DANTE À JAKARTA

Encore un autre jour, à Jakarta, Indonésie, je me suis posé la question suivante : comment organiser le chaos ? Bien sûr, ce n’était que le résultat d’une approche superficielle, le maigre et pourtant envahissant pécule de préjugés et d’ignorances d’un voyageur occidental, mais admettons tout de même que la capitale indonésienne n’apparaît pas seulement comme un vaste bordel, elle l’est. Je naviguais à vue près de la gare de Jakarta Kota, dans le centre, et me venaient des mots : cloaque, salmigondis, pandémonium, Shéol, cul de basse-fosse, bolge, Tartare, etc. Je me souviens d’avoir été frappé par l’ironie tragique d’une triple poubelle de tri (verte, orange, rouge), vide et dérisoire au-dessus des caniveaux débordants. Et je pourrais ainsi poursuivre, sur de belles lignes épiques, le nouvel Enfer de Dante, excusez du peu. On me l’avait dit, d’ailleurs, Jakarta, c’est l’enfer, le chaos, oui.

« Et pourtant, elle tourne », cette ville, comme aurait dit l’autre. On s’y débrouille, on y travaille, certes pas tout le monde mais on y gagne de l’argent, on y joue aux échecs ou au billard, on y porte de grosses bagouzes. Je crois finalement que l’organisation du chaos était une question trop grande pour moi. J’ai juste l’impression aujourd’hui que le chaos, on s’y fait, c’est une question d’habitude, de fatalisme ou de résistance.

UN AVANT-POSTE DU PROGRÈS

« Ils dénichèrent aussi quelques vieux numéros d’un journal de leur pays. Cette feuille discutait en termes pompeux ce qu’elle se plaisait à appeler notre expansion coloniale. Elle parlait abondamment des droits et devoirs de la civilisation, du caractère sacré de la mission civilisatrice, et vantait les mérites de ceux qui s’en vont propager la lumière, la foi et le commerce jusqu’aux recoins les plus ténébreux de la terre. Carlier et Kayerts lurent les articles, s’interrogèrent, et commencèrent à avoir meilleure opinion d’eux-mêmes. Carlier dit un soir avec force gestes : « Dans cent ans, il y aura peut-être une ville ici. Des quais, des entrepôts, des casernes, et… et… des salles de billard. La civilisation, mon vieux, et la vertu… et tout. »

Joseph Conrad, Un avant-poste du progrès I, 1897.

« Plutôt que la solitude absolue et muette du comptoir, ce qui les frappait c’était le sentiment informulé que quelque chose n’était plus là, au fond d’eux-mêmes, quelque chose qui contribuait à leur sécurité, et qui avait empêché cette contrée sauvage de jeter le trouble dans leur cœur. Les images de leur pays, le souvenir de leurs semblables, d’hommes qui pensaient et sentaient comme eux-mêmes autrefois, s’estompaient dans des lointains que brouillait l’éblouissante lumière d’un soleil sans voile. Et le désespoir, la barbarie même de ce cadre sauvage, jaillis du grand silence où il était plongé, semblaient se rapprocher d’eux, les attirer doucement, les considérer, les envelopper d’une sollicitude irrésistible, familière et répugnante. »

Joseph Conrad, Un avant-poste du progrès II, 1897.

SÉRIE CARTES

À Oman, j’ai fait un jour le tour d’une île minuscule en masque et tuba, dans une eau émeraude regorgeant de poissons argentés. Au loin filaient les dauphins dont j’ai déjà parlé récemment, dans un décor de fjords désertiques, un des plus beaux qu’il m’ait été donné d’admirer au cours de mes voyages. L’île, caillouteuse, de forme ovale, s’appelle Jazirat al Maqlab et son histoire étonnante est inscrite dans les parapets ruineux occupant son sommet. Aujourd’hui, à environ une heure de navigation depuis Kasbah, les lieux sont fréquentés par les touristes ayant loué une boutre. Mais l’île n’a pas toujours été une destination de plaisance, on peut même parler du contraire.

Nous sommes dans les années 1860 et l’Empire britannique dispose son « collier de perles » sur la carte du monde. Il est essentiel pour les Anglais d’établir un réseau de télécommunication efficace entre Londres et Calcutta. Après l’abandon en 1859 de l’installation d’un câble en Mer Rouge, on songe à établir une nouvelle connexion en passant par le Golfe Persique. Il s’agit de poser un câble sous-marin entre Gwadar (actuel Pakistan) et Fao (actuel Irak), à la double embouchure sablonneuse du Tigre et de l’Euphrate. Cette jonction – une sorte de durite gigantesque – sera, pense-t-on, le moyen de relier Istanbul et Karachi et donc Londres à l’Inde.

