LA PART DE L’EAU : LE FILM

L’Afrique manque-t-elle d’eau ?  La ressource vitale sera-t-elle suffisante pour répondre dans l’avenir à la forte croissance démographique ? Quelle accessibilité pour une eau potable de bonne qualité ? Voilà les questions auxquelles tente de répondre ce documentaire de 12 minutes. Je l’ai tourné dans la région de Diébougou, au Burkina Faso, en compagnie de mes amis Frédéric Bernardeau et Anne-Thérèse Rendu.

Bonne projection et bon partage !

LA FRONTIÈRE

Une fois passée la Volta Noire, qu’on appelle aujourd’hui le Mouhoun, j’ai senti que le voyage, pour une heure volée, allait changer de nature, qu’il s’agirait d’autre chose de plus intime malgré la présence bienveillante de mes compagnons de route. Depuis plus de dix ans, passant le carrefour de Djibologo, nous tournions toujours à droite direction Diébougou, Gaoua, Loropéni. Mais c’est à gauche que j’aurais voulu aller, vers Ouessa, Hamele, vers la frontière. Jamais nous ne prenions cette route alors qu’elle m’aurait ramené à ma vie de jeunesse, au pèlerinage qui aimante (trop ?) souvent mes pas, à ce fichu passé dans lequel sans vraie relâche je voyage depuis les premiers commencements. Peut-être fallait-il l’orage terrible que nous essuyâmes à Dissin ? Peut-être devions-nous rencontrer le mélancolique Pierre Hien, prêtre, musicien et chanteur dont la voix s’est perdue, homme remarquable de tact ?

Il nous a guidés.

D’interminables files de camions immatriculés GH s’étiraient le long du goudron. Premier signe. À cette heure tardive de l’après-midi la lumière devenait plus mate. Ouessa nous parut un bourg sans charme, une rue (ou plutôt une voie) encombrée, animée de cette vie un peu louche des villes frontières où se font les affaires, les trafics et autres petits arrangements. Passé le centre, il faut rouler encore quelques kilomètres. Nous croisons un poste de police, une station de pesage dont – je l’apprendrais plus tard – la balance triche. La brousse ici ressemble à une succession de terrains vagues. Et puis tout à coup se profile dans le ciel gris du soir l’arche imposante de la frontière, surmontée de son étoile noire. Nous nous garons à gauche. Fraternellement Anne-Thérèse et Frédéric comprennent mon émotion ; Pierre descend du véhicule. En tant que Burkinabé le passage de la frontière ne pose aucun problème pour lui ; pas besoin de visa. Je le suis. Un douanier tout de noir vêtu nous interroge du regard, de l’autre côté de la ligne. Accompagné de Pierre, je la franchis résolument et fais ces quelques pas dans le pays mythique, totalement réinventé depuis toutes ces années, revisité tant de fois dans mes voyages imaginaires, objet de rêves romanesques, auréolé de prestige, paradis perdu. Nous sommes au Ghana. Anne-Thérèse et Frédéric nous y rejoignent. Le douanier, contrairement à mes craintes, est débonnaire. Je lui parle en anglais de son pays, de mon enfant, du lien qui m’attache à ce coin de l’Afrique. À toute vitesse du temps s’écoule, je voudrais tout regarder, distinguer le particulier alors qu’en dehors de la latérite qui remplace le goudron, rien ne se détache de différent, même pas la station essence abandonnée à notre droite. Comme en équilibre est posé ce poste frontière sur l’épaule du Ghana, tout en haut à gauche sur la carte. Pour un peu je pourrais en faire un balcon, belvédère imprenable sur tout le pays, le grand déroulement de la savane, des lacs et des forêts jusqu’au Golfe de Guinée, les forteresses chancies de la Gold Coast, les quartiers verdoyants d’Accra, l’Abokobi Road où nous promenions Marine en poussette, « NICE GIRL » ! Mais la réalité est plus prosaïque. À 18 heures le douanier referme le portail ; la frontière ne rouvrira que le lendemain matin. Comme des alpinistes au sommet d’une montagne qu’il faut vite quitter car la tempête approche nous nous prenons en photo mutuellement. Parmi ces photos, quelques-unes seront floues.

