QUI SOURIT ?

Ce que nous ont laissé les architectes et les sculpteurs antiques ne prête guère à sourire. Colonnes hiératiques, marbres froids, gueules cassées, visages graves de la conscience de nos faiblesses et de notre finitude (nous nous trompons, nous souffrons, nous vieillissons, nous mourons).

Mais au détour d’une salle de musée nous voici comme soulagés de croiser le sourire d’un kouros. Il nous surplombe de plusieurs mètres, se dresse dans son éternelle complétude, trop beau pour être vrai mais pour nous, mortels, presque amusant de perfection.

CHACUN UN CHEMIN

Aux Météores, tout se présente comme un chemin jalonné de stations. La plaine d’abord, puis, vers Kalambaka, d’immenses échines de sable concrété se découpant sur le ciel. Il y a les nuances de vert et il y a la roche, l’un ou l’autre, et bientôt se profilent les monastères, comme des sentinelles perchées sur un rempart. C’était jadis le refuge des anachorètes. Ils sont représentés sur les fresques des églises. Mais pour y parvenir, encore des étapes : la route tortueuse, le parking colonisé par les marchands du Temple, le pont-levis, les escaliers, le guichet, enfin les lieux de la prière. Une première salle de nos pas perdus – le narthex -, une autre où se déploie la bande dessinée du Jugement Dernier, une autre encore pour la Passion, enfin la dernière salle, exiguë, accessible aux seuls moines s’y recueillant une fois disparus les visiteurs bruyants.

La Foi serait donc un chemin.

À Ossios Loukas, le vent se lève, le ciel se charge de nuages et mon noir et blanc  dramatise l’atmosphère. Je pense à la petite église orthodoxe accrochée à la crête de Facibelle, à l’ermite de Barles. Parfois il descend dans la vallée par le chemin pentu et au grand plaisir de mon ami François nous l’avons croisé l’autre jour. Il allait récupérer sa mobylette dans un coin (cachée dans des fourrés ?) et il a décliné poliment notre proposition de le prendre en stop. Nous avons sans lui poursuivi notre route.

SOUVENIR DU COLOSSE

« Tout ici, aujourd’hui comme il y a bien des siècles, chante l’illumination, la joyeuse, l’aveuglante illumination. La lumière y acquiert une qualité de transcendance : ce n’est pas seulement la lumière méditerranéenne; c’est quelque chose de plus, d’insondable, de sacré. Ici la lumière pénètre droit jusqu’à l’âme, ouvre portes et fenêtres du coeur, dénude l’homme, l’expose, l’isole dans une félicité métaphysique où tout s’éclaire sans qu’il soit besoin de la connaissance. L’analyse s’arrête net dans cette lumière. »

Henry Miller, Le Colosse de Marousssi, 1958.

Je connais ce texte, ce Colosse, depuis le début des années 80. Sa lecture a à ce point compté que j’en fis à l’époque le sujet d’un mémoire d’étude. Je suppose que cette fascination de jeunesse prolongeait les impressions laissées par un premier voyage en Grèce quelques années plus tôt. Tout aussi bien elle annonce aujourd’hui d’autres voyages dans la lumière grecque, une lumière qui, j’en fais l’hypothèse, rencontre d’autres rêvasseries plus lointaines encore, quand mon regard se perdait dans le ciel bleu d’une fresque évangélique, à gauche de l’autel, en l’église du Sacré Coeur de Menton. Va savoir…

En mars, fortement question de retourner là-bas pour jouer la pièce Migraaaaants de Matéï Visniec, reprise d’un grand moment de l’année écoulée. Plus tard (disons quelques années), autre projet  tenu pour l’instant top secret… En attendant, et pendant deux ou trois jours, admirons ces paysages admirables. Novembre gris nous y encourage, n’est-ce pas ?

SOUS UNE COUCHE DE NEIGE ET D’OUBLI

Une fois n’est pas coutume, je laisserai la parole à mon ami Jacques Bianchi qui, ayant visionné le film, m’a spontanément envoyé ce message. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.