La tâche est confiée à l’ingénieur Sir Charles Bright, sommité scientifique qui n’hésite pas à mouiller sa chemise comme l’atteste une fameuse illustration le représentant pataugeant dans la boue à la tête de ses hommes en train de tirer le câble jusqu’à la terre ferme de Fao.

Connaisseur de cette zone fréquentée par les pirates et les tribus hostiles, l’ingénieur avise une petite île au fin fond de l’Elphinstone Inlet, très exactement au tournant de golfe, sa chicane pourrais-je dire, tout au bout de la péninsule de Musandam, au Sultanat d’Oman aujourd’hui. Des hommes sont envoyés sur place pour bâtir une station de transmission et d’amplification, ce qu’on appelle un répéteur dans le jargon de la télécommunication. Les frères Siemens sont sollicités pour fournir le matériel, tout comme la prestigieuse compagnie Gutta Percha pour le câblage proprement dit. Nous sommes en 1864 et quelques mois suffisent pour faire de la petite île désormais nommée Telegraph Island un maillon essentiel de la télécommunication intercontinentale. Des bâtiments sont construits pour abriter les hommes chargés de la surveillance et de la maintenance ; d’autres pour leurs domestiques. Voici comment le Illustrated London News décrit la vie sur l’île :

« Sur l’île se trouve la station, dotée de toutes les exigences d’une station télégraphique de première classe, avec l’appareil télégraphique le plus perfectionné de MM. Siemens. Il y a, en outre, des locaux confortables pour les signaleurs, qui ont été sélectionnés ici, comme dans d’autres stations de la ligne, parmi les meilleurs opérateurs du personnel des compagnies télégraphiques. La foule habituelle des serviteurs indigènes indispensables à la vie européenne dans un tel climat a aussi ses quartiers, de sorte qu’aucune monotonie n’est due au manque de vie humaine. Des bateaux sont fournis pour l’exercice et l’amusement, et on assure un approvisionnement régulier de périodiques et de journaux anglais. Deux bateaux à quai sont également aménagés pour que le personnel puisse vivre à bord chaque fois qu’un aménagement de l’île est nécessaire. Ainsi, avec beaucoup de travail et des passages occasionnels du vapeur employé pour relever le personnel, approvisionner les magasins ou réparer le câble en cas de besoin, le temps passe très vite au Musandam. »

Habituel enjolivement de la propagande coloniale. La réalité est moins riante. Le poste sera occupé pendant quatre ans seulement avant d’être démantelé. On l’estime vulnérable aux attaques et peu pratique d’accès. La vérité est plutôt qu’on y devient fou. Les quelques hommes nommés à ce poste finissent un par un par se déglinguer : ennui, promiscuité, chaleur étouffante, aridité, isolement, un cocktail imparable. On parle de rixes sanglantes et de meurtres, de maladie, de déréliction et de suicides. Les représentants du tout puissant empire britannique, livrés à leur pauvre sort, oubliés de la marche du progrès. Et en effet, le dramatique épisode fait irrésistiblement songer à la nouvelle de Conrad, située quant à elle sur le fleuve Congo. Dans un cas comme dans l’autre, la beauté du lieu tel que le voit le touriste ne dit rien de la cruauté et de l’ironie de l’histoire.

JOUER AUX QUATRE QUOIN OU L’ÉTAT DU MONDE

Dans ma montée d’escalier, à Valbonne, les cartes me montrent le chemin. Depuis fort longtemps, je les collectionne, je les regarde, je les rêve. Et après les « Carnets », les « Encore un autre jour… », me vient l’idée d’une nouvelle rubrique – CARTES – que j’alimenterai de temps en temps sur ce blog.

Je ne sais plus par quel détour, en rentrant d’un voyage au Canada (qui fera bientôt l’objet de nouveaux carnets), mes yeux se sont posés sur la carte de la Colombie Britannique et y ont repéré une île, Quoin Island, au nord de Vancouver Island. Le nom m’a amusé et je vais décrire ici l’étrange cheminement auquel, profitant de mon idiosyncrasie rêveuse et fouineuse, ce nom d’une orthographe aux allures bancales m’a conduit.

Allons donc (comme toujours !) sur Google Maps. 