LA PART DE L’EAU

Au petit matin le va-et-vient commence. Au bas de la colline, la borne-fontaine n°10 a été installée par le nouveau service public de l’eau, l’ONEA, et les femmes – c’est leur affaire – remplissent les bassines, bidons, citernes roulantes. Elles reviendront plusieurs fois au cours de la journée, il faut de l’eau pour tout : arroser les plantations, assurer le nettoyage, faire la cuisine, préparer le dolo, cette bière de mil qui bout de longues minutes dans d’énormes marmites.

Cette année, avec mes compagnons de voyage, nous avons décidé de réaliser un documentaire sur le sujet, l’eau, moins rare qu’il n’y paraît dans cette région de l’Afrique (nous ne sommes pas au Sahel) mais qui ne devient ressource que lorsqu’elle est efficacement captée et traitée. Lassane Ouedraogo (son nom indique ses origines nordistes), sérieux comme un pape (encore que le bon François contredit souvent l’expression), nous reçoit dans ses nouveaux bureaux de la mairie. Il est le représentant de l’ONEA dont le rôle de service public est justement d’assurer le captage et la distribution de l’eau dans les villes. À Dano, un château d’eau domine toute l’agglomération et fournit une eau de bonne qualité, chlorée et contrôlée quotidiennement. C’est lui qui alimente les fontaines, désormais au nombre de quarante-quatre sur l’ensemble de la commune. La politique publique vise, par l’installation de ces fontaines, à éliminer progressivement les puits privés comme celui de la paroisse, par exemple. La qualité de leurs eaux, dit le fonctionnaire, serait douteuse et peut poser des problèmes, en particulier à la saison des pluies où l’on constate un afflux de personnes malades dans les hôpitaux. Pour gérer le bon fonctionnement et l’utilisation rationnelle des fontaines, des femmes choisie pour leur rigueur et leur autorité sont nommées responsables. Nous avons un moment l’intention d’interviewer Traoré Alizèta, « gérante » de la borne 10, mais finalement le temps nous manquera pour l’interroger sur sa vision de la question.

Nous ne saurons pas non plus quelles sont exactement les ressources de la nappe phréatique dans le secteur. Personne ne le sait pour le moment. À Dano, la retenue Dreyer (du nom de cette entreprise allemande qui a beaucoup fait pour le pays), permet l’irrigation d’une vaste zone maraichère, un endroit merveilleux lorsque le soleil décline et dore la surface des eaux. Je filme ce panorama splendide pendant qu’Anne-Thérèse et Frédéric discutent avec quelques enfants plongeurs. Vers Pa, Fafo ou Navielgane, d’autres lacs ou étangs existent. Les vaches y viennent boire, les villageois s’y alimentent, comme dans le fleuve Volta où nous observerons les femmes reconstituer leur réserve le soir venu.

Ce sujet est immense et je compte bien sur la célérité de mes partenaires pour le texte de la voix off. Un dernier mot, en ce qui me concerne, car je l’avais promis précédemment… En Afrique, on sert à chaque nouveau visiteur « l’eau de l’étranger ». Rien ne peut se dire ou se faire avant ce rituel. Si l’étranger accepte de boire l’eau de la maison, c’est qu’il est venu avec de bons sentiments. Cette eau est aussi un gage pour ceux qui l’accueillent. L’étranger est pour eux un être mystérieux. Lui offrir l’eau est une façon de lui accorder le respect, mais ce respect est mêlé d’un peu de crainte en raison de son étrangeté même.

PS : la rédaction de ces nouveaux carnets prend fin demain avec un dernier article. L’écriture du voyage est un second voyage, quand bien même ces articles seraient loin de faire le tour de tout.

AMADOU

Retrouvailles en 2007 : Amadou Bakouan, Dieudonné Hien, Anne-Thérèse Rendu.

Une fois n’est pas coutume, j’ouvre aujourd’hui les colonnes de Till the end à une autre plume. Qui en effet pouvait mieux parler d’Amadou Bakouan qu’Anne-Thérèse Rendu ?!