« J’ai beaucoup aimé, 23 minutes, juste la bonne longueur pour sympathiser avec Catherine et le témoignage de son passé. On a beaucoup d’empathie pour ce personnage qui n’a rien de fictif d’ailleurs (ses souvenirs dans l’église sont bouleversants). Cette harmonie de plans séquences et de scènes de la vie courante nous fait réaliser que nous voyageons dans le temps, ce temps qui passe trop vite et sur lequel nous n’avons aucune prise, sauf à attendre cette fonte des neiges sous lesquelles sont enfouis tous nos souvenirs dormants. Tout le monde rêve de vivre cette expérience 50 ans après ! Retourner sur les lieux de son enfance est une chance (celle de vieillir) et une quête initiatique au plus profond de soi-même. Le charisme de Catherine doit beaucoup à cet état d’âme. On s’identifie, on l’envie et on est bercé par les images, ces images en demi teinte d’une nostalgie propre à chacun de nous. Je ne rajouterais pas une scène ni en retirerais une à ce beau film bien monté, à ce scénario bien maitrisé et à ce casting si convaincant. Une de tes  meilleures réalisations,  Alain ! JB »

MISSION

Et nous sommes arrivés à Oujda. La route, depuis Saïdia, longe la frontière algérienne qu’on vient observer à distance, en famille, comme une curiosité. De l’autre côté les voitures passent sous les drapeaux vert et blanc.

Boulevard Mohammed V, Catherine avait en tête le bâtiment de la poste, la cathédrale où elle avait fait sa première communion, et la BMCI où officiait son père. Je resterai discret sur son expérience de retrouver les lieux de l’enfance cinquante ans après les avoir quittés. Cela ne m’appartient pas. Mon rôle était de l’amener là et de filmer ce que cela donnerait. Je l’ai fait ; et je publierai le film demain pour clore ces rapides carnets 2018 du Maroc.

À la prochaine !

UN PETIT PAS POUR L’HOMME…

Ceux qui me connaissent bien savent que je me suis amusé comme un petit fou. J’étais très puérilement excité à l’idée de franchir une nouvelle frontière lors d’un voyage où de toute évidence il n’y avait aucun espoir à nourrir sur ce plan, à moins de prendre, muni d’un gros sécateur par exemple, le risque inconsidéré de ménager une ouverture dans le fil de fer barbelé de la frontière algérienne à Saïdia. Alors où ? On voit très bien le Maroc: l’Algérie d’un côté (mais ça ne passe plus depuis longtemps); la Mauritanie au sud (ils ne sont tout de même pas allés jusque là); l’Espagne alors ? La belle affaire ! Oui mais bon… Sur une carte, avec de bonnes lunettes, un peu de nez dirais-je, le passe-muraille trouvera un de ces lieux romanesques à souhait, fruit de l’inépuisable stratégie des hommes, propre à enflammer l’imagination du rêveur, voire des Tartares. Viens Catherine, je t’emmène aussi en Espagne ! Oui, par la plus petite porte qui soit, une porte à ta taille, si j’ose dire, de l’autre côté d’une vieille ficèle de pêcheur négligemment posée sur le sable. « Nous ferons d’une pierre deux coups ! »

Il a suffi de le dire. Nous avons traversé les montagnes du Rif, les forêts de cèdres dans la brume, nous sommes face à la mer bleue, au ciel bleu, face à la citadelle blanche, le mystère silencieux du Peñón De Vélez de la Gomera. Mais très vite Madame me lâche, ce n’est pas une enfant, elle,  et elle n’est pas collectionneuse de records. Je poursuis donc seul, passant devant une guérite (un douanier marocain armé d’une grosse mitraillette), des sacs de sable, un banc de sable, trois mangeurs de sardines (délicieuses)… Un autre guérite est placée là, vide, touchant la corde bleue, sur le plat d’un isthme minuscule où se croisent quelques mouettes dont j’hésite à déterminer avec exactitude la nationalité.  Bientôt, comme en enfance, comme au ralenti, me voici enjambant la corde (vague souvenir d’un jeu : le saut à l’élastique ? Vagues souvenirs d’Herzog et Lachenal,  d’Hillary et Tenzing, de la première marche sur la Lune, le petit pas pour l’homme, etc.), et me voici maintenant les deux pieds en Espagne, ici, en Afrique, comme dans ces films où le prisonnier évadé atteint la Suisse après avoir traversé les forêts de Bavière, sauvé, prêt à adresser des bras d’honneur à ceux d’en face et d’où il vient. Oui mais bon (deux fois), moi j’ai la mitraillette là-haut, et surtout j’ai Catherine, je ne peux pas la laisser tomber sur un autre continent (qui plonge tout de même jusqu’à l’Afrique du Sud, ne l’oublions pas), je dois la retrouver, la conduire à Oujda ! Avec ce sens du devoir qui fait l’honneur des hommes, des vrais, repassons donc de l’Europe à l’Afrique, en un pas.