Première observation, Quoin Island (50°53’29.1″N 127°51’30.2″W) se situe au nord de Vancouver Island, coincée entre Nigei Island et Hope Island. Pour connaître un peu l’ambiance générale du secteur, je me dis que ce confetti ne doit pas abriter grand monde, peut-être un ours mais pas plus. Il faut donc aller vérifier en agrandissant la carte. Clic clic. Quelle surprise alors de constater que l’île n’est même pas dessinée sur la carte !

Le point la désignant (l’habituelle larme rouge inversée de Google) tombe apparemment à l’eau ! Il faut décidément en avoir le cœur net en switchant sur Google Earth.

Ah ! On la voit, ou plutôt on l’aperçoit, sorte de terre en décomposition, effilochée, douteuse, si insignifiante qu’elle se confondrait presque avec la brume.

À moins qu’il ne s’agisse de la tête d’un Dragon !

Cette île inhabitée recouverte de brumes, glacée sans doute malgré son couvert de sapins, aucune barque ne la rejoint. Elle appartient au domaine sacré des Indiens Tlatlasikwala. Ce peuple, proche des Kwakwaka’wakw étudiés par Claude Levi Strauss, a été décimé par les épidémies après l’arrivée des premiers bateaux et des premiers colons. Ses 65 descendants se tiennent plutôt à Hope Island et à Port Hardy. Cliquez ICI pour découvrir leurs efforts pour survivre et, accessoirement, apprendre qu’ils cohabitent avec les loups. 

Mais nous sommes loin d’en avoir fini. Ouvrez une nouvelle fenêtre dans votre navigateur et tapez simplement QUOIN ISLAND. C’est fait ? Alors ? Direction Australie ? Golfe Persique ? Mer Rouge ? Autant dire qu’un voyage allant d’un Quoin à un autre nous ferait faire le tour du monde…

En Australie, j’en repère quatre. La première des Quoin Island (14°51’42.2″S 129°33’11.2″E) est située dans les Territoires du Nord, à l’embouchure de la Victoria River. C’est une région extrêmement sauvage, infestée de crocodiles. L’île n’est pas documentée, comme beaucoup de zones inhabitées en Australie. La vue aérienne semble indiquer qu’elle est couverte de mangroves. Non loin de là, se trouvent les plus belles peintures aborigènes de l’Australie représentant des divinités hydrocéphales (voir ICI). La preuve selon moi que nous sommes bien ici dans un autre monde.

 

On trouve une autre Quoin Island (23°48’36.4″S 151°17’10.9″E) dans le Queensland australien, cette fois privée et en partie à vendre – je le signale à ceux que cela intéresserait.

Île pour milliardaires qui l’ignorent sans doute : lorsque Cook la découvrit, les Aborigènes de la région y parlaient le bayali. Cette langue est désormais perdue. La politique raciste et eugéniste des gouvernements australiens au XIXe et XXe siècles est passée par là. Déplacements des natifs vers des réserves, interdiction des regroupements, archipélisation des communautés, interdiction de langues, politique de « blanchiment » (de la peau !) par unions arrangées, enlèvements, spoliations, « purification » et remplacement (!) des populations natives par des contingents d’esclaves importés de Nauru ou des Nouvelles Hébrides dans le Pacifique (voir sur le sujet le très beau récit de J.M.G. Le Clézio, Raga)… Comment résister ? La population aborigène, d’après les chiffres de Colin Tatz, est passée en un peu plus d’un siècle de 750 000 individus (estimation haute en 1788) à 31 000 (chiffre de 1911). Il faut espérer au moins que le travail du Central Queensland Language Centre (taper ICI pour le découvrir) aboutira à la reconstitution des langues perdues. Cette vidéo, enregistrée à Byellee-Gladstone, juste en face de Quoin, montre que les descendants des premiers Bayali sont partie prenante dans cette entreprise de restauration. Les voici élevés au rang « d’inventeurs » non de grottes mais de langages jadis interdits, aujourd’hui oubliés.

Remontons maintenant le long de la Grande Barrière de Corail jusqu’à l’extrême pointe nord de l’Australie, ce cap York difficile d’accès que je ne désespère pas d’atteindre un jour en partant de Cooktown. Tout là-haut, à l’horizon du panneau : « You are standing at the northermost point of the australian continent », le Détroit de Torres. Celui-ci sépare l’Australie de la Papouasie-Nouvelle Guinée et voici que s’y cache, parmi les trois cents îles de ces eaux basses, la troisième Quoin Island de l’Australie(10°42’45.3″S 142°22’08.1″E), encore plus petite que les deux premières et nullement adaptée à la vie du milliardaire moyen et peut-être même du crocodile ! 

