ISTANBUL, MATIN HUMIDE

Sans que ce fût un exploit, il fallait une bonne dose de volonté pour s’engouffrer dans le taxi à 5h du matin et, dans la nuit, sous la pluie glaciale, passer une courte matinée à Istanbul. Comme elle l’avait fait à la fête foraine de Bali, Danielle prit sur elle cette fantaisie de son frère, là où de son strict point de vue il aurait été plus simple, plus raisonnable, plus dans ses cordes, d’arpenter les boutiques du nouvel aéroport Istanbul Havalimani dont on devine, avec le Michel Houellebecq de Plateforme, qu’elles ressemblent à toutes les autres.

Nous posons les pieds à Kasabakal cd à 5h45 ; ils sont trempés à 5h48. Les réverbères créent une atmosphère orangée et fantomatique sur le secteur de Sultanahmet que nous traversons comme à l’aveuglette sans pouvoir éviter flaques et bourrasques. Dans mon souvenir des années 70 et 2010, je place quelques établissements de restauration de l’autre côté de l’esplanade. Or dans la réalité de cette fin de nuit, quelques années plus tard, beaucoup n’ont pas encore ouverts leurs portes. Nous trouvons finalement refuge à l’étage d’un café restaurant offrant la possibilité de se restaurer à l’occidentale. À l’heure où j’écris ces lignes, ayant comme à mon habitude cherché à vérifier sur Google Earth, j’hésite à décider s’il s’agissait du Sultahmet Köftecisi (celui qui affirme exister depuis 1920 et qu’il ne faut pas confondre avec le Meshur Sultahmet Köftecisi, à trente pas sur le même trottoir) et le Can Restaurant, plus discret mais disposant lui aussi d’un étage. Quoi qu’il en soit, la nuit tarde encore un bon moment et la Mosquée Bleue, dont je suggère la visite, n’ouvrira qu’un peu plus tard dans le froid matin mouillé. Nous patientons. 

Le véritable nom de la mosquée bleue est Sultan Ahmet Camii. Déchaussés, nous foulons ses tapis de nos chaussettes humides. Peu de fidèles dans l’édifice. Le bleu des céramiques est encore terne tant le jour peine à se lever. Lorsque nous sortons, cependant, le matin a enfin pointé le bout du nez. Nous retraversons la place selon un tracé perpendiculaire à celui de notre arrivée pour rejoindre Sainte Sophie. Nous sommes début janvier 2020 et Erdoğan n’a pas encore imposé l’abandon de son statut de musée. Depuis, la basilique aux lumières mordorées est devenue mosquée et je ne sais au juste dans quelle condition sa visite reste possible. Peut-on encore arpenter les coursives supérieures pour admirer les mosaïques orthodoxes et, depuis le haut, apprécier la majesté des volumes ? C’est Mustafa Kemal, grand dirigeant laïque, qui dans les années 30 avait décidé d’élever le lieu, qui fut aussi ottoman, au rang de trésor de l’humanité. Il en soulignait ainsi l’oecuménisme. C’est aujourd’hui un aigre penchant nationaliste qui, sous couvert de réaffirmation d’un islam ostentatoire et vertueux, conduit Erdoğan à priver le site de son caractère universel. Beaucoup de Turcs d’Istanbul, semble-t-il, ne sont pas dupes de cette tartufferie politique. Mais ce n’est pas en deux ou trois heures qu’on peut le vérifier. À Eminonu Pier Kadikoy, là où j’avais débarqué en 1977 en provenance de la frontière grecque, nous reprenons un taxi et retraversons le Bosphore par le pont de Galata. Encore une heure de route pour regagner l’aéroport et prendre notre avion. Les montagnes bulgares, je le constate depuis le hublot, sont couvertes de neige, mais il fait très beau à Nice pour notre retour au pays.

