmera qu’il faut toujours plus de temps qu’on en a prévu pour se rendre d’un point A à un point B, que la fatigue ou la prudence conduisent les voyageurs là où ils le peuvent, quand bien même la destination envisagée au départ ne serait pas atteinte et l’endroit où l’on s’arrête finalement aussi noir que l’intérieur d’un tunnel. C’est ce qui nous est arrivé cette nuit-là. Dans l’obscurité donc nous avons arrêté le van, exploré à tâtons les immédiats alentours, ouvert le capot arrière et, à la lueur du plafonnier et peut-être d’une lampe électrique, commencé la tambouille (un grand philosophe, plutôt expérimenté en la matière, vous dira qu’il faut toujours manger en voyage, que la faim provoque à coup sûr les pires disputes, et qu’il en va ainsi de la poursuite sereine du périple : mangez, sinon vous allez vous taper sur la gueule). Nous étions donc en train de nous affairer devant le petit lavabo du van, probablement autour d’une boîte de maïs (je dis cela pour donner un exemple plausible car, en réalité, je ne me souviens plus de la nature exacte du menu ce soir-là), bref, nous « cuisinions » gaiement, lorsque tout à coup, du fond de l’obscurité et du silence, venue d’une direction que nous avions bien du mal à repérer compte tenu de la visibilité toute relative de notre environnement, une voix a surgi. C’était une sorte de chant que, dans mon souvenir, je réentends enfantin, innocent, heureux en somme ; un petite musique à la fois familière et étrange, disons comme une comptine peut-être ou bien alors une ritournelle comme celles des Pygmées du Centrafrique ou du Cameroun (les Bakas par exemple), plutôt envoûtante, mais avec ce caractère innocent dont je parlais, « premier » (comme on parle des « arts premiers »), venue du fond des âges, des légendes et des mythes de l’origine, du dialogue – premier, oui – de l’homme avec la nature. Toutes proportions gardées et, bien entendu, à l’envers puisque nous étions dans l’hémisphère Sud, plus riche en eucalyptus qu’en platanes, c’était un peu comme la musique d’Albin dans Un de Baumugnes, le génial roman de Jean Giono : « C’était une eau pure et froide que le gosier ne s’arrêtait pas de vouloir et d’avaler ; on en était tout tremblant ; on était à la fois dans une fleur et on avait une fleur dans soi, comme une abeille saoule qui se roule au fond d’une fleur. (…) Eh bien, la musique d’Albin, elle était cette musique de feuilles de platane, et ça vous enlevait le coeur. » Et il n’est pas faux de dire que, en effet, nous sommes restés là suspendus, notre ouvre-boîte à la main, sidérés dans ce moment exceptionnel où de la nuit la plus profonde se manifestait le miracle d’un chant totalement inédit, inouï, venu d’un autre temps. Il est alors apparu celui qui nous l’offrait sans le savoir, il marchait et passa devant nous, venu du noir et aussitôt disparu, de passage et chantant sa ritournelle dont nous ne connaîtrions jamais le sens.

C’était un Aborigène.

Il passait et chantait. Il est retourné à la nuit.

PS : les photos de l’album, on s’en doute, ont été prises le lendemain matin.

MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE

Ce jour-là, Marine et moi étions dans le Queensland, à la tombée du soir. Nous avons filmé ce carrefour à Ingham, une petite ville de passage sur la route de Townsville (pléonasme, semble-t-il) que nous comptions rejoindre pour passer la nuit. Après le feu rouge, nous avons continué tout droit, alors qu’il nous aurait fallu  tourner à droite. Parfois on se plante, n’est-ce pas ? Après une heure de route, la chaussée est devenue étroite en effet, endommagée par des nids de poule et bordée d’ornières. Apparemment nous n’étions pas dans la bonne direction. C’est lorsque nous sommes arrivés sur une piste sablonneuse au milieu d’un champ de maïs que nous nous sommes rendus à l’évidence : il fallait faire demi tour si nous voulions retrouver la route de Townsville, c’est-à-dire repasser par le carrefour d’Ingham, celui où nous nous étions trompés. La nuit était tout à fait tombée maintenant et nous avons arrêté le van près d’une ferme. Un bref instant, j’ai pensé à Massacre à la tronçonneuse. Il faisait très noir; une ampoule, quelque part, clignotait. Un chien a aboyé puis s’est tu. Derrière la maison, nous avons gravi un escalier de bois avant de frapper à une porte. Un monsieur est venu nous ouvrir tandis que sa femme regardait une émission de télé réalité sur un vieux poste (autre pléonasme : dans les films d’horreur, je ne sais pourquoi, cela se passe toujours dans des fermes équipées de vieux postes qui grésillent. Ce doit être un code.) Le type était d’origine italienne et Marine a échangé quelques mots avec lui dans sa langue d’origine. C’est comme cela que nous avons appris que le couple était installé en Australie depuis plus de trente ans. Ils faisaient du maïs, comme on aurait pu s’en douter, une activité somme toute inoffensive. Quoi qu’il en soit, nous nous étions bien trompés de chemin, nous devions retourner sur nos pas : plus d’une heure encore, dans l’obscurité, avant de retrouver lngham. Cette fois, au carrefour, nous avons tourné à droite. Vu l’heure (il était presque onze heures du soir) je n’ai pas tourné d’images. Il fallait continuer notre route.

PS : Les quatre photos ci-dessous sont floues. La peur sans doute.