Ce secteur est un lieu de passage depuis des millénaires. Y vivent encore aujourd’hui environ six mille « insulaires du Détroit de Torres », population d’origine et de culture essentiellement mélanésiennes, plus proches des populations papoues que des populations aborigènes. Un traité entré en application en 1885 tâche de clarifier les limites géographiques, les frontières et leur usage. Un insulaire dûment déclaré, qu’il soit Papou ou Australien, peut passer d’un pays à l’autre sans visa, pour pêcher par exemple. Depuis 2013 cependant, dans le cadre de l’opération « Frontières souveraines » (Operation Sovereign Borders) l’Australie veille au grain : pas question de laisser passer d’éventuels boat-people. Malgré les promesses faites en 2016, elle continue de déporter les migrants qu’elles jugent illégaux dans le centre de détention offshore de l’île de Manus (Nouvelle Guinée), selon un système de sous-traitance que reprend Boris Johnson en proposant d’envoyer « ses » migrants dans un camp au Rwanda. Enfin, sachons que la dernière Quoi Island, parc national destiné notamment à la protection des nidifications des volatiles marins, est désormais interdite aux humains. Il ne manquerait plus qu’on déloge les oiseaux !

Mais poursuivons. Si d’aventure votre préférence ou votre curiosité vous porte plutôt vers les chaleurs persiques et arabiques, rendez-vous alors au large de la péninsule du Musandam, exclave du Sultanat d’Oman donnant sur le Détroit d’Ormuz. J’ai parcouru ses parages en 2015 en compagnie de jeunes Anglais venus comme moi de Dubaï et de sympathiques dauphins. 

Attention cependant, il faut parfois se méfier des cartes. Si l’on suit aveuglément Google Maps, la Quoin Island omanaise est un vulgaire caillou plat, île la plus septentrionale et la plus grande de l’archipel des Salamah ; la porte d’entrée, nous dit aussi Wikipedia, du Golfe Persique, et point au-delà duquel le tarif des assurances augmente compte tenu du caractère hautement stratégique des lieux. M’appuyant sur d’autres sources (ICI), je remets en partie en question cette localisation pour situer la véritable Quoin Island quatre kilomètres plus au sud.  

Voici mes arguments : tout d’abord, « Quoin » ne signifie pas seulement « coin » comme j’ai fait semblant de le croire et comme mes lecteurs non anglophones (j’en connais) le pensent aussi ; « Quoin » signifie « pierre d’angle » et par extension sans doute « rocher d’angle » (de sorte qu’on pourrait parler du Gibraltar Quoin.) Or l’île la plus méridionale des Salamah présente bien cette avancée d’angle s’achevant en falaise, semblable aux chaînages d’angle destinés à la consolidation des bâtiments hauts. Cette île (26° 28′ 40″ N, 56° 32′ 19″ E), portant le nom arabe Jazirat Salamah, ou Dīdāmar, est par ailleurs la seule à posséder des bâtiments et surtout un phare (Tadmur), le plus ancien, paraît-il du Sultanat. Construit en 1914 par les Anglais (ils avaient la main sur mal région), ce phare est bien la vigie qui, en première sentinelle du Détroit d’Ormuz et à quelques encablure de l’Iran, guide les navires quand elle ne les espionne pas. On peut en effet penser qu’à l’entrée du golfe un canon serait bien placé pour pilonner les navires et leur interdire le passage. Ne trouve-t-on pas à Maurice, autre ancienne possession des Anglais (« Ils sont partout… Ils sont partout … »), l’île de Gunner Quoin (19° 56′ 32″ S, 57° 37′ 14″ E), c’est-à-dire « le point de mire » ? Je doute cependant que le paisible Sultanat d’Oman, jadis terre de conflits entre les grandes puissances coloniales, soit aujourd’hui enclin à perturber le trafic commercial qui continue d’aller bon train pour les pétromonarchies du voisinage. 

Mais ne perdons pas de vue notre objectif, passer d’un Quoin à l’autre en sautillant lestement. Prenez un peu d’élan et sautez par-dessus la péninsule arabique. C’est bon ? Pas trop de mal ? C’est que nous avons encore à fouiner non plus dans le Golfe Persique ou l’Océan Indien mais en Mer Rouge, chère à Rimbaud (encore que je n’en suis pas sûr), du moins à Henry de Monfreid. Tout en bas, coincée entre le Yémen à l’est et l’Erythrée à l’ouest, pointons une nouvelle Quoin Island (13°42’47.2″N 42°48’27.7″E). 