MACAU OU L’ALPHABET LUSOPHONE

Depuis Hong Kong la route de Macao passe par la traversée – avec passeport obligatoire – de l’estuaire de la rivière Zhujiang autrement nommée la Rivière des Perles. Selon Euclide, les deux métropoles respectivement comme anciennement britannique et portugaise correspondent avec Canton, purement chinoise, aux sommets d’un triangle dont l’intérieur serait l’estuaire susnommé. Tout ce tralala phrastique pour dire que nous n’allions pas manquer de passer une journée dans ce que la mythologie populaire des romans coloniaux qualifie de Capitale du Vice. C’était la seconde fois que je me rendais à Macau mais la première que je repérais la statue de Vasco de Gama dominant la situation dans le jardin portant son nom et à l’emplacement duquel le touriste curieux, peut-être désireux de comparer le Gama en buste de Macau et le Gama gisant du monastère des  Hiéronymites de Belém (Portugal), accédera en remontant la Calçada da Igreja de São Lázaro (mon vieux tropisme brésilien et portugais, auquel s’ajoute mon goût de la difficulté, me conduit, on l’aura peut-être remarqué, à caser le plus souvent possible des ã, des õ ou des ú dans mes billets, et d’autant plus lorsqu’il s’agit de la Chine ou de tout autre secteur attestant l’étendue et la variété géographique sinon du monde lusophone, du moins de l’expansion coloniale à l’origine de laquelle se trouvent les audacieux marins portugais). Outre la visite au buste du plus grands d’entre eux, je recommande à Macau la dégustation des pasteis de nata, si possible ailleurs que dans la rua da ressurreicão où, malgré un débit important garantissant leur fraîcheur, ces petits gâteaux crémeux éventuellement saupoudrés de cannelle peinent à supporter la comparaison avec ceux, légendaires, du 84 rua de Belém (au Portugal toujours). On aimera aussi la promenade volontiers mélancolique dans le quartier colonial (cimetière São Michael Arcanjo, église Nossa Senhora da Penha et son musée d’art religieux, Calçada das Chacaras, Rua da Sé, Beco de Lilau), soit qu’on considère que les vestiges du colonialisme suscitent en effet les sentiments mélancoliques – qu’on ait soi-même goûté jadis à l’atmosphère des colonies ou qu’on imagine celle-ci, littérature et cinéma aidant -, soit que l’histoire personnelle, avec ses remous, plonge invariablement certains en état de saudade aussitôt transportés dans l’univers des ruines ou pour le moins des restes de civilisations déchues. Faute de temps et d’appétence pour ce type de divertissement, nous nous sommes abstenus de jouer notre chemise dans les établissements affectés à cet usage. Je réprouve, personnellement, le faste de ces buildings qui, même à distance, dégagent tout à la fois l’odeur du lucre, du bling bling et de l’ennui. La fameuse tour Grand Lisboa, qu’on voit surgir partout et sur laquelle la terrasse arborée de la Fortaleza do Monte – à portée de canon – offre sans doute le meilleur poste d’observation, me fait d’ailleurs penser à un gigantesque esquimau (je parle de la glace) et me paraît très laide toute nimbée de pollution atmosphérique. Vers le soir, il s’agira alors de rentrer par le dernier ferry pour Hong Kong et peut-être se dira-t-on qu’on a bien voyagé.

HONG KONG, JANVIER 2020

Lorsque nous avons survolé Hong Kong, nous ne nous doutions de rien, tout à notre admiration de cette ville surgie des brumes, debout face aux vastes étendues de la Mer de Chine méridionale. En ces premiers jours de l’année 2020, le gratte-ciel de l’International Commerce Center affichait ses vœux de prospérité à la Terre entière et Nathan Road, où nous logions, connaissait le train de ses activités ordinaires, aucune manifestation anti gouvernementale, parapluies rangés, business permanent. 