La côte méditerranéenne du Maroc présente plusieurs exemples de curiosités géo stratégiques du type du Peñón. On connaît les enclaves de Ceuta et Melilla, mais il faut aussi compter plusieurs secteurs d’îles minuscules généralement bien fortifiées et mystérieusement occupées par d’obscurs Espagnols, il s’en trouve.

RETROUVAILLE SANS S

Ces nouveaux carnets seront plutôt des esquisses. Ils rendent compte avec un peu de retard de mon nouveau voyage au Maroc en compagnie de mon amie Catherine (avril – mai 2018). Né d’une discussion d’hiver (comme lorsque les alpinistes au repos se réunissent au coin du feu, parlent des anciennes courses et des nouvelles à projeter), ce voyage – un énième pour Catherine, le cinquième pour moi – est directement lié à l’ouverture de l’espace aérien aux compagnies low coast, ces machines à déverser du touriste un peu partout et dont chacun est content de profiter en dépit de la sensibilité de ses genoux. M’étant avisé qu’il existait une ligne Marseille – Oujda, j’ai proposé à Catherine de la détourner de son périple habituel (en principe de Nice à Marrakech où elle a passé son adolescence) et de nous rendre là où, depuis cinquante ans, elle n’était en revanche jamais retournée : Oujda, ville lointaine et oubliée aux confins de la frontière algérienne, tout à l’est et hors circuit. À charge pour moi de réaliser un film sur le sujet, traçant mon sillon personnel de la mémoire voyageuse.

Finalement, c’est à Fès que nous avons atterri. Je connaissais la ville. Elle est belle mais ressemble au fond à beaucoup d’autres en Afrique du Nord. Disons plutôt que les stations iconiques (la médina, les souks, les tanneries, la menthe) de ce genre de villes se confondent et j’ai eu l’impression d’être prisonnier d’un circuit obligé. Catherine était sensible à l’habillage sonore (les hirondelles par exemple), je l’ai filmée pour tenter de restituer par l’image sa manière de se réapproprier l’espace de la jeunesse, les sensations que procure la retrouvaille. Le film sera visible dans quatre jours ici même.

PS : l’acception « Retrouvaille » au singulier est rare (action de retrouver quelqu’un, quelque chose) et je l’aime. J’y associe l’idée de la merveille, d’un événement qui se singularise, brille d’un éclat particulier dans notre exhumation des « vieilles vieilleries », quelque chose de magique et de précieux.

NÈGRE DANS SON COEUR

« – Après vous avoir entendu au concert, je me suis procuré quelques-uns de vos disques, j’ai téléphoné à votre maison de production, on m’a communiqué les coordonnées de votre agent et il m’a dit que vous seriez disponible aujourd’hui. J’ai pris l’avion avant hier. Nous sommes assis sur le divan qu’on voit à l’intérieur de la pochette de votre avant-dernier disque … ?

– Oui, je crois bien, en effet. Et donc ?…

– Hé bien, j’ai été frappé par ce que vous avez dit le soir du concert. Vous avez présenté vos amis, vos musiciens ; il y a avait la petite-fille de Vinicius, les fils de Baden, et je me suis dit que c’était dans la grande tradition de la bossa, les concerts entre amis comme à l’époque du café concert La fusa à Buenos Aires, des concerts de Vinicius avec Tom Jobim et Muicha. J’ai vraiment beaucoup aimé votre façon de faire des bœufs, de reprendre les standards.

– Vous aviez eu l’occasion de voir Vinicius sur scène ?

– Non, malheureusement, c’est un de mes grands regrets. En fait j’étais trop jeune.

– Vous savez que c’est le cinquantième anniversaire de la bossa nova cette année.

– Oui, cela ne m’a pas échappé. J’ai exactement le même âge que la bossa nova. Et vous ?

– Pardon ?

-Pardonnez-moi si je suis indiscret. Je voulais connaître votre âge.

– Heu, hé bien, j’ai 40 ans. Pourquoi ? »

*

On m’a dit qu’elle venait de Bahia

Qu’elle doit son rythme et sa poésie à

Des siècles de danse et de douleurs

Mais quel que soit le sentiment qu’elle exprime

Elle est blanche de formes et de rimes

Blanche de formes et de rimes

Elle est nègre, bien nègre dans son coeur

*

« Il n’y a rien comme le temps pour passer. » La bossa comme moi avons pris dix ans de plus. Ce n’est plus cinquante mais soixante, nous vieillissons ensemble.

