SOUS UNE COUCHE DE NEIGE ET D’OUBLI

Une fois n’est pas coutume, je laisserai la parole à mon ami Jacques Bianchi qui, ayant visionné le film, m’a spontanément envoyé ce message. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.

« J’ai beaucoup aimé, 23 minutes, juste la bonne longueur pour sympathiser avec Catherine et le témoignage de son passé. On a beaucoup d’empathie pour ce personnage qui n’a rien de fictif d’ailleurs (ses souvenirs dans l’église sont bouleversants). Cette harmonie de plans séquences et de scènes de la vie courante nous fait réaliser que nous voyageons dans le temps, ce temps qui passe trop vite et sur lequel nous n’avons aucune prise, sauf à attendre cette fonte des neiges sous lesquelles sont enfouis tous nos souvenirs dormants. Tout le monde rêve de vivre cette expérience 50 ans après ! Retourner sur les lieux de son enfance est une chance (celle de vieillir) et une quête initiatique au plus profond de soi-même. Le charisme de Catherine doit beaucoup à cet état d’âme. On s’identifie, on l’envie et on est bercé par les images, ces images en demi teinte d’une nostalgie propre à chacun de nous. Je ne rajouterais pas une scène ni en retirerais une à ce beau film bien monté, à ce scénario bien maitrisé et à ce casting si convaincant. Une de tes  meilleures réalisations,  Alain ! JB »

MISSION

Et nous sommes arrivés à Oujda. La route, depuis Saïdia, longe la frontière algérienne qu’on vient observer à distance, en famille, comme une curiosité. De l’autre côté les voitures passent sous les drapeaux vert et blanc.

Boulevard Mohammed V, Catherine avait en tête le bâtiment de la poste, la cathédrale où elle avait fait sa première communion, et la BMCI où officiait son père. Je resterai discret sur son expérience de retrouver les lieux de l’enfance cinquante ans après les avoir quittés. Cela ne m’appartient pas. Mon rôle était de l’amener là et de filmer ce que cela donnerait. Je l’ai fait ; et je publierai le film demain pour clore ces rapides carnets 2018 du Maroc.

À la prochaine !

UN PETIT PAS POUR L’HOMME…

Ceux qui me connaissent bien savent que je me suis amusé comme un petit fou. J’étais très puérilement excité à l’idée de franchir une nouvelle frontière lors d’un voyage où de toute évidence il n’y avait aucun espoir à nourrir sur ce plan, à moins de prendre, muni d’un gros sécateur par exemple, le risque inconsidéré de ménager une ouverture dans le fil de fer barbelé de la frontière algérienne à Saïdia. Alors où ? On voit très bien le Maroc: l’Algérie d’un côté (mais ça ne passe plus depuis longtemps); la Mauritanie au sud (ils ne sont tout de même pas allés jusque là); l’Espagne alors ? La belle affaire ! Oui mais bon… Sur une carte, avec de bonnes lunettes, un peu de nez dirais-je, le passe-muraille trouvera un de ces lieux romanesques à souhait, fruit de l’inépuisable stratégie des hommes, propre à enflammer l’imagination du rêveur, voire des Tartares. Viens Catherine, je t’emmène aussi en Espagne ! Oui, par la plus petite porte qui soit, une porte à ta taille, si j’ose dire, de l’autre côté d’une vieille ficèle de pêcheur négligemment posée sur le sable. « Nous ferons d’une pierre deux coups ! »

Il a suffi de le dire. Nous avons traversé les montagnes du Rif, les forêts de cèdres dans la brume, nous sommes face à la mer bleue, au ciel bleu, face à la citadelle blanche, le mystère silencieux du Peñón De Vélez de la Gomera. Mais très vite Madame me lâche, ce n’est pas une enfant, elle,  et elle n’est pas collectionneuse de records. Je poursuis donc seul, passant devant une guérite (un douanier marocain armé d’une grosse mitraillette), des sacs de sable, un banc de sable, trois mangeurs de sardines (délicieuses)… Un autre guérite est placée là, vide, touchant la corde bleue, sur le plat d’un isthme minuscule où se croisent quelques mouettes dont j’hésite à déterminer avec exactitude la nationalité.  Bientôt, comme en enfance, comme au ralenti, me voici enjambant la corde (vague souvenir d’un jeu : le saut à l’élastique ? Vagues souvenirs d’Herzog et Lachenal,  d’Hillary et Tenzing, de la première marche sur la Lune, le petit pas pour l’homme, etc.), et me voici maintenant les deux pieds en Espagne, ici, en Afrique, comme dans ces films où le prisonnier évadé atteint la Suisse après avoir traversé les forêts de Bavière, sauvé, prêt à adresser des bras d’honneur à ceux d’en face et d’où il vient. Oui mais bon (deux fois), moi j’ai la mitraillette là-haut, et surtout j’ai Catherine, je ne peux pas la laisser tomber sur un autre continent (qui plonge tout de même jusqu’à l’Afrique du Sud, ne l’oublions pas), je dois la retrouver, la conduire à Oujda ! Avec ce sens du devoir qui fait l’honneur des hommes, des vrais, repassons donc de l’Europe à l’Afrique, en un pas.