Plus qu’une ville, Hong Kong est un territoire composite, archipel, où coexistent béton, verre, acier, eau, sylve, traversé d’innombrables humains de toutes origines, affairés, courant, comptant, vendant, priant dans l’apparent équilibre des mondes industrieux. Quand, le matin, j’ouvre le rideau plastifié de la baie vitrée, depuis des heures s’anime en bas l’artère commerçante. Au marché Mong Kok les poissons frétillent dans leurs bacs, les crapauds s’agglutinent au fond des cages. Une mariée traverse Canton Road. Comme sortis d’un vieux film, de vieux Chinois s’absorbent dans leurs registres des comptes. Nous sommes le 5 janvier 2020 et personne, pas même les diseuses de bonne aventure de Wong Tai Sin Fortune-Telling, n’imagine ce qui circule déjà à bas bruit et fera en quelques semaines le tour du monde. Ce n’est que le soir, à Central, que la ville se vide. A posteriori, me dis-je, c’est une grande répétition qui se joue au pied de la tour de la banque de Chine. Les humains disparus, enfermés dans leurs cages de verre, cèderont pour un temps leur place aux flamants et autres bêtes à poils ou à plumes. Que cela dure un peu, et ce sera, depuis les abrupts du Victoria Peak, le débordement des arbres dans les rues, une gangrène, et bientôt l’irréductible étouffement de la ville par la jungle triomphante. 

PORTE DE SERVICE

Comme Darwin tout à fait au nord, Cairns est une porte de service de l’Australie, côté cour, c’est-à-dire à l’est. On déambule plutôt agréablement dans cette ville tropicale moderne et cool mais sans véritable charme. Le sapin de Noël est ici plus artificiel qu’ailleurs, ce qui n’empêche pas de se faire photographier devant. Puisque mes souvenirs sont exacts, je me suis rappelé mes précédents passages en 2009 et 2012. À 20 000 kilomètres de la France nous étions tombés parfaitement au hasard sur Claire (à la sortie d’un web center) et nous avions fêté toute une soirée ces retrouvailles au Travellers Oasis, établissement fameux. C’est dans ce repaire de bavards que j’avais jadis filmé (en caméra cachée) un fâcheux inarrêtable et, une autre fois, scellé  une amitié de voyage avec Gérald Tardivaud, de La Rochelle.

Cela dit, Cairns est surtout le point de départ de plusieurs excursions très recommandables dont on trouvera ci-dessous un bel échantillon : les Tablelands, la côte pacifique et la forêt primaire de Cap Tribulation, tout comme la Daintree River où Terrence Malick tourna La Ligne rouge, un film inoubliable sur l’horreur de la guerre.

Peace and photos !

MISE AU POINT

 

Ce voyage commencé sous les piles d’un pont à Lisbonne s’acheva donc à Madrid dans la chaleur étouffante de son quartier central. Les immeubles y rivalisent de chic mais après un mois d’Afrique on ne manque pas de remarquer à leur pied la présence de pauvres hères le plus souvent assommés par l’alcool et la drogue. Et on passe. L’Occident est riche et impitoyable, son modèle triomphe mais, me dis-je en longeant les vitrines H&M, peut-être moins en Afrique qu’ailleurs. L’impression n’engage que moi, ne prétend à rien, mais explique peut-être pourquoi les beaux immeubles transformés en temples de la surconsommation bas de gamme me laissent froid.

En ce dernier après-midi j’en suis aux photos cartes postales, ciel en vedette, pas l’envie ni même la force de faire mieux. La fatigue, peut-être, car faire la route use aussi, pas de doute là-dessus. Une nouvelle fois j’aurais fait mon plein, j’aurais vécu, frotté ma carcasse à la surface des chemins, fussent-ils en couverture du magazine Géo (le Cap-Vert récemment) ou parmi les derniers encore relativement safe d’Afrique (le Sénégal). Peut-être est-ce en même temps un peu de confusion d’esprit. Depuis Madrid les illusions de l’exotisme peuvent aller bon train. Mon point de vue, ma manière de voir « la fraternité des pauvres », tout cela reste très occidental et finalement probablement biaisé comme cette conversation au pied de la statue de Philippe III, Plaza Mayor. Je suis alpagué par un Sénégalais qui espère vendre sa camelote. Naïvement me voici à lui répondre sur un autre registre, je viens de chez toi, tu es d’où ? Sokone ? J’y suis passé, j’ai traversé Kaolack aussi, infernal avec la Tabaski, etc. Bref je lui fais l’article sur son pays et nous sympathisons. Mais nous sommes à Madrid, sous la queue du cheval, et très vite tout rentre dans le véritable ordre du monde, mon Sénégalais n’a pas oublié sa camelote, il a besoin de me la vendre, alors que moi, non, je n’en veux pas.