Celle-ci, on le voit très bien sur la photo satellite, est volcanique comme l’ensemble de l’archipel Hanish auquel elle appartient. Nous sommes ici, si je puis dire, aux premières loges du conflit qui ravage le Yémen depuis 2015.  L’île est sous le contrôle de l’Arabie Saoudite et des forces loyalistes fidèles au président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi. En face, sur le continent, se situe très exactement la ligne de partage territorial entre les rebelles Houthis soutenus par l’Iran chiite et le camp sunnite téléguidé par Ryad et sa coalition (Égypte, Soudan, Jordanie, Maroc, EAU et autres monarchies pétrolières à l’exception notable du Sultanat d’Oman). Depuis le 2 avril 2022, une trêve de deux mois a été obtenue par l’ONU mais on s’inquiète du risque de marée noire que fait courir, au large d’Hodeidah (sous contrôle Houthi), le pétrolier abandonné FSO Safer : l’équivalent d’un millions de barils de brut menaçant d’engluer les rochers de Quoin Island et de toutes les côtes à l’horizon. Quand ce n’est plus la spoliation, la guerre, l’extermination, c’est la pollution… État du monde passé au tamis de ces bouts de terres océaniques.

あなたは気づきますか ?

Encore un autre jour, j’avais un rendez-vous dans une fourmilière qui s’appelle la gare de Shinjuku à Tokyo. Je ne sais plus pour quelle raison ce lieu avait été choisi mais, repérant par prévoyance le secteur, je me dis que nous n’aurions pu trouver théâtre de rencontre plus compliqué. Dans l’après-midi, après avoir croisé un cortège de manifestants très en colère (contre quoi ou contre qui, cela resta un mystère) et les cordons de flics afférents, j’avais passé un moment tranquille dans le parc de Shinjuku Gyoen. Puis, n’écoutant que mon courage, je plongeai dans la foule pour me tanquer au milieu de la place située à l’angle de la Seibu Shinjuku Station Dori st. et de la Yasukuni-dori Ave ; tout le monde voit très bien où c’est, bien sûr. Mon regard télescopique en action, j’essayai de résister au flot continu des Tokyoïtes quand, tout à coup et contre toute espérance, je me vis comme renversé (imaginons cette scène au ralenti) par une sorte de petite puce sautillante. Alex ! Alex ! On a réussi, je n’y croyais plus ! Mais non, cher Alain, c’est très facile ici, on ne peut pas se rater, je te présente Ryoma, comme je suis heureuse de te retrouver, tu es le premier à venir me voir à Tokyo, ça, je ne l’oublierai pas, Ryoma, tu te rends compte ? You realize ? あなたは気づきますか ?… Nous quittâmes les lieux rapidement pour ne pas être écrasés davantage. Ryoma connaissait un restaurant où nous pourrions fêter nos retrouvailles à notre aise, à genoux et en chaussettes. Le souvenir que j’en ai gardé est mémorable. C’était la première fois que je voyais des menus sur tablette (nous étions en 2012) et je me régalai de plats inconnus et délicieux alors que, depuis mon arrivée à Tokyo, je m’étais pusillanimement contenté de menus Mac Do insipides. Nous bûmes également beaucoup, Ryoma avait une bonne descente et Alex finit un peu pompette (moi aussi). Je leur proposai en sortant de monter tout en haut d’un immeuble pour admirer la vue. Il s’agissait de l’hôtel où Bill Murray boit un whisky en compagnie de Scarlett Johansson dans Lost in translation. Bien entendu, il fallut traverser le hall pour prendre l’ascenseur et nous n’étions pas très discrets. Malgré le sens du règlement de Ryoma, notre équipage manquait singulièrement de tenue. Il n’empêche, nous étions dans le ciel de Tokyo, riches de cette nouvelle histoire, grisés et heureux, un peu comme dans un film, oui. Plus tard, nous revînmes sur la place de Shinjuku où nous nous étions miraculeusement trouvés. Alex et Ryoma reprendraient le métro pour rentrer chez eux (ils habitaient alors un quartier éloigné, pas du tout touristique, me dit Alex) et moi, je retournerai à mon hôtel du côté d’Asakusa. Aucune Scarlett ne m’y attendait mais je n’avais pas à me plaindre, j’avais passé une très belle soirée.