Février 2003, c’est mon premier séjour au Burkina Faso. L’abbé Dieudonné nous invite dans le village de brousse Fafo où il vient d’être envoyé par son évêque. Fafo, village sans eau ni électricité, dont Dieudonné ne parle pas la langue, où nous arrivons après nous être bien perdus, loin au-delà du goudron. Pourtant, malgré ce dénuement, Fafo est doté d’une école primaire.

C’est ce jour là que nous avons rencontré Amadou pour la première fois. Amadou, en réalité Amadou Kayoussou Bakouan. Il est ce jeune instituteur à la voix douce qui ne nous quitte pas de la journée. Élisabeth et moi discutons de tout avec lui en arpentant les rues du village : de pédagogie (il va bientôt passer sa certification, Philippe Meirieu il connaît, si on pouvait lui en envoyer un livre, il aimerait bien…); des attentats du 11 septembre 2001 (et on s’aperçoit qu’en pleine brousse il a été au courant avant nous, le matin même, on ne sait pas comment) ; de ses élèves enfin. Rares sont ceux qui poursuivent au collège, à 10 km de là. Il faut quitter le village, réunir les 25 000 francs CFA de scolarité annuels (30 euros), et les classes y sont encore plus nombreuses qu’en primaire. De loin il suit ses anciens élèves, les encourage, on comprend qu’il les soutient aussi matériellement à la mesure de ses moyens. C’est ce jour-là qu’est née l’idée des « parrainages d’Amadou », qui soutiennent une vingtaine d’élèves aujourd’hui. Et c’est ainsi que nous avons appris au cours de ce voyage d’avril 2016 qu’Amidou Dao, le plus ancien d’entre eux, devenu électronicien, vient peut-être d’être embauché chez Dafani, l’entreprise burkinabè de jus de fruits. Une date pour l’ASPA !

Avec Élisabeth Janin en 2007.

La photo qui ouvre cet article immortalise notre seconde rencontre avec Amadou, en 2007 cette fois. Depuis 2003 et quelques lettres, nous avions un peu perdu sa trace. Dieudonné avait quitté Fafo pour Diébougou et il s’était éloigné de son ami et partenaire de scrabble durant les longues soirées solitaires de Fafo. C’est sur la route entre Fafo et Djindjerma que nous avons tout à coup retrouvé Amadou : l’instituteur était devenu directeur de l’école voisine de Djindjerma et père d’un petit garçon. Je me souviens de l’émotion qui nous a saisis les uns et les autres après ces quatre années. Une rencontre miraculeuse, alors que nous pensions ne jamais nous retrouver !

Depuis, nous ne nous sommes plus perdus de vue. À chaque voyage, en 2010, 2012, et 2016 encore, nous retrouvons Amadou et Djindjerma. Les fêtes de Djindjerma restent mémorables : des danses, des haies d’honneur, des repas et des discours, tout le village rassemblé, comme on le voit sur les photos de cette année. Le nom de l’ASPA, en grandes lettres peintes sur le mur de l’école, nous accueille à chaque visite. Le projet s’est étoffé d’une cantine – une bonne assiette de semoule de maïs au beurre de karité – qui a multiplié les inscriptions à l’école, et qu’appuie maintenant un champ scolaire, plus aléatoire, cultivé par les enseignants et les élèves. Nos échanges avec Amadou ont suivi fidèlement les progrès de la communication en Afrique, bientôt les mails ont remplacé les lettres du début, puis sont venus les sms, nous avons même tenté quelques Skype, plus difficiles en raison des coupures Internet. Il y a aussi deux fois par an ces lourdes enveloppes kraft, toutes chamarrées de timbres aux couleurs brillantes, avec leur lot de lettres et de bulletins scolaires, de photos aussi, parfois ornées d’un « Bonne fête du Ramadan » au hasard du photographe.