Autre chose : il  arrive qu’on me demande (et avec une pointe de condescendance, en tout cas dans un esprit qui veut faire la leçon) : « Mais à prendre autant de photos, fais-tu vraiment ton voyage ? Tu ne crains pas que l’appareil fasse écran ? » – et là, la personne a un demi sourire où se repère le sentiment de sa hauteur. Alors je réponds ici au poncif : non, Madame, l’appareil ne fait pas écran, il n’est ni l’armure ni l’instrument du voyeur. Il est l’œil par lequel je regarde, retiens, partage. Il est l’éclaireur de mon stylo (enfin, plutôt du clavier de mon ordinateur), la longue-vue autant que le binocle, le pense-bête, le calepin, la lettre, son enveloppe et le timbre ! Et vous voudriez m’enlever tout ça ?!

À très bientôt pour de nouveaux carnets !

Alain

LE TOMBEAU DU CONQUÉRANT

 

« Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines »

José-Maria de Heredia

À gauche de l’entrée de l’église San Mateo de Cáceres, dans la chapelle San Juan Bautista, se trouve deux tableaux curieux que j’ai photographiés. Le premier représente ce qui semble être un Conquistador (je n’ai jamais compris pourquoi le terme réclamait la majuscule), comme paralysé par l’apparition chimérique d’un cerf à l’impressionnante ramure. Pas de cartel, pas de prospectus ; je crains que cette image ne me reste à jamais mystérieuse. L’autre tableau est encore plus frappant : il s’agit d’un Christ en croix sur un arbre. Sur ses branches sautillent des sortes de perroquets, une hache est posée à son pied ; au fond, une bâtisse et surtout, à gauche de l’arbre, un Indien muni de son arc et de son carquois. Renseignement pris, l’Indien est un Tupi tombant en extase devant l’Arbre de vie. Au moment où il voulait l’abattre avec sa hache, du sang est apparu, puis le Christ, et cette nouvelle apparition miraculeuse conduit à la conversion du païen et à l’édification de l’Église, là-bas en Amérique. Le motif est présent dans plusieurs églises d’Estrémadure mais aussi au Paraguay ou au Mexique : Cristo de la Encina.

Depuis longtemps, je songeais à un périple dans ces parages, aux lisières lointaines du Portugal et de l’Espagne. C’est désormais chose faite : la boucle Lisbonne – Lisbonne m’a successivement conduit à Montemor-o-Velho, la Serra da Estrela (point culminant du Portugal), Cáceres et ses plaines, l’Alentejo cher à mon coeur, l’estuaire du Tage, le pont Vasco de Gama déjà évoqué dans ces carnets… Pizzaro est né à Trujillo, Cortés à Medellín, deux bourgades de cette Extremadura d’où partirent de nombreux cherche-fortune. Depuis les hauteurs de la discrète Cáceres peut-être ces hommes confondaient-ils les vallonnements paresseux des terres alentour à la houle océane. On peut le croire en voyant comment de loin en loin des blocs granitiques, aux dos ronds comme des hippopotames à demi immergés, ressemblent aussi à des îles. L’été est torride, l’hiver rigoureux, et la terre ingrate. L’esprit de religion et l’esprit de légende, le rêve de fortune, oui, les ont poussés vers les ports d’Andalousie ou de l’Algarve d’où partaient les caravelles, et parmi eux, appuyé sur une canne,  un homme de cinquante ans nommé Diogo de Azambuja :