Il est possible aussi que la définition par laquelle Vinicius définit la samba, une « tristesse-joie », blanche et nègre à la fois, corresponde à ce que je cherchais au cours de ce voyage et dont Salvador serait en effet le berceau. Dans ces carnets qui s’achèvent aujourd’hui à Salvador, c’est l’état que j’ai tenté de décrire. Dans la ville de Maria Bethânia, il se lit sur les visages comme dans les nuages du ciel. Quelque chose parle tout bas d’un déchirement, d’une terre lointaine perdue, mais c’est aussi un lieu d’allégresse et d’énergie, un appétit de vie.

Bien sûr, quand je dis Salvador, il me faut préciser. En équilibre sur le rebord d’une falaise, surélevé et quadrillé par la police, c’est du Pelourinho dont je parle. De Bahia on voit le Pelourinho, pas davantage, les vastes étendues modernes ou non qui filent vers le nord et l’est jusqu’à l’aéroport ne se visitent pas. Peut-être que ce Français rencontré un jour à Fatima, lui, les connaît. Il m’avait dit habiter Salvador ; la corruption, selon lui, y était généralisée comme la violence. Quand je le questionnais sur Itapoã, il balaya d’un revers de main mes références dépassées. Plus rien à voir, mon cher, une plage polluée, un quartier malfamé… Pourtant, au moment de quitter le Brésil et d’en finir avec ce long voyage, j’ai traversé la ville en taxi depuis l’hôtel. Je m’étais demandé où achever mon périple, dans quel lieu qui pourrait lui donner un sens au cas où il en manquerait. En dépit de l’avertissement reçu à Fatima, j’ai indiqué au chauffeur Itapoã – Itapoã por favor – et nous avons parlé de la chanson du disque à la couverture verte, avec le visage de Maria, Tarde em Itapoã, c’était d’ailleurs l’heure de la chanson, la fin de l’après-midi, à quelque chose près. Le ciel était chargé, pour ne pas déroger à l’habitude. Une fois déposé à l’angle de la rua Dorival Caymmi, j’ai marché le long du rivage avec ma valise « façon Burberry » achetée à Budapest, sur mes gardes évidemment car un touriste trainant une valise au bord de mer est une cible tentante pour les malfaiteurs. Je regardais les rares baigneurs, passais un moment sous un auvent pour m’abriter, marchais encore quelques centaines de mètres et m’arrêtai finalement pour poser mes bagages sur le sable et boire une dernière bière. L’Histoire retiendra ou non que je ne l’ai même pas payée car je n’avais plus de monnaie, seulement un dernier gros billet dont le patron de la gargote n’a pas voulu. Il m’a juste dit gentiment quelque chose comme « Merci de la visite », et je suis reparti en quête d’un dernier taxi.

J’avais la chanson dans la tête.

Um velho calção de banho
O dia prá vadiar
O mar que não tem tamanho
E um arco-íris no ar

Depois, na Praça Caymmi
Sentir preguiça no corpo
E numa esteira de vime
Beber uma água de côco
É bom!

Passar uma tarde em Itapuã
Ao sol que arde em Itapuã
Ouvindo o mar de Itapuã
Falar de amor em Itapuã

Passar uma tarde em Itapuã
Ao sol que arde em Itapuã
Ouvindo o mar de Itapuã
Falar de amor em Itapuã

Depois sentir o arrepio
Do vento que a noite traz
E o diz-que-diz-que macio
Que brota dos coqueirais

E nos espaços serenos
Sem ontem nem amanhã
Dormir nos…

De ce lieu, Itapoã, Vinicius nous dit ceci : le soir venu, on y sent tout doucement toute la Terre tourner.

BOUTEILLE À LA MER

 

 

J’écoutais Nau Catarineta de Teca et Ricardo :

Ô beau vaisseau Catarineta

de lui je vous dirai

sept ans et un jour, oh Tolinda

par dessus les vagues de la mer.

Il n’y avait plus rien à boire

Pas la moindre chose à manger

On tua notre coq, oh Tolinda

qui était là pour chanter.

Lève-toi ma vigie

ma petite vigie royale

Essaye de voir la terre d’Espagne, oh Tolinda

les sables du Portugal.