ISTANBUL, MATIN HUMIDE

Sans que ce fût un exploit, il fallait une bonne dose de volonté pour s’engouffrer dans le taxi à 5h du matin et, dans la nuit, sous la pluie glaciale, passer une courte matinée à Istanbul. Comme elle l’avait fait à la fête foraine de Bali, Danielle prit sur elle cette fantaisie de son frère, là où de son strict point de vue il aurait été plus simple, plus raisonnable, plus dans ses cordes, d’arpenter les boutiques du nouvel aéroport Istanbul Havalimani dont on devine, avec le Michel Houellebecq de Plateforme, qu’elles ressemblent à toutes les autres.

Nous posons les pieds à Kasabakal cd à 5h45 ; ils sont trempés à 5h48. Les réverbères créent une atmosphère orangée et fantomatique sur le secteur de Sultanahmet que nous traversons comme à l’aveuglette sans pouvoir éviter flaques et bourrasques. Dans mon souvenir des années 70 et 2010, je place quelques établissements de restauration de l’autre côté de l’esplanade. Or dans la réalité de cette fin de nuit, quelques années plus tard, beaucoup n’ont pas encore ouverts leurs portes. Nous trouvons finalement refuge à l’étage d’un café restaurant offrant la possibilité de se restaurer à l’occidentale. À l’heure où j’écris ces lignes, ayant comme à mon habitude cherché à vérifier sur Google Earth, j’hésite à décider s’il s’agissait du Sultahmet Köftecisi (celui qui affirme exister depuis 1920 et qu’il ne faut pas confondre avec le Meshur Sultahmet Köftecisi, à trente pas sur le même trottoir) et le Can Restaurant, plus discret mais disposant lui aussi d’un étage. Quoi qu’il en soit, la nuit tarde encore un bon moment et la Mosquée Bleue, dont je suggère la visite, n’ouvrira qu’un peu plus tard dans le froid matin mouillé. Nous patientons. 

Le véritable nom de la mosquée bleue est Sultan Ahmet Camii. Déchaussés, nous foulons ses tapis de nos chaussettes humides. Peu de fidèles dans l’édifice. Le bleu des céramiques est encore terne tant le jour peine à se lever. Lorsque nous sortons, cependant, le matin a enfin pointé le bout du nez. Nous retraversons la place selon un tracé perpendiculaire à celui de notre arrivée pour rejoindre Sainte Sophie. Nous sommes début janvier 2020 et Erdoğan n’a pas encore imposé l’abandon de son statut de musée. Depuis, la basilique aux lumières mordorées est devenue mosquée et je ne sais au juste dans quelle condition sa visite reste possible. Peut-on encore arpenter les coursives supérieures pour admirer les mosaïques orthodoxes et, depuis le haut, apprécier la majesté des volumes ? C’est Mustafa Kemal, grand dirigeant laïque, qui dans les années 30 avait décidé d’élever le lieu, qui fut aussi ottoman, au rang de trésor de l’humanité. Il en soulignait ainsi l’oecuménisme. C’est aujourd’hui un aigre penchant nationaliste qui, sous couvert de réaffirmation d’un islam ostentatoire et vertueux, conduit Erdoğan à priver le site de son caractère universel. Beaucoup de Turcs d’Istanbul, semble-t-il, ne sont pas dupes de cette tartufferie politique. Mais ce n’est pas en deux ou trois heures qu’on peut le vérifier. À Eminonu Pier Kadikoy, là où j’avais débarqué en 1977 en provenance de la frontière grecque, nous reprenons un taxi et retraversons le Bosphore par le pont de Galata. Encore une heure de route pour regagner l’aéroport et prendre notre avion. Les montagnes bulgares, je le constate depuis le hublot, sont couvertes de neige, mais il fait très beau à Nice pour notre retour au pays.