Le jour de la São Jorge flottaient les quatre pavillons du haut des quatre tours rondes. On fit tonner les faucons et les couleuvrines de bronze. À midi, dans l’air torride, métallique, Diogo de Azambuja et son arroi franchirent solennels le pont-levis du château da Mina, le premier construit de mains de soldats, d’artisans en quête d’aventures et de fortune, le premier sur la Côte de l’Or. Les capitaines en pourpoints de soie, la rapière au côté, devançaient les fantassins, tous équipés de mousquets chargés. Les trompettes sonnèrent pendant que, face à eux, en demi-cercle sur le vaste espace laissé vacant entre la forteresse et la mer, Cara Mansah et sa bande tonitruante de Nègres brandissaient furieusement sagaies, arcs et boucliers. Certains d’entre eux avaient ceint leurs hanches de peaux soyeuses de singes. Les poitrines s’ornaient de crâne d’oiseaux. Au signal de leur roi, tous entamèrent une danse guerrière, conjuration des vrais combats qu’ils ne livreraient pas. Leurs pieds, durs et larges comme des battoirs, frappaient le sol en cadence, soulevant la poussière que les Blancs, stoïques, recevaient dans les yeux. Les sagaies dessinaient dans l’air des figures complexes puis se fichaient dans le sol, droites comme des pieux. En sorte qu’à la fin du ballet une palissades de hampes s’érigeait entre les groupes, traçait la frontière. À l’arrière, des femmes s’étaient approchées, la voix vibrante de you you. 

C’était dans les années 90, je tournais déjà autour de ces histoires, et voilà qu’en ce jeudi 15 août 2019, à l’heure dont nous avions convenu la veille,  Senhor Manuel Carraco dos Reis sortait son trousseau, essayait une à une les clés et, une fois trouvée la bonne, ouvrait devant moi la lourde grille de l’église Nossa Senhora dos Angos de Montemor-o-Velho, Portugal. Située sur les rives nord du fleuve Mondego, cette ville appartenait à la ligne de défense qui, avant la reconquête de Lisbonne en 1147, marquait la frontière fortifiée entre le monde chrétien et le monde musulman. Un château est érigé sur la colline qui se visite encore. En 1432 la place jouit d’un grand prestige lorsque naît le petit Diogo, appelé à une remarquable carrière militaire qui lui coûtera une jambe mais l’installera durablement au Panthéon des gloires portugaises, secondaires et un peu oubliées, je veux bien l’admettre, mais tout de même ! Pour preuve : chevalier de l’Ordre d’Avis, il devient le fidèle de son roi Alphonse V, dit l’Africain, qui avait le même âge que lui, et voilà que ce petit homme, après avoir guerroyé du côté d’Alcácer, aujourd’hui Ksar Sghir entre Tanger et Ceuta, se voit confié l’honneur de bâtir la première citadelle du Golfe de Guinée, le très fameux château São Jorge da Minha, aujourd’hui Elmina Castle, où je retournerai en octobre prochain pour y poursuivre l’enquête.

Les visages étaient graves, les corps tendus sous le soleil. Comme le silence revenait, Cara Mansah s’approcha de la lisière où Diogo de Azambuja l’attendait. Ils se dévisageaient sans sourire, sans parler, de part et d’autre de la lice symbolique. Tout juste le roi nègre laissait-il deviner, à son regard, quelque ironie muette, indéchiffrable. D’un coup de pied il abattit la sagaie qui le gênait et les deux hommes, sans exprimer aucune joie, se réunirent dans une accolade, front contre front, les colliers d’or tintant contre la cotte d’acier. Diplomatique mise en scène, intérêt bien compris de l’un et de l’autre… Sur le terre-plein, au pied des remparts da Mina, on explosa de joie. Dirigés vers le ciel, les mousquets furent déchargés ; du haut des courtines la canonnade reprit, comme reprit le you you des femmes plus hystérique encore, aux limites de la transe.

De grands feux s’allumaient partout et dégageaient des fumées noires. Là où la sagaie guerrière avait été plantée puis renversée, Diogo de Azambuja, premier Gouverneur de São Jorge da Mina, fit apporter la pierre gravée à l’ordre du Christ Rédempteur. Aidé de quelques hommes, il la ficha lui-même dans le sol de terre blanche puis s’inclina, imité de toute sa troupe.

