SORTEZ COUVERTS…

1977-6

Je vais, sans prétendre faire le tour de la question puisque, persuadé du caractère fondateur de ce voyage, il m’est déjà arrivé d’en parler et qu’il est plus que probable que je le ferai encore tant l’affaire est en vérité inépuisable, revenir sur 77.

Tout d’abord, peut-être que, par un retournement qu’il est bien présomptueux et paradoxal vu la chronologie de placer sous l’égide de Marcel Proust, les longues phrases ne font que miner le cinéma et plus exactement ce que La Soif du mal par exemple illustre de façon si spectaculaire, le plan-séquence, commencé quelque part, terminé là où on ne s’y attend pas, et ce quand bien même je serais en train de me dire qu’il est fort imprudent de commenter son propre style – fût-il, comme il semble que ce soit le cas ici, tout aussi passager qu’une crise d’urticaire – façon quasi certaine de s’exposer aux critiques portant moins sur le style en question – quel qu’il soit au fond – que sur la démarche qui le sous-tend et les prétentions de ce que mon ami François, en d’autres circonstances et à d’autres fins que la critique éventuelle de mes articles, avait appelé le « m’as-tu lu ». La digression métatextuelle, passé son caractère ludique pour celui qui s’y adonne en ce moment (et il y a fort à craindre que cela n’amuse que lui qui, beaucoup moins congrûment qu’Annie Ernaux, se met à parler à la troisième personne), a pourtant, et c’est là le deuxième point, une ambition qu’on jugera peut-être (qui sait ?) louable : non plus mimer le cinéma mais les voyages aventureux, les périples méandreux qui marquent parfois notre vie et dont la mémoire, erratique, tente de retrouver les détours.

Nous avions quitté Vienne puis Graz et, comme en apnée, affronté l’interminable traversée de l’ex Yougoslavie. Je n’ai gardé aucun document, tenu aucun journal de l’ennuyeux trajet qui, depuis l’Europe centrale – car Vienne, surtout sa gare, nous avait donné l’impression d’être une ville à samovar – devait nous conduire aux portes de la Grèce, c’est-à-dire, déjà, aux portes de l’Orient. Qui sont les trois adolescents qui entrent sac au dos dans cette auberge de jeunesse de Zagreb et passent sous le regard martial de Tito ? Quelle est exactement cette auberge puisque, dans mon souvenir, nous n’y avons finalement pas dormi afin d’attraper, vers deux ou trois heures du matin, le train pour Belgrade ? À la première question je répondrai qu’il s’agit d’Alain, André et Patrick (je donne l’ordre alphabétique), trois jeunes bacheliers de la fin des années 70, une époque entre deux eaux, la queue un peu effilochée de la comète 68 (eux avaient neuf ou dix ans quand leurs jeunes aînés élevaient les barricades de mai) et pas encore le début des eighties (début que célèbrera Michel Jonasz par un 33 tours : « Les années 80 commencent ! »), le ventre mou des années Giscard, quoi ! une époque un peu emmerdante ou Maritie et Gilbert Carpentier règnent en maîtres sur ce qui ne s’appelle pas encore le PAF (mais il faudra une autre fois revenir plus sérieusement sur le caractère emmerdant de ces années, en s’obligeant à démêler facteurs purement personnels et traits d’époque.) Patrick V., mieux ou plutôt plus dégrossi qu’ils ne le sont à ce moment-là dans la nuit yougoslave, leur a parlé de la route jusqu’à Kaboul : « Vous achetez une voiture (bonne idée quand aucun d’entre eux n’a encore le permis), vous allez jusqu’en Afghanistan, vous brulez ensuite le véhicule et vous vous faites rembourser par l’assurance qui vous rapatriera. » On pense comme ça en 77, on est encore (plus pour longtemps) baba cool, on aime les MZ (les curieux découvriront sur Wikipédia que MZ est la marque d’un constructeur est-allemand de motocyclettes), on veut aller en Inde par la route, et nous, pour le moment, nous retournons à la gare, nous remontons dans le train en pleine nuit, nous en reprenons une tranche, et je ne rappelle toujours pas pourquoi vingt lignes après avoir posé la question. Patrick, qui prétendait ne jamais dormir dans un wagon, se réveille quand, au petit matin, la brume se lève sur les faubourgs de Belgrade. Ce sont des successions d’immeubles gris. Puis, devant la gare, des familles assises sur des pelouses, probablement des Roms. L’escale est de toute façon de courte durée, une autre très longue journée de train commence, la lente descente en crabe vers le Sud, vers Thessaloniki, chez les Grecs. Et c’est là où je voulais en venir, à trois souvenirs pour cette première fois au pays de Socrate, Aristote et Nana Mouskouri (voir plus haut, Maritie et Gilbert Carpentier), trois souvenirs que je vais faire courts cette fois, le voyage pour y parvenir ayant assez duré:

2h du matin : arrivée en gare de Thessaloniki. Faim de loup, rien à manger, quand tout à coup nous repérons une gargote (le terme Kébab, très à la mode aujourd’hui, ne conviendrait pas, ne serait que parce qu’il est turc, que j’écris en français et que la scène se situe en Grèce). Nous nous jetons sur des tomates farcies bien grasses. Un festin !