J’ai demandé un jour à Amadou d’où lui était venue sa passion pour l’éducation, ce lien si fort qu’il noue avec ses anciens élèves. Ce que j’ai compris c’est qu’une année, pendant son enfance, son père le retira brusquement de l’école pour le confier à un oncle marabout responsable d’une école coranique dans une autre ville. Selon la tradition de l’enseignement coranique, il devint alors un petit « talibé », l’un de ces jeunes garçons comme on en voit dans les rues de Ouaga ou à l’arrêt des cars sur les routes, reconnaissables à la grosse boîte de sauce tomate qu’ils portent au cou, et qui doivent mendier pour le maître qui les héberge, les enseigne et les nourrit. Cette pratique ancestrale de la mendicité, censée enseigner l’humilité aux enfants, s’est aujourd’hui largement pervertie en Afrique du Nord-Ouest (*). Désespéré quant à lui, Amadou n’eut de cesse de convaincre son père de le reprendre et de le remettre à l’école publique. Je ne sais pas au bout de combien de temps il put finalement y retourner, mais il fut entendu. Est-ce cette expérience traumatisante qui a construit l’homme et l’ami que nous connaissons ? Difficile à savoir car Amadou, si proche à nos yeux des hussards noirs de la IIIe République,   ne se livre pas souvent. Nous savons bien pourtant ce que nous partageons ensemble depuis plus de dix ans : la conviction que la connaissance et l’éducation libèrent. Une confiance commune enfin dans l’avenir du « pays des hommes intègres », tel que l’avait baptisé Thomas Sankara.

Amadou, homme intègre, notre ami.

A-Th Rendu

(*) Voir sur Internet l’article du Monde du 3 septembre 2007 : les petits mendiants d’Allah, qui décrit bien ce phénomène de nos jours dans les grandes villes d’Afrique du Nord-Ouest.

Et en 2016

DANS LA JOIE OU LA DOULEUR

Avril est la saison des mangues au Burkina Faso. Charnues, douces, juteuses, elles sont le délice des enfants. Lorsque nous arrivons à Kokoligou, le village est en deuil. Une fillette de dix ans s’est tuée en chutant d’un manguier. Notre ami, Dieudonné Hien, nous présente son frère, chef du village, qui s’excuse de ne pouvoir nous accueillir comme tous l’auraient souhaité : dans la joie.

L’hospitalité, en Afrique de l’Ouest, n’est pas un vain mot. Une fois bue « l’eau de l’étranger » (je reviendrai sur cette coutume dans un autre article), le voyageur est toujours bien reçu. Les présentations réciproques sont la règle et inaugurent toute conversation. Chacun prend des nouvelles des familles respectives, formule des souhaits pour l’autre, laisse un peu de place aux silences, avant que ne commencent les échanges, la palabre. N’importe quel Africain saura par ailleurs vous remercier d’être allé jusqu’à lui, d’être venu de si loin. La jambe, dit l’adage, est la daba qui sarcle l’amitié.

À Libiélé, les femmes de l’association « Lève-toi et marche » nous gratifient de danses et de chants. Toute la journée en sera rythmée. À Kari, nouveau lieu de résidence de notre ami Amadou Bakouan, la voiture se fraie un chemin dans la foule des enfants de l’école criant à l’unisson : « Bienvenue ! Bienvenue ! » Après la fête, nous visitons la mosquée. À Djindjerma, enfin, les habituels youyous accueillent notre délégation. La vieille dame que nous connaissons bien est toujours là, vaillante autant qu’il est possible, un modèle de résistance physique et un grand sens de la convivialité !

Ce serait une erreur d’interpréter ces festivités comme du folklore. Nous sommes certes connus et reconnus, remerciés pour l’intérêt que nous portons à nos hôtes. Mais il y a ici la manifestation plus ample d’une façon de vivre en communauté. Cela dépasse de loin le cadre anecdotique de notre court passage. Le regretté Michel Tournier l’expliquait parfaitement dans une de ses pages : tout d’abord, « dans ces pays, rarement un sourire adressé à un inconnu reste sans réponse. Il vous revient aussitôt, comme la colombe de l’arche de Noé fleurie d’un rameau d’olivier. » Puis, comparant la société occidentale d’antan et les pays dits sous-développés (on dirait aujourd’hui pays en voie de développement ) : « Il y a encore moins d’un siècle, l’Européen était lié par sa famille, sa religion, son village ou le quartier de sa ville, la profession de son père. Tout cela pesait sur lui et s’opposait à des changements radicaux et à des options libres. C’est à peine s’il choisissait sa femme, et il ne pouvait guère en changer. Et toutes ces sujétions s’aggravaient du poids des contraintes économiques dans une société de pénurie et d’âpreté. Mais cette servitude soutenait et réchauffait en même temps qu’elle écrasait. On retrouve cela aujourd’hui quand on voyage dans les pays dits sous-développés. Sous-développés ? À coup sûr pas sous l’angle des relations interhumaines.(*)»