Au-dessus de l’esplanade, dans les palmes remuantes des cocotiers, montait la Parole fondatrice du Christ :

 Tambem eu te digo que tu és Pedro

e sobre esta pedra edificarei a minha Igreja,

e as portas do inferno não prevaleceraõ

contre ella…

Sur l’autre rive du chenal, s’était amassé le peuple des lagunes et des savanes voisines. Dans les odeurs d’encens et de bois brûlé, le premier Pedrão s’élevait désormais face à la mer des conquêtes, debout dans la poussière salée, pierre bénie des marins bâtisseurs d’Empire.

Après être passé par un cloître puis une sacristie, Manuel et moi approchâmes de la nef centrale. L’ensemble du monument est en mauvais état mais on sent qu’il suffirait de peu pour lui redonner du lustre. L’église n’ouvre que très exceptionnellement, le temps d’en sortir quelques statues pour les processions dans les rues de la ville. Nous allions maintenant vers l’autel, Manuel avait compris à demi-mot que ce moment était important pour moi et il leva bientôt le bras, désigna à notre gauche, côté jardin si je puis dire, le tombeau de Diogo de Azambuja dans une niche manuéline polylobée. Le gisant en armure a les mains en position de prière et dispose de ses deux jambes. Il semble sourire. Au-dessus de lui, un texte en portugais ancien mentionne le nom de la forteresse da Minha. Mais ce qui attire surtout, ce sont les sculptures de la façade latérale de la cuve funéraire. Quatre personnages africains en occupent la partie centrale. Ils sont munis d’outils, visiblement employés à la construction d’un édifice. Le sujet le plus à droite tient une balance;  la scène est encadrée de deux blasons identiques où figure une forteresse; l’ensemble a quelque chose de naïf.

Telle était du temps de Diogo et au temps des Chimères, la gloire des guerriers : convertir et bâtir.

L’or, lui,  viendrait ensuite.

 

QUELQUES HEURES

 

L’avion a survolé Saint Louis où j’avais jadis poursuivi l’heure exquise, la mystérieuse Mauritanie, les sables de Nouadhibou où nous nous étions posés un autre jour sans pouvoir descendre du DC10; et ce fut bientôt Tarfaya, Mogador, enfin Casablanca, nouvelle étape du voyage au long cours.

La ville est réputée infernale par la densité de son trafic. Dans les embouteillages permanents, l’éloignement de l’aéroport allonge considérablement le temps qu’il faut au touriste ou au pèlerin pour se rendre, par exemple, aux marbres de la mosquée Hassan II. Pourtant, c’est bien une ville vide, absolument, que j’ai pu arpenter ce jour-là, à mon compteur plus de vingt-cinq kilomètres de rues et d’esplanades désertes, quelques silhouettes aperçues au loin, un décor désaffecté que je photographierais tel qu’il ne se présente qu’une seule fois dans l’année, le lendemain du festin de l’Aïd. Ce jour-là les familles et les amis en sont aux restes. Dans les appartements ou sur les cours on partage, on laisse filer la journée doucement vers la nuit enveloppant bientôt la ville encore silencieuse pour quelques courtes heures.

J’aime ces étapes express entrecoupées de nuit. Me voici comme posé presque au hasard sur un point du globe dont je ne sais quasiment rien.

J’aurais déjà repris l’avion lorsqu’au petit matin Casablanca recouvrerait son rythme naturel, sa folie de commerce, d’affaires, la vie trépidante.