Le lendemain matin, après le reste de la nuit passée allongés dans un jardin public, réveillés par l’arrosage automatique puis par un flic. Dans la rue, nous trouvons un autre petit troquet où nous buvons à la bouteille du lait chocolaté. Un délice !

Le soir du même jour, promenade sur le port. Par centaines flottent des capotes dont nous ignorons la provenance. C’est à ne pas croire… Une cargaison de capotes au fil de l’eau, un peu comme une concentration de méduses venues s’échouer sur la plage, des centaines et des centaines de capotes, bien avant le slogan « Sortez couverts » et le safer sex. Mince alors ! Aurions-nous raté la partouze du siècle à cause des tomates farcies ?!

PS : pour ceux qui auront eu le courage (et le plaisir, je l’espère) d’aller au bout de cet article, une brève apostille. L’article du jour doit en vérité beaucoup à un écrivain français dont je me suis amusé à imiter le phrasé singulier. Le jeu est maintenant d’en découvrir l’identité. Le premier qui trouve mettra la réponse en commentaire et aura gagné ! Quatre indices : 1. Albert Londres. 2. Mai 68. 3. 24 août 2015. 4. Guerre du Pacifique.

À vos marques, prêts, partez !

 

 

CARNETS DE L’INNOCENCE

J’aimerais être capable dans ces nouveaux carnets de retrouver les circonstances des premiers pas et surtout les impressions qu’ils ont laissées, l’imaginaire dans lequel ils pouvaient s’inscrire, les erreurs ou plutôt les illusions qui accompagnent l’inexpérience des lieux parcourus pour la première fois, à des moments donnés de nos vies. Pour cela il faudrait pouvoir retrouver, comme tente de le faire Annie Ernaux dans son dernier ouvrage(*), le jeune homme (ou la jeune femme) que l’on a été, dans le climat de l’époque, avec l’état de ses connaissances du moment, son « innocence », ses espoirs, ses préjugés, le déjà vécu, les représentations diverses et autres déterminations qui orientaient en ces temps-là sa façon d’être au monde, et ce sans se laisser envahir par les événements traversés depuis lors, les autres voyages, les retours éventuels sur les lieux du premier passage.

J’ai terminé mon dernier article (« LA FRONTIÈRE ») sur la mention de photos floues. En juillet 2009, la première, prise à l’extérieur de l’aéroport de Sydney, est floue également. J’ai dû demander à un quidam de bien vouloir me prendre là, avec mon chariot à bagages. C’est le petit matin, j’arrive de Bangkok, et je me rappelle m’être dit : « Tu y es, tu y es, il faut immortaliser ces premiers pas, garder la trace de ce moment. »

Cette arrivée à Sydney, je ne l’imaginais pas vraiment possible quelques mois auparavant. Comme si, à tous les sens du terme, je n’en aurais jamais les moyens. L’hémisphère Sud, dans mon esprit d’alors, était un rêve en quelque sorte inaccessible, un renversement utopique qui, longtemps, m’avait conduit à fantasmer sur le franchissement de la ligne de l’Équateur, à considérer que la démarcation distinguait ipso facto ceux qui l’avaient si je peux dire enjambée, gagnant par là un prestige dont je ne pouvais, moi, me targuer. L’homme photographié ici (je ne peux pas parler de jeune homme, malheureusement) est donc envahi par une sorte de jubilation, mélange d’innocence enfantine (ou plutôt adolescente), de vanité, de narcissisme, de jouissance tactile de sentir, malgré sa polaire, la fraîcheur matinale de Sydney, cette incroyable légèreté de l’air à laquelle j’associe toujours cette ville lumineuse, probable invention de ma part, scientifiquement absurde, mais qui nait là, à ce moment précis où est prise la photographie.

Par la suite, la journée s’est écoulée lentement, un peu embrumée par le décalage horaire. Nous nous étions donné rendez-vous sur les marches de l’opéra mythique, j’ai attendu longtemps alors que la nuit était déjà tombée, et tout à coup j’ai vu Marine en contre-bas et de biais par rapport à ma position centrale à mi-hauteur. Elle courait vers moi avec un cri, son sac à dos un peu encombrant (si mes souvenirs sont exacts) et ses ballerines rouges, choisies pour me faire plaisir. Nous nous sommes serrés si fort que de longues secondes ont dû passer avant que nous ne regardions mutuellement nos visages en larmes. Nous avons marché au petit bonheur au pied de l’édifice, main dans la main, comme si j’avais retrouvé mon enfant après une sortie scolaire, une colonie de vacances, une séparation sensiblement plus longue que d’habitude et qui justifie toujours des retrouvailles un peu marquées, de longs récits, un rassérènement dont chacun, parent et enfant, a besoin.

Beau moment, comme on s’en doute… Je continuerai ainsi, dans les jours qui viennent, ces carnets de l’innocence, ces carnets des premières fois.

(*) Annie Ernaux, Mémoire de fille, Gallimard, 2016.