Kokoligou, oui, reçoit bien les étrangers que nous sommes. Les visites donnent lieu à des fêtes. Des poules ou des pintades sont offertes ainsi que de la vannerie, des instruments de musique, toutes sortes de nourriture. Qu’une famille cependant vienne à connaître le malheur, et c’est le village tout entier qui communie dans la peine. On est ici ensemble, dans la joie et la douleur ; et nous, nous passons puis repartons, plus heureux d’exister, plus riches d’avoir appris.

(*) Michel Tournier, Le vent Paraclet, 1977.

LA MARCHE DE MONSEIGNEUR

L’évangélisation des populations animistes du Sud-Ouest de l’actuel Burkina Faso a commencé dans les années 30 du dernier siècle et elle se poursuit aujourd’hui. Nous marchons depuis un moment dans une nature magnifique, piquée de baobabs et d’arbres à néré ou karité. En chemin quelques paysans nous saluent, cultivant le mil près de leurs concessions modestes. C’est le pays Lobi, un des plus reculés et des plus mystérieux de l’Afrique de l’Ouest. Ici, l’immense majorité de la population vit dans des conditions précaires, peu soucieuse des affaires du temps et du train des choses.

Que faisons-nous dans ce décor de livre de géographie ? Avec Eulalie Dabiré, nous cherchons l’évêque de Diébougou, Monseigneur Der Raphaël, que la rumeur a posé quelque part par ici, non loin de l’emplacement aménagé où, le soir-même, aura lieu la fête pastorale. Nous bifurquons plusieurs fois sur le chemin sablonneux, nous avançons à l’aveuglette, quand trois adolescents nous viennent en aide. L’homme en blanc est sur la butte, vers là-haut, il s’est arrêté près des cases…

Il faut imaginer la scène. Nous débarquons au beau milieu d’une visite pastorale, une séance d’évangélisation faite par le plus haut dignitaire religieux de la région, en soutane, assis parmi les membres d’une famille Lobi animiste qui, probablement, ne comprend rien à ce qui lui est dit. Parmi les enfants, une gamine a grimpé sur un arbre pour picorer des fruits. La mère, visiblement au centre des enjeux, est assise sur un tabouret, le visage incliné vers le sol, immobile lorsque l’évêque trace sur son front le signe de la croix. Le Notre-Père a été prononcé en lobiri, la langue locale, alors que des poussins traversaient la cour, chatouillant les orteils de l’évêque.

Monseigneur Raphaël Dabiré est un homme fort sympathique. Nous le connaissons depuis notre voyage de 2010. Sa présence dans ces lieux fait partie de son travail et de ses préoccupations. Dans la tradition catholique, il était aujourd’hui le berger et moi je l’ai observé sans filmer (pas osé), presque sans photographier (seulement à sa demande), avec la nette impression d’entrer non plus dans un livre de géographie mais d’histoire, dans une image d’Épinal si on préfère, une sorte de scène figée de la tradition religieuse voire romanesque, alors qu’il s’agissait plutôt d’une rencontre impromptue, d’un moment de partage, fondateur peut-être, éphémère sans doute, sous le signe sinon de Dieu, du moins de l’humanité capable de marcher.