BALADE POUR UNE BALLADE

 

  1. En cette mi-août 2019 une grande affaire occupe l’Afrique de l’Ouest et, compte tenu de mon axe, marquera l’histoire de ce périple : c’est la Tabaski, autrement appelée l’Aïd al-Adha. Avant d’en raconter quelques épisodes, retour en arrière en 1979. Citoyens français sous le règne de Valéry Giscard d’Estaing, nous roulions jeunesse en Côte d’Ivoire, Jacques, Patrick et moi, et j’ai le souvenir d’une première expérience de l’événement. Tous les fidèles avaient envahi Treichville (ou peut-être Adjamé, je ne sais plus dans quel quartier d’Abidjan nous nous trouvions) et dans la cohue des embouteillages, notre taxi était tombé en panne. On nous voit sur les images du film Super 8 pousser le véhicule au milieu de la foule. Or je n’avais pas prévu en préparant le voyage de cette année que ma remontée du Sénégal par la transgambienne, déjà passablement compliquée en temps normal, allait devoir se faire, hasard du calendrier, au pire moment de l’année. Le jour de la Tabaski et ceux qui le précèdent voient des déplacements de populations considérables, saturant les rues, les routes, et les points de passage stratégiques que sont le bac de Barra (pour passer d’une rive à l’autre du fleuve Gambie) ou, je le suppose, le tout nouveau pont de Farafenni inauguré en début d’année. Quittant la Casamance au sud, un indice m’avait été donné par la décision prise par notre taxi (nous étions plusieurs clients) d’éviter le poste frontière de Jiboro surchargé pour aller chercher par la piste celui de Dimbaya, plus à l’est et plus tranquille. Vaine précaution. Le goudron récupéré, nous nous retrouvions tout de même dans l’entonnoir et c’est au prix de beaucoup de patience que nous atteignîmes Banjul, capitale of the Gam-bi-a… Quelqu’un a-t-il reconnu ? Ou cela ne dit-il rien à personne ? Mais c’est que je suis allé à Banjul pour elle, la chanson, « Banjul, capitale of the Gam-bi-a », ballade sensuelle et fort profane de Pierre Vassiliu, probablement responsable depuis 1981 (fin du règne de VGE) de l’égarement de nombreux fans et touristes dans une ville désormais devenue mythique (en tout cas pour les égarés en question, peut-être avalés par quelque crocodile). Hé bien, je le confesse, je fais partie de ces fans, je m’emboucane à traverser un pays au pire moment (voir plus haut) pour une chanson ! Allez, ne soyons pas radin, partageons :

https://www.youtube.com/watch?v=hjltRJX5CZY

Bien, cet aveu étant fait, que trouve-t-on d’intéressant à Banjul ?

La ville m’est apparue plutôt petite et j’y ai retrouvé à une certaine conception de l’espace (esplanades au cœur même de la cité, terrain de cricket) des allures d’Accra, autre capitale anglophone d’une ex colonie britannique. Beaucoup d’animation du côté du marché, bien sûr, mais aussi sur la plage où les bergers sérères, venus du Sénégal, vendent leurs moutons, les dirigent vers les pirogues pour une dernière traversée avant l’heure fatidique du sacrifice d’Abraham (ou du moins de sa reconstitution.) Le site du Ministère des Affaires Étrangères, toujours utile à consulter, n’est pas tendre avec la Gambie en général et il est vrai que, ponctuellement, on peut s’y trouver incommodé par l’insistance de certains gars désoeuvrés à promettre conversations, visites, bons plans, arrangements ou produits plus ou moins licites. Dans l’ensemble cependant je n’ai pas connu d’ennui, y compris avec les douaniers pourtant salement réputés. Peut-être le pays est-il en train de changer ? Sur les murs se repère facilement le slogan GAMBIA HAS DECIDED. Il est l’expression d’un nouveau cap, d’une nouvelle fierté depuis la destitution pacifique de l’ancien dictateur Yahya Jammeh dont la tête devrait progressivement disparaître des billets de 100 dalasis. À trois heures de l’après-midi, dégustant une cuisse de poulet dans un établissement de la Kofi Annan street (à deux pas de mon hôtel et de la caserne des Nations Unies), je suis très surpris de la retransmission en direct de l’interrogatoire serré (très serré) du jungler Alieu Jeng, militaire retors détenu depuis 2017. Celui-ci, je l’apprendrais plus tard, finira par reconnaître sa participation aux crimes du régime sanguinaire. Vérité sordide bien éloignée de ce qu’une chanson peut instiller dans les âmes aventureuses ou romantiques. Mais il est aussi très bien d’aller frotter ses songes à la parfois rugueuse réalité.