La côte méditerranéenne du Maroc présente plusieurs exemples de curiosités géo stratégiques du type du Peñón. On connaît les enclaves de Ceuta et Melilla, mais il faut aussi compter plusieurs secteurs d’îles minuscules généralement bien fortifiées et mystérieusement occupées par d’obscurs Espagnols, il s’en trouve.

RETROUVAILLE SANS S

Ces nouveaux carnets seront plutôt des esquisses. Ils rendent compte avec un peu de retard de mon nouveau voyage au Maroc en compagnie de mon amie Catherine (avril – mai 2018). Né d’une discussion d’hiver (comme lorsque les alpinistes au repos se réunissent au coin du feu, parlent des anciennes courses et des nouvelles à projeter), ce voyage – un énième pour Catherine, le cinquième pour moi – est directement lié à l’ouverture de l’espace aérien aux compagnies low coast, ces machines à déverser du touriste un peu partout et dont chacun est content de profiter en dépit de la sensibilité de ses genoux. M’étant avisé qu’il existait une ligne Marseille – Oujda, j’ai proposé à Catherine de la détourner de son périple habituel (en principe de Nice à Marrakech où elle a passé son adolescence) et de nous rendre là où, depuis cinquante ans, elle n’était en revanche jamais retournée : Oujda, ville lointaine et oubliée aux confins de la frontière algérienne, tout à l’est et hors circuit. À charge pour moi de réaliser un film sur le sujet, traçant mon sillon personnel de la mémoire voyageuse.

Finalement, c’est à Fès que nous avons atterri. Je connaissais la ville. Elle est belle mais ressemble au fond à beaucoup d’autres en Afrique du Nord. Disons plutôt que les stations iconiques (la médina, les souks, les tanneries, la menthe) de ce genre de villes se confondent et j’ai eu l’impression d’être prisonnier d’un circuit obligé. Catherine était sensible à l’habillage sonore (les hirondelles par exemple), je l’ai filmée pour tenter de restituer par l’image sa manière de se réapproprier l’espace de la jeunesse, les sensations que procure la retrouvaille. Le film sera visible dans quatre jours ici même.

PS : l’acception « Retrouvaille » au singulier est rare (action de retrouver quelqu’un, quelque chose) et je l’aime. J’y associe l’idée de la merveille, d’un événement qui se singularise, brille d’un éclat particulier dans notre exhumation des « vieilles vieilleries », quelque chose de magique et de précieux.

TOMBOUCTOU, 52 JOURS…

Ces « carnets des premières fois » – que je reprends ici après une assez longue absence – pourraient constituer un publi-reportage pour Citroën. Mes anciens élèves Samantha Nobilo et Anthony Fragione y trouveront peut-être de quoi stimuler leur amour des 2CV. Je les salue !

Nous sommes en 1980. Giscard d’Estaing est encore au pouvoir mais plus pour très longtemps. Michel Rocard a relancé l’espoir à gauche après la déconvenue des élections de 78, mais c’est bientôt Mitterrand qui raflera la mise. Nous nous trouvons au bord d’un monde qui va bientôt changer, les deux dernières décennies du siècle, en France la future conversion aux lois du marché triomphant, le marketing de la réussite et du « tchallenge » (Tapie, Bouygues), la langue aseptisée des « espaces d’attente » (plutôt que salles, qui sent son vieux), Honesty de Billy Joël, l’arrêt Bosman, Zidane, Chirac et Jospin sur le perron de l’Élysée, que sais-je encore, tout ce qui tissera nos existences de futurs trentenaires, quadras, quinquas, et je m’arrêterai là…

Mais sur le bord seulement. Je viens d’obtenir mon permis de conduire et en 2CV il faut encore presque deux jours pour relier Menton (Alpes-Maritimes) à Sorèze (Tarn). Entre Salon et Montpellier, c’est la route, presque des chemins ! On pique-nique sous un cyprès au son des cigales. Quant à aller au Maroc ! Là il faut au moins cinq jours. Je me souviens de la traversée de l’Espagne, le camping sauvage au bout d’une piste caillouteuse dans les oliviers andalous. Je me souviens du détour de la petite route blanche, sur la carte, le détour par Huescar. Et puis tout de suite après l’arrivée du ferry à Tanger l’absence notable de banlieue, immédiatement le Rif poussiéreux, les hommes en burnous, l’odeur du cèdre, ma première fois en Afrique du Nord, avec Gérard le cousin géographe et Bob Marley en boucle jusquà Zagora, le Tafilalt, là où on annonce 52 jours de chameau pour Tombouctou, le panneau mythique depuis ravalé comme une façade, multiplié sur Instagram (je suppose), reconstitué dans le zoo d’Hanovre pour servir de décor aux animaux du désert.

J’aurais un roman à écrire sur cette première fois-là. Elle fait partie de mon histoire. Et je la garde pour moi. Le mois prochain, n-ième voyage au Maroc. Direction Oujda.