LES DENTS DE L’ARENC

Il y a une intéressante découverte à faire si l’on se promène du côté de la Tour CMA CGM de Marseille : les requins de l’aquarium du Conseil Général. Tel ou tel guide des curiosités marseillaises vous dira qu’il faut, en principe, une autorisation pour le voir ; en réalité on peut s’en passer et tout simplement pousser la porte en tourniquet. Par une après-midi lumineuse d’hiver on sera aussi frappé par les couleurs du quartier ARENC EURO MÉDITERRANÉE, une vitrine de la ville où se détachent la tour de l’architecte anglo-iraquienne Zaha Hadid et celle, encore en chantier, de Jean Nouvel. Les sumos de David Mach, outre ce conteneur de la CMA, semblent soulever la tour elle-même. Plus loin je flâne vers le Silo et jusqu’aux Terrasses du Port. Ici le centre commercial, qui s’est dispensé de librairies mais fait la part belle aux grandes marques de textile, rappelle le bling bling de Dubaï. Même à Noël je l’ai pourtant toujours trouvé plus ou moins vide, tout comme les Docks, récemment inaugurés de l’autre côté de la rue. Peut-être ce (faux ?) luxe n’est-il pas vraiment fait pour Marseille ? La transformation des entrepôts en galeries marchandes, à ma connaissance, ne «prend» pas. Comme si la ville – parmi les plus pauvres de France, faut-il le rappeler ? – n’y retrouvait pas son âme, c’est-à-dire sa vérité. Je m’amuse alors à penser qu’à Marseille les requins de la finance dépérissent dans le bocal.

PS: en prime deux photos d’une soirée aux Docks du Sud, salles de concert dédiées aux musiques nouvelles.

LOINTAINES COMORES

En redescendant du chemin de la Gavotte, j’ai décidé de me rendre aux puces, situées dans le quartier d’Arenc, le long des autoroutes urbaines et des voies ferrées. Un grand marché couvert propose fruits, légumes, boucheries hallal, pâtisseries orientales, petits troquets no alcool, le tout à des prix défiant toute concurrence (encore que le marché de Noailles, dans le centre, soit également intéressant de ce point de vue). A l’extérieur, le bric à brac : marchands de meubles de récupération, tuyauteries en tous genres, objets divers. Au même endroit, l’espace Matoub Lounes (du nom du chanteur Kabyle assassiné en 1998) accueille l’association Amazigh qui signifie « Berbère ». Des chants me font monter l’escalier…

Panneau à l’entrée : « Pas de photos s’il-vous-plaît. »

Sas.

Sourires.

Combien ?

5 euros.

Qu’est-ce que c’est ?

Vous voulez prendre des photos ?

Oui.

Allez-y.

Des centaines de femmes étaient assises en cercle, sur des tapis ou sur des chaises. Quelques hommes, peu nombreux, sur une scène. Des enfants partout. Une buvette. Les chants très rythmés étaient agrémentés par le tac tac de deux pièces de bois frappées en cadence. Sacré boucan pour une fête comorienne heureuse. Le sentiment d’une vraie communauté. Je suis resté une demi-heure, rendant les sourires qui m’étaient adressés, et repensé à la manifestation aperçue une semaine plus tôt près de la Canebière. Les comoriens et autres natifs de l’Océan Indien ont beau s’en plaindre, les billets d’avion pour rentrer au pays sont toujours aussi chers. C’est peut-être pour cette raison qu’on a besoin de se retrouver et de chanter. Cela rappelle le pays lorsqu’on en est éloigné.

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ORANE ET LES QUARTIERS NORD

Orane Demazis a été l’une des conquêtes de Marcel Pagnol ; on peut dire, du point de vue qui est le nôtre aujourd’hui, qu’elle frise le ridicule dans la Trilogie ; mais ce n’est pas ce qui l’empêche d’avoir son impasse à Marseille, dans les quartiers Nord, à quelques pas de la Cité de la Solidarité. Ici font face aux barres délabrées de petits pavillons surmontés de fils barbelés. En redescendant du temple bouddhiste qui domine la situation (Vatt Marseille, chemin de la Bigotte), j’ai pu échanger quelques mots avec une famille occupée à réparer son grillage. La veille, des inconnus avaient saccagé cette barrière de défense, endommagé les volets et visité l’intérieur. Le monsieur m’a dit de prendre des photos. Selon lui, l’immeuble d’en face était un mirador. « Ils » savent quand on part, « ils » viennent  se servir. La formule m’a rappelé ce que m’avait dit un propriétaire ghanéen dans des circonstances comparables : « You put, they take, you put, they take… » C’était au milieu des années 80.

À Marseille, aujourd’hui, en quelques minutes, dans un périmètre très restreint, venaient en tout cas se bousculer les pagnolades, l’encens et l’esprit du Bouddha, la mosquée d’immeuble, la misère et la violence sociale, le désarroi des familles, la course d’une enfant et même le sourire de joueurs de boules vietnamiens.

Tout un monde.

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LA VIE MARSEILLAISE

Il doit y avoir à Marseille comme ailleurs des gens bien, des ordinaires, des génies, des salauds, des lâches, des humbles, des orgueilleux, des courageux, des péquenauds, des pétasses, des secrétaires, des pianistes, des gendarmes, des voleurs, des footballeurs, des beaux, des laids, des curieux, des curieuses, des amoureux, des solitaires, des branchés ou débranchés… Tous ceux-la cachent leur jeu ou marchent à découvert, le plus souvent un peu des deux. Sans le vouloir, sans le savoir, sur les 800000 habitants de la ville, vous avez quelques chances de les croiser. Ils passent et vous les regardez parce qu’ils sont l’humanité. C’est un embouteillage, une sorte de grand bordel à ciel ouvert, dans la lumière somptueuse de la fin de l’été.*

* Article écrit le 8 septembre 2013, quelques jours après mon installation à Marseille (photos prises vers la Pointe Rouge).

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