*

Au loin j’aperçois le tournoiement d’une compagnie de vautours. Ils ne sont pas très haut, à quelques mètres seulement de la plage à cet endroit rocailleuse, et les voici qui piquent vers le sol, y sautillent, donnant de grands coups de bec à une charogne. Rien ne pourrait les déranger. Je m’approche et vois ce qu’il reste de la tortue de mer, pas grand chose, quelques viscères, la carapace et la tête, avec les yeux encore ouverts. Ce n’est pas violent, juste naturel, un peu hypnotisant je l’avoue, quand tout à coup c’est le grain qui menaçait, sans concession, d’une force qui retourne en une seconde mon parapluie et me désarticule, pantin lamentable, dans mon effort inutile d’enfiler l’imperméable de fortune acheté à Puerto Iguazú, en prévision de la visite des chutes. C’est une débandade, si j’ose dire, une retraite en rase campagne (voir ici une plage immense), jusqu’à un abri trop tardif (je suis instantanément trempé jusqu’aux os) et pourtant site d’une nouvelle rencontre (si j’ose dire aussi), celle d’un autre mouillé, un de ces hasards qui sont le lot des voyages, leurs surprises et leur charme (parfois, mais pas ici, leurs emmerdes).

– Hi !

– Hi !

– My umbrella is broken.

– I see.

Nicolo, banquier italien polyglotte, me facilite la tâche en poursuivant très vite en français. Le lendemain, nous nous retrouvons sur le ponton ; nous prenons ensemble la grosse barque qui nous ramènera à Salvador, et passons la journée (il faut du temps pour traverser la baie de tous les saints) à causer de tout, du Brésil, de São Paulo, de la France et de l’Italie, de l’Europe et des nationalismes.

Entre temps ? Boipeba. Très loin.

J’y marche. J’y marche avant la tombée de la nuit, avant la soirée dans le village sans voiture. Rien d’autre que cela, la marche, au bord de l’océan, dans la forêt, croisant de temps en temps quelques êtres humains, peu, deux adolescents armés de machettes, des pêcheurs remontant leurs filets, une famille traversant à gué le bras d’une rivière avant que la marée ne recouvre tout, une instituteur (?), un exploitant de cocoteraie donnant des instructions à son factotum, que sais-je encore, une population maigrelette, occupée à sa vie et à laquelle je ne prétends laisser aucun souvenir particulier. La marche, cependant, il peut arriver qu’elle fatigue. Alors qu’un nouveau grain s’annonce, ayant abandonné le squelette de mon parapluie là où je le pouvais et de manière plus ou moins écologiquement correcte,  je m’arrête sous les palmes mal ajustées d’une paillote. La patronne me sert une cachaça, comme si j’avais besoin d’un remontant. Mais le patron, lui, me parle d’une autre bouteille, celle qu’un pêcheur a ramenée l’autre jour alors qu’elle roulait sur la plage, comme dans une émission de télé-réalité, comme dans un roman d’aventure exotique, avec son personnel stéréotypé – les pirates, le loup de mer, la jeune prisonnière, le perroquet, le crochet du capitaine à la place de la main – et son décor obligé : sable, palmiers, hamac, coffre, poudre, meubles de bric et de broc… Dans cette bouteille, oui, un message – cela ne pouvait être autrement au fond puisque nous sommes en plein roman – que le tenancier, précautionneusement, me montre pour que je le photographie. Mise à l’eau le 25 juillet 2017 au large du Cap par un certain Pierre Cilliers, de la South Africa National Space Agency (SANSA), la bouteille a mis un an pour atteindre la côte du Brésil depuis semble-t-il ce que son expéditeur appelle la « Samba line », cela ne s’invente pas, située en effet dans l’Atlantique, à l’est des côtes de l’Afrique du Sud. Il est aussi question du courant d’Agulhas dont la bouteille a sans doute profité pour voyager jusqu’ici, jusqu’à la plage, le pêcheur, la paillote… Mais mon imagination trouve ici ses limites. Le message me paraît brouillé, et pas seulement parce que l’eau et l’humidité ont pu l’endommager. Le patron et la patronne sourient, c’est toujours ça de pris, le pêcheur est depuis longtemps retourné à sa pêche, et moi, sitôt cet article publié (l’avant-dernier de ces carnets), je m’en vais écrire à Pierre Cilliers en espérant le trouver, quelque part dans la réalité.

Mon mail parviendra-t-il à son but ? Je l’espère mais il arrive en que l’on écrive en pure perte. Ou presque.