 

LES ÉCOLIERS

La visite des classes est un rituel de nos voyages au Burkina. Tout s’y passe selon un protocole immuable. Excitation des enfants avant notre arrivée, entrée solennelle (élèves debout), salutations collectives (« Bon / jour / Mô / sieur // Bon / jour / Ma / dame // Ça / va / bien »), questions, réponses timides parfois, petits messages d’encouragement, etc. Disons-le, ce n’est pas la situation que je préfère tant elle est artificielle. Il arrive cependant que de vrais débats s’engagent. Ce fut le cas cette année avec les 4èmes du collège de Kokoligou. Intéressant.

Le taux de scolarisation au Burkina est encore faible mais progresse peu à peu. 63 % dès enfants vont à l’école primaire. Les classes sont évidemment surchargées et le collège reste encore difficile d’accès. Ces dernières années, nous avons établi un système de parrainages et œuvré pour la construction de latrines. Évariste, que nous retrouvons par le miracle du téléphone arabe, nous a donné rendez-vous dans un maquis. Responsable de l’association « Diébougou ville propre », il nous montre deux latrines réalisées par les parents d’élèves que nous avons soutenus. Surprise, l’école concernée est une madrasa… J’en conclus qu’une association d’obédience catholique s’honore d’aider aussi les enfants musulmans, quand bien même elle ne l’aurait pas initialement prévu. Avant que nous ne repartions, un parent d’élève nous salue avec beaucoup de chaleur. Ce géant appartient visiblement au staff de l’association des parents d’élèves. Ces associations, présentes un peu partout, sont attentives aux conditions de travail des enfants. À Djinjerma, c’est la cantine que l’ASPA a financée depuis quelques années. Bientôt il en sera de même à Kari. À Kokoligou, les parents achemineront le matériel nécessaire à l’extension du collège. Ce sera notre prochain projet pilote.

Bien sûr, rien n’est simple et les difficultés sont importantes pour beaucoup. Des parents ne peuvent ou ne veulent pas payer les cotisations exigées. Certains élèves, qui pourraient poursuivre leurs études au-delà de l’école, en sont empêchés faute de moyens. Les enseignants sont mal payés et vivent parfois séparés de leurs proches, comme la directrice du collège de Kokoligou, exilée pour trois ans dans le Sud alors que son mari est en poste à Ouaga. On me dira que ce type de problèmes se rencontre en France. De fait, les systèmes sont sur certains points comparables et j’ai noté avec beaucoup d’intérêt les évolutions pédagogiques en vigueur au Burkina. Depuis quatre ans les enseignants ont changé la disposition des bancs à l’intérieur de la classe. L’enseignement, moins frontal semble-t-il, expérimente la pédagogie différenciée, les travaux de groupes, le tutorat entre élèves. La salle désormais s’organise en îlots réunissant cinq ou six élèves appelés à coopérer. Plutôt une bonne méthode selon moi…

UNE VIE DE PAROISSIEN

Ne pas se fier à la liasse de CFA qu’il tient dans sa main droite. Paulin Somda est un curé intègre, et donc, par définition, un bon burkinabé ! Frédéric Bernardeau, Anne-Thérèse Rendu, Carole Lambert et moi-même avons fait sa connaissance à Dano où il officie depuis le départ de Dominique Meda, désormais abbé en Ardèche. La paroisse de Dano, nous la fréquentons depuis longtemps. Homme de peu de Foi, je confesse m’accommoder sans difficulté de cette vie sur la colline, rythmée par la cloche (avec en contre-point le muezzin voisin), les chants des catéchumènes, les bénédicités d’avant repas, le babil des enfants sur le chemin de l’école Germain Nadal (du nom du père blanc fondateur de la paroisse, dans les années 30).

Aujourd’hui, une vie de curé à Dano, c’est une activité débordante, commencée dès 6h30 du matin par la messe en dagara, achevée très tard le soir, après avoir réglé mille problèmes, traité mille questions. Si on ajoute que l’abbé Paulin est, à ses heures, auteur, compositeur et chanteur, on ne peut qu’admirer son énergie, comme ces trois sœurs sagement assises sur la banquette de la boîte de nuit, le soir du bal de l’aumônerie scolaire. Boyaga Botii est son tube ; si j’ai bien compris : « Cesse de te plaindre, lève-toi, et marche ! » Jolie formule qui est aussi le nom et la devise de l’association dirigée par Eulalie Dabiré, une de nos partenaires (j’y reviendrai).