MACAU OU L’ALPHABET LUSOPHONE

Depuis Hong Kong la route de Macao passe par la traversée – avec passeport obligatoire – de l’estuaire de la rivière Zhujiang autrement nommée la Rivière des Perles. Selon Euclide, les deux métropoles respectivement comme anciennement britannique et portugaise correspondent avec Canton, purement chinoise, aux sommets d’un triangle dont l’intérieur serait l’estuaire susnommé. Tout ce tralala phrastique pour dire que nous n’allions pas manquer de passer une journée dans ce que la mythologie populaire des romans coloniaux qualifie de Capitale du Vice. C’était la seconde fois que je me rendais à Macau mais la première que je repérais la statue de Vasco de Gama dominant la situation dans le jardin portant son nom et à l’emplacement duquel le touriste curieux, peut-être désireux de comparer le Gama en buste de Macau et le Gama gisant du monastère des  Hiéronymites de Belém (Portugal), accédera en remontant la Calçada da Igreja de São Lázaro (mon vieux tropisme brésilien et portugais, auquel s’ajoute mon goût de la difficulté, me conduit, on l’aura peut-être remarqué, à caser le plus souvent possible des ã, des õ ou des ú dans mes billets, et d’autant plus lorsqu’il s’agit de la Chine ou de tout autre secteur attestant l’étendue et la variété géographique sinon du monde lusophone, du moins de l’expansion coloniale à l’origine de laquelle se trouvent les audacieux marins portugais). Outre la visite au buste du plus grands d’entre eux, je recommande à Macau la dégustation des pasteis de nata, si possible ailleurs que dans la rua da ressurreicão où, malgré un débit important garantissant leur fraîcheur, ces petits gâteaux crémeux éventuellement saupoudrés de cannelle peinent à supporter la comparaison avec ceux, légendaires, du 84 rua de Belém (au Portugal toujours). On aimera aussi la promenade volontiers mélancolique dans le quartier colonial (cimetière São Michael Arcanjo, église Nossa Senhora da Penha et son musée d’art religieux, Calçada das Chacaras, Rua da Sé, Beco de Lilau), soit qu’on considère que les vestiges du colonialisme suscitent en effet les sentiments mélancoliques – qu’on ait soi-même goûté jadis à l’atmosphère des colonies ou qu’on imagine celle-ci, littérature et cinéma aidant -, soit que l’histoire personnelle, avec ses remous, plonge invariablement certains en état de saudade aussitôt transportés dans l’univers des ruines ou pour le moins des restes de civilisations déchues. Faute de temps et d’appétence pour ce type de divertissement, nous nous sommes abstenus de jouer notre chemise dans les établissements affectés à cet usage. Je réprouve, personnellement, le faste de ces buildings qui, même à distance, dégagent tout à la fois l’odeur du lucre, du bling bling et de l’ennui. La fameuse tour Grand Lisboa, qu’on voit surgir partout et sur laquelle la terrasse arborée de la Fortaleza do Monte – à portée de canon – offre sans doute le meilleur poste d’observation, me fait d’ailleurs penser à un gigantesque esquimau (je parle de la glace) et me paraît très laide toute nimbée de pollution atmosphérique. Vers le soir, il s’agira alors de rentrer par le dernier ferry pour Hong Kong et peut-être se dira-t-on qu’on a bien voyagé.

HONG KONG, JANVIER 2020

Lorsque nous avons survolé Hong Kong, nous ne nous doutions de rien, tout à notre admiration de cette ville surgie des brumes, debout face aux vastes étendues de la Mer de Chine méridionale. En ces premiers jours de l’année 2020, le gratte-ciel de l’International Commerce Center affichait ses vœux de prospérité à la Terre entière et Nathan Road, où nous logions, connaissait le train de ses activités ordinaires, aucune manifestation anti gouvernementale, parapluies rangés, business permanent. 

Plus qu’une ville, Hong Kong est un territoire composite, archipel, où coexistent béton, verre, acier, eau, sylve, traversé d’innombrables humains de toutes origines, affairés, courant, comptant, vendant, priant dans l’apparent équilibre des mondes industrieux. Quand, le matin, j’ouvre le rideau plastifié de la baie vitrée, depuis des heures s’anime en bas l’artère commerçante. Au marché Mong Kok les poissons frétillent dans leurs bacs, les crapauds s’agglutinent au fond des cages. Une mariée traverse Canton Road. Comme sortis d’un vieux film, de vieux Chinois s’absorbent dans leurs registres des comptes. Nous sommes le 5 janvier 2020 et personne, pas même les diseuses de bonne aventure de Wong Tai Sin Fortune-Telling, n’imagine ce qui circule déjà à bas bruit et fera en quelques semaines le tour du monde. Ce n’est que le soir, à Central, que la ville se vide. A posteriori, me dis-je, c’est une grande répétition qui se joue au pied de la tour de la banque de Chine. Les humains disparus, enfermés dans leurs cages de verre, cèderont pour un temps leur place aux flamants et autres bêtes à poils ou à plumes. Que cela dure un peu, et ce sera, depuis les abrupts du Victoria Peak, le débordement des arbres dans les rues, une gangrène, et bientôt l’irréductible étouffement de la ville par la jungle triomphante. 