AFRIQUE MODE D’EMPLOI

 

 

Matin. Je découvre Florian indifférent au cortège des eaux, attablé pourtant face au fleuve, les deux mains à plat, les yeux rivés sur un gros volume de la Pléiade ouvert à mi-parcours, c’est-à-dire probablement à un stade avancé d’une oeuvre qui, renseignement pris, s’intitule La vie mode d’emploi, Georges Perec. Que les détails de la vie et de l’histoire d’un immeuble parisien, de ses objets comme de ses occupants, sur six cents pages, trouvent leur lecteur au fin fond de la Casamance, plus précisément aux confins de la commune de Diakène Ouolof, ne laisse pas de m’étonner mais suscite chez moi un immédiat intérêt. J’ose interrompre ce lecteur incongru et nous échangeons plaisamment sur les mérites de la prestigieuse édition (encore que, et j’en fais partie, beaucoup de lecteurs n’aiment pas particulièrement lire dans la Pléiade alors qu’ils ne résistent pas au désir de s’en procurer quelques volumes pour les exposer sur une étagère généralement dédiée à leur collection). J’apprends notamment à Florian que Jean-Paul Kauffmann, ex otage du Hezbollah au Liban, révélait après sa libération le rôle essentiel qu’avait joué durant la captivité un gros volume de Guerre et Paix, viatique roboratif pour l’esprit dont il vantait la solidité à toute épreuve.

On en oublierait presque l’Afrique mais la beauté du paysage, en ces lieux, nous y ramène inévitablement. À vrai dire, la Casamance aussi bien que le Sine Saloum visité quelques jours plus tard sont des régions d’une exceptionnelle beauté que les promenades à pied ou sur l’eau permettent de goûter à leur juste valeur. Avec Florian, nous explorons en fin d’après-midi les alentours. Ce jeune futur ingénieur, spécialiste du traitement des eaux, languit un peu ses montagnes suisses mais se révèle fin connaisseur du terrain, spongieux en quelques rares endroits, sur lequel nous nous aventurons. En cette saison des pluies catastrophique (car la pluie ne vient pas), les cultures sont en retard. Les rizières ne donnent rien et les plans d’arachide ne paraissent guère vaillants. Hommes, femmes et enfants manient le kadiendo pour tracer les sillons, sous le regard moqueur des tisserins jaunes, spécialistes du chapardage des graines humainement semées. Autres types de chapardeurs (enfin, je le suppose), les singes aperçus ici ou là, la hyène – dont on me montre, au creux d’un baobab, la « maternité » (sic) – et les crocodiles, qu’un certain Tintin citoyen belge a toujours confondus avec les troncs d’arbre. Lamine, guide d’une belle journée sur l’eau, m’offre le plaisir d’apercevoir des dauphins et une multitude d’oiseaux. Nous naviguons en silence et je découvre avec ravissement ce que mon guide,  apparemment sans se lasser,  observe tous les jours. Entre les mangroves de Diakène ou de Djilapao, l’île isolée de Carabane et les vastes espaces du Sine Saloum que je retrouve quatorze ans après mon premier passage, c’est un Sénégal encore préservé que je parcours. Je voudrais croire que les inévitables salissures du progrès aux abords des villages – plastiques de toutes sortes, cambouis, ferrailles, épaves diverses et puantes dont il serait intéressant, à l’instar de Perec, de reconstituer l’histoire c’est-à-dire le parcours – n’entachent que superficiellement une nature puissante, capable d’imposer ses lois. Je pense à Senghor en traversant le tann. J’avais appris l’existence de ce terme par le livre et voilà que j’arpente ce qu’il désigne, une étendue salée, blanche, craquelée et, pour les Sérères, refuge des esprits :

« Le berger albinos a dansé par le tann, au tam-tam solennel des défunts de l’année. »

Et puis il y a le soir, la nuit qui vient sur la table et ce monde. Mode d’emploi très clair, limpide, facile à suivre :

refermer tous les livres,

ne rien dire,

regarder.