SOPHIE À LA PLAGE

La façade sud de l’Australie baigne dans le vaste océan austral. J’en connais quelques coins, du côté de la Tasmanie, des falaises de Wilson Prom ou des plages immenses au sud d’Adélaïde. Cette année, c’est vers Mornington et Phillip Island qu’en famille nous nous sommes promenés : la ferme modèle de Churchill, le finistère des Summerlands si mal nommés (le climat y est plutôt rude). Avec mes Amor j’aurais aimé aller jusqu’à French Island mais nous n’avions que peu de temps. Sophie, qui est franco-australienne, ira peut-être y camper un jour, avec un amoureux par exemple, histoire d’évoquer avec lui son autre pays, la France, en quelque sorte sa part lointaine.

PS : demain départ pour le Burkina Faso.

 

RENDEZ-VOUS À…

 

Chaud Melbourne au cœur de l’été austral. Mais je pourrais dire tout aussi bien l’inverse, puisque la règle ici est l’absence de règles. Le long de la Yarra les promenades sont agréables, on flâne, on boit une bière, on sent tout doucement le temps couler. Cette année, Manon et moi avons profité de l’existence et parlé plutôt longuement. Tous les deux, nous avons ainsi quelques rendez-vous au gré des voyages de l’un ou l’autre, peu nombreux mais au combien précieux… Le cadre, en ce superbe mois de décembre, a servi d’écrin aux retrouvailles. À refaire, sous d’autres cieux !

 

VICTORIA SECRETS

On s’en étonnera peut-être, cet article n’a pas pour vocation la promotion des boutiques de lingerie qui, dans les galeries free des aéroports notamment, ne manquent jamais d’attirer l’œil du connaisseur et de l’esthète. Il vise plutôt à vanter les beautés cachées du Victoria, région vallonnée de l’Australie du sud, d’en caresser les courbes appareil photo à la main, pour rendre justice à tous ses recoins. Depuis Melbourne on prendra par exemple l’autoroute de l’est pour sortir par une bretelle et rejoindre la route d’Adélaïde. Quelques heures et ce sont les Grampians, avec leurs dentelles de roche tout au fond du bush. On aura ici le loisir d’emprunter un défilé étroit qui, sans contestation, soutient la comparaison avec la gorge du Verdon. En une petite heure d’exercice, il permet d’accéder au balconnet du Pinnacle lookout. Celui-ci pigeonne au-dessus de la forêt; la vue, par définition, y est imprenable; et il n’est pas faux de dire qu’on en a plein les yeux. Autre approche, prendre son slip de bain et batifoler dans la péninsule de Mornington. Là vous attend un boudoir airbandb préalablement réservé. Vous pourrez y jouer aux boules par exemple, le soir à la fraîche. La nuit, comme dirait Rimbaud, les étoiles font au ciel leur doux frou-frou. Dans la journée, la plage. Celle de Silverleaves est très belle. Le bas (que je préfère) est un peu collant, je parle du sable, mais dans l’ensemble, on caracole, pas besoin d’être excessivement culotté, juste éviter les talons aiguilles. Enfin, je recommande, pour les amateurs d’impressions corsées, les zones sensibles de Black Spur (l’éperon noir si je traduis bien) et, dans un autre style, la cité très glamour de Clunes. Sa devise, qu’on ne s’en étonne pas davantage, serait paraît-il empruntée aux chevaliers de l’Ordre de la Jarretière : « Honni soit qui mal y pense ».

QUI SOURIT ?

Ce que nous ont laissé les architectes et les sculpteurs antiques ne prête guère à sourire. Colonnes hiératiques, marbres froids, gueules cassées, visages graves de la conscience de nos faiblesses et de notre finitude (nous nous trompons, nous souffrons, nous vieillissons, nous mourons).

Mais au détour d’une salle de musée nous voici comme soulagés de croiser le sourire d’un kouros. Il nous surplombe de plusieurs mètres, se dresse dans son éternelle complétude, trop beau pour être vrai mais pour nous, mortels, presque amusant de perfection.

CHACUN UN CHEMIN

Aux Météores, tout se présente comme un chemin jalonné de stations. La plaine d’abord, puis, vers Kalambaka, d’immenses échines de sable concrété se découpant sur le ciel. Il y a les nuances de vert et il y a la roche, l’un ou l’autre, et bientôt se profilent les monastères, comme des sentinelles perchées sur un rempart. C’était jadis le refuge des anachorètes. Ils sont représentés sur les fresques des églises. Mais pour y parvenir, encore des étapes : la route tortueuse, le parking colonisé par les marchands du Temple, le pont-levis, les escaliers, le guichet, enfin les lieux de la prière. Une première salle de nos pas perdus – le narthex -, une autre où se déploie la bande dessinée du Jugement Dernier, une autre encore pour la Passion, enfin la dernière salle, exiguë, accessible aux seuls moines s’y recueillant une fois disparus les visiteurs bruyants.