De fait, il faut attendre les heures chaudes de l’après-midi pour trouver un peu de calme et de repos. Une des chiennes habituées de la terrasse a mis bas; six ou sept chiots traînent sous la carcasse d’une Mercedes puis s’amusent tout à coup à poursuivre une pintade. La vieille soeur Odile traverse péniblement le terre-plein surchauffé, appuyée sur sa canne. Hélène ou René, vieilles connaissances, s’affairent autant que le permet leur santé. Anselme, l’instituteur, nous présente Nadia, sa fille de quatre ans (c’était un bébé lors de notre précédent séjour), tandis que retentit la sonnerie de son téléphone portable : un Ave Maria !

Dans ce contexte, Carole Lambert est comme un poisson dans l’eau. Présidente de l’association « Les manguiers de la paix », elle est ici au titre du jumelage des paroisses de Dano et de Roquefort les Pins. Le COD (rien à voir avec l’accord participe passé) est son affaire : soutien aux femmes, formation à la couture, fabrication de savon au karité.  Mais la température baisse (si peu..). Hubert se met au fourneau et les repasseuses à leur table. La petite fille de l’une d’entre elles – deux ans tout au plus – pleure parce qu’elle a peur des Blancs. Roméo, lui, passe dire bonsoir. Fasciné par l’histoire de son père disparu employé dans un grand hôtel parisien, il est travaillé par l’angoisse de devenir à son tour père de famille. Pas si simple à Dano lorsqu’on n’a qu’un petit boulot : attraper des abeilles pour les études environnementales (?) de la compagnie Dreyer.

Maintenant la lumière a changé. Anne-Thérèse et Frédéric se lancent dans des débats théologiques. Je rêvasse… Bientôt il sera l’heure de boire une bière (SO-B-BRA ou Brakina) à Sarepta, à moins que nous ne descendions vers le carrefour, où nous attend la jolie coiffeuse.

QUOI DE NEUF À OUAGA ?

Le crocodile en plâtre de Sabou est bien mal-en-point. Il ne faut cependant pas en déduire que tout va à vau-l’eau au Burkina Faso ; ce n’est pas vrai ; et pour m’y être rendu à cinq reprises en dix ans, je peux attester que tout avance, les signes de croissance sont là, souvent discrets, parfois plus spectaculaires, alors qu’aussi bien sous la chaleur tout se fige, la permanence des traditions, la lenteur, l’immuabilité de certains gestes.

Le voyageur arrive à Ouaga de nuit. Voici une expérience dont on se souvient. Tout d’abord, que faire de la doudoune qui vous a douillettement réchauffé durant le vol ? Les couvertures d’Air France sont de pauvres liquettes et il faudrait mener une enquête journalistique : pourquoi frigorifier systématiquement les passagers avant de les expédier dans l’étuve du poste de douane ? Je m’interroge tandis que j’accroche mon pull et ma veste là où je peux. Le douanier, c’est nouveau, prend mes empreintes digitales et photographie mes documents. Les porteurs de valises semblent s’être un peu calmés. Pas de foire d’empoigne. Il est 22h et il fait 38 degrés.

Depuis 2012, date de notre dernier passage, le Burkina a connu des bouleversements politiques : une tentative de coup d’état, la mise à sac de son Assemblée Nationale, des élections plus ou moins sereines, des révoltes populaires, des attaques terroristes… Encore aujourd’hui, alors que le nouveau président Kaboré s’offusque d’avoir été mal reçu par son homologue français, les maires sont suspendus et il se murmure que le nouveau pouvoir, en favorisant les chefferies traditionnelles, cherche à contourner les processus démocratiques.  Enfin planent des menaces. Ebola, par exemple, mais aussi d’autres plus fantaisistes. Les pommes vendues au bord des routes, dit-on, ont été empoisonnées par des émules de Boko Haram. Les petites marchandes sont dans la difficulté.