PS : On a bien compris que mon histoire de jungle envahissante est une fiction cinématographique (type film catastrophe). En réalité, l’épidémie de Covid a  relativement épargné Hong Kong. Mais c’est une autre chape de plomb qui étouffe aujourd’hui le territoire. Le régime de Pékin impose sa loi autoritaire, proscrit toute contestation, arrête les journalistes, interdit les syndicats, bref « normalise » et écrase ce qui, dans cet ex territoire autonome, restait de démocratie. Les affaires, elles, doivent continuer de tourner.

FÊTE FORAINE À BALI

En décembre 2019, Bali fut une très brève étape. Le temps de quelques photographies dignes de tripadvisor et l’avion repartirait plus au sud et plus à l’est, dans cette zone présentant entre autres caractéristiques remarquables celle de constituer le dernier refuge (avec la Papouasie) de l’effrayant CASOAR. Le fait de se retrouver en pleine nuit, en plein décalage horaire, sans repère tranquillisant dans une fête foraine douteuse, était pour ma sœur une mise à l’épreuve non prévue – de l’ordre du coupe-gorge, pensait-elle – mais dont nous sortîmes tous deux sains et saufs.  La suite est beaucoup plus banale et lumineuse. Temples bouddhistes, rizières, dégustation de thé, volcan endormi, le parcours devenu traditionnel des touristes pressés. Toujours mieux, en tout cas, que les coursives de l’aéroport de Denpasar. 

Je ne sais pas si j’aurai un jour l’occasion de retourner en Indonésie. Plutôt que Bali, j’aimerais visiter les Moluques, du côté de Ternate et Ambon. Mais ceci est une autre affaire : loin, cher, aléatoire, dans les recoins confidentiels d’une INDONÉSIE moins courue et vaguement inquiétante.

LE GRAND EMPÊCHEMENT

Le dernier article nous avait laissés sur la plaza Mayor de Madrid, au pied de la statue équestre d’un certain Philippe III. Au retour d’un voyage en Afrique comme je les aime, c’est-à-dire de biais (Cap-Vert, Sénégal, Guinée, Gambie, Maroc), je m’y interrogeais rapidement sur les illusions de l’exotisme, la H&M’isation du monde, et aussi sur ma propre fatigue. C’était en septembre 2019, peu de mois avant le chambardement que l’on sait, le grand empêchement dans lequel le dit monde s’est trouvé et aujourd’hui, en ce début 2022, se trouve encore. 

Empêché, tel fut bien l’état du blog Till the end – Des mondes regardés pendant ces mois traversés entre apathie et inquiétude, vacarme des débats sans fin, repliement frileux et suspicion. Le monde paradoxal, fragile mais ouvert laissé Plaza Major s’est brutalement barricadé, raidi ou racorni, comme on voudra pour l’image. Mondiale, la pandémie a exacerbé la crainte des uns à l’égard des autres. Là où, malgré le décalage des saisons, le virus ne fait aucune différence entre sud et nord, est et ouest, nous avons imaginé lui fermer nos frontières et, tandis que certains parlent de guerre civile, d’autres ou les mêmes prophétisent la guerre de civilisation. L’ennemi est à la fois intérieur et extérieur. « Eux » vs « Nous ». Voyager est tout à la fois empêché, non recommandé et suspect.

Pourtant, si cet article, par sa publication même, signe le recommencement du blog, c’est dans l’esprit conservé malgré tout d’une vision ouverte des mondes – en réalité du Monde – à regarder encore. Avec ce blog, depuis ces débuts, je tente de mettre en évidence – sans trop de naïveté je l’espère – la diversité des usages tout autant que l’universel humain. Sans fermer les yeux sur la laideur, sans nier la rugueuse réalité, je cherche modestement à révéler la beauté poétique du monde. Et si ces mots sont trop grands, disons simplement que se manifestent sur Till The end curiosité et générosité. 

À la faveur de la pause, le blog a été réorganisé et épuré pour gagner en attractivité. Je remercie pour ses conseils ma fille Manon. Pendant les semaines qui vont suivre, je publierai quelques articles sans grands développements et quelques bonnes photos. Espérons que les mondes s’entrouvrent un peu plus chaque jour pour que d’autres articles, d’autres carnets plus étoffés puissent de nouveau trouver ici une place de choix. 

Mais pour commencer et fêter ce retour, un album des cinq continents. Les photos de cette sélection très personnelle ont été prises entre 2019 et 2021, avant et pendant les longues périodes de confinement. La présence et l’activité des hommes, le plus souvent discrètes, se confrontent ici à l’indifférence du paysage naturel ou des villes vides. Il y a dans tout cela quelque chose de fragile, un équilibre précaire à sauvegarder.

Bonne année 2022 à chacune et chacun d’entre vous !