Vu de loin, c’est compliqué ; vu de près également. Taiwan, apparemment, est ici chez lui. L’électrification des centres urbains et des faubourgs serait en marche. Le PSG des qataris fournit les maillots (pas de traces de l’OM). La Société Générale (voilà un changement qui ne passe pas inaperçu) installe des distributeurs partout, même à Boromo ou à Dano. On regarde deux matchs de Champion’s League sur deux écrans (plats) à la fois. Pour 1000 francs CFA, enfin, un vieux monsieur aux yeux injectés de sang peut s’offrir une paire de lunettes à la mode sans avoir à compter sur les aléatoires rébus des conteneurs humanitaires… Petits et grands détails que remarque l’œil un tant soit peu avisé. À côté de ça, les millions de sacs plastique chinois continuent leur multiplication désespérante (et sans solutions à moins d’une invention géniale, par exemple un aspirateur géant et sélectif qu’on promènerait le long des routes, au bord des chemins de latérite, dans la savane des éléphants.)

Avec Éric Hien, le nouveau Directeur diocésain de Diébougou, nous retrouvons le centre d’accueil Notre dame de Lorette dans le quartier d’affaires de la capitale. Nuit calme et climatisée. Au matin, habituelle mise en route : petit déjeuner Nescafé-margarine-confiture ; change de la monnaie ; passage au consulat; salutations à notre ami Alain Somda ; poulet-bicyclette dans notre maquis préféré ; plein d’essence, etc. Il nous tarde de quitter la ville pour prendre la route, descendre vers le Sud où il fera peut-être moins chaud. Après tout, on peut aussi espérer.

 

LES VOYAGES EN AFRIQUE

port bouet 2004

Le temps passe et je m’avise que mon premier voyage en Afrique Noire remonte à près de trente sept ans. Depuis, Jacques et Patrick n’y sont jamais retournés. Je me suis quant à moi rendu régulièrement là-bas, dans diverses circonstances mais toujours avec ce sentiment d’y retrouver une part très intime. Si la situation le permet (ou plutôt si de sombres événements géopolitiques ne viennent pas ajourner le voyage), je serai donc à compter du 4 avril une nouvelle fois au Burkina Faso, avec mes amis Frédéric Bernardeau, Anne-Thérèse Rendu et Dieudonné Hien. Les objectifs, je l’ai déjà dit dans mon dernier article, sont clairs : consolider les liens avec nos partenaires, voir ce que sont devenus les chantiers pour lesquels l’association s’est mobilisée, visiter le collège dont nous soutenons l’extension, ramener des images pour de nouveaux documentaires à exploiter dans les écoles, dessiner les contours des actions futures. Pour une fois, nous n’amènerons pas d’adolescents avec nous. Le contexte international nous en a très tôt dissuadés.

À titre plus personnel, j’ai aussi le projet de retourner au Ghana un de ces jours. Mon idée est d’y tourner un film, une enquête pour retrouver les lieux que j’ai côtoyés dans ce pays – et plus précisément à Accra – au début des années 80 : l’Université de Legon, le quartier de Cantonnements, le 37 circle, Le rêve, ainsi que des personnes jadis connues et qui ont dû vieillir comme moi, le Docteur Doddo, Robert Yennah, Charles Ofori, John Orleans Pobee, Sroda Gaveh ou le professeur Amonoo, grand spécialiste de Corneille. Le Ghana, à l’époque, était en pleine crise économique et politique. Nous vivions souvent au rythme du couvre-feu, des barages militaires, des coupures d’électricité, du marché noir pour trouver de l’essence et autres biens de première nécessité. Aujourd’hui, l’ancienne Côte de l’Or fait figure de modèle, « le bon élève de l’Afrique » comme aiment à le dire les spécialistes. Pourtant quelque chose me dit que le tourisme n’y est pas encore des plus simples. Ce sera à vérifier.

Ci-dessus, Côte d’Ivoire et Haute Volta, 1979.

Ghana, Togo, 1983-1984-1985.

Côte d’Ivoire, 2004.

Burkina Faso, 2005.

sénégal 2005

Sénégal, 2005.

Burkina Faso, 2007.

 Côte d’Ivoire, 2008.

Burkina-2010jpg

Burkina faso, 2010.

Burkina Faso, 2012.