La Foi serait donc un chemin.

À Ossios Loukas, le vent se lève, le ciel se charge de nuages et mon noir et blanc  dramatise l’atmosphère. Je pense à la petite église orthodoxe accrochée à la crête de Facibelle, à l’ermite de Barles. Parfois il descend dans la vallée par le chemin pentu et au grand plaisir de mon ami François nous l’avons croisé l’autre jour. Il allait récupérer sa mobylette dans un coin (cachée dans des fourrés ?) et il a décliné poliment notre proposition de le prendre en stop. Nous avons sans lui poursuivi notre route.

SOUVENIR DU COLOSSE

« Tout ici, aujourd’hui comme il y a bien des siècles, chante l’illumination, la joyeuse, l’aveuglante illumination. La lumière y acquiert une qualité de transcendance : ce n’est pas seulement la lumière méditerranéenne; c’est quelque chose de plus, d’insondable, de sacré. Ici la lumière pénètre droit jusqu’à l’âme, ouvre portes et fenêtres du coeur, dénude l’homme, l’expose, l’isole dans une félicité métaphysique où tout s’éclaire sans qu’il soit besoin de la connaissance. L’analyse s’arrête net dans cette lumière. »

Henry Miller, Le Colosse de Marousssi, 1958.

Je connais ce texte, ce Colosse, depuis le début des années 80. Sa lecture a à ce point compté que j’en fis à l’époque le sujet d’un mémoire d’étude. Je suppose que cette fascination de jeunesse prolongeait les impressions laissées par un premier voyage en Grèce quelques années plus tôt. Tout aussi bien elle annonce aujourd’hui d’autres voyages dans la lumière grecque, une lumière qui, j’en fais l’hypothèse, rencontre d’autres rêvasseries plus lointaines encore, quand mon regard se perdait dans le ciel bleu d’une fresque évangélique, à gauche de l’autel, en l’église du Sacré Coeur de Menton. Va savoir…

En mars, fortement question de retourner là-bas pour jouer la pièce Migraaaaants de Matéï Visniec, reprise d’un grand moment de l’année écoulée. Plus tard (disons quelques années), autre projet  tenu pour l’instant top secret… En attendant, et pendant deux ou trois jours, admirons ces paysages admirables. Novembre gris nous y encourage, n’est-ce pas ?

SOUS UNE COUCHE DE NEIGE ET D’OUBLI

Une fois n’est pas coutume, je laisserai la parole à mon ami Jacques Bianchi qui, ayant visionné le film, m’a spontanément envoyé ce message. Qu’il en soit ici chaleureusement remercié.

« J’ai beaucoup aimé, 23 minutes, juste la bonne longueur pour sympathiser avec Catherine et le témoignage de son passé. On a beaucoup d’empathie pour ce personnage qui n’a rien de fictif d’ailleurs (ses souvenirs dans l’église sont bouleversants). Cette harmonie de plans séquences et de scènes de la vie courante nous fait réaliser que nous voyageons dans le temps, ce temps qui passe trop vite et sur lequel nous n’avons aucune prise, sauf à attendre cette fonte des neiges sous lesquelles sont enfouis tous nos souvenirs dormants. Tout le monde rêve de vivre cette expérience 50 ans après ! Retourner sur les lieux de son enfance est une chance (celle de vieillir) et une quête initiatique au plus profond de soi-même. Le charisme de Catherine doit beaucoup à cet état d’âme. On s’identifie, on l’envie et on est bercé par les images, ces images en demi teinte d’une nostalgie propre à chacun de nous. Je ne rajouterais pas une scène ni en retirerais une à ce beau film bien monté, à ce scénario bien maitrisé et à ce casting si convaincant. Une de tes  meilleures réalisations,  Alain ! JB »

MISSION

Et nous sommes arrivés à Oujda. La route, depuis Saïdia, longe la frontière algérienne qu’on vient observer à distance, en famille, comme une curiosité. De l’autre côté les voitures passent sous les drapeaux vert et blanc.

Boulevard Mohammed V, Catherine avait en tête le bâtiment de la poste, la cathédrale où elle avait fait sa première communion, et la BMCI où officiait son père. Je resterai discret sur son expérience de retrouver les lieux de l’enfance cinquante ans après les avoir quittés. Cela ne m’appartient pas. Mon rôle était de l’amener là et de filmer ce que cela donnerait. Je l’ai fait ; et je publierai le film demain pour clore ces rapides carnets 2018 du Maroc.

À la prochaine !

UN PETIT PAS POUR L’HOMME…

 

Ceux qui me connaissent bien savent que je me suis amusé comme un petit fou. J’étais très puérilement excité à l’idée de franchir une nouvelle frontière lors d’un voyage où de toute évidence il n’y avait aucun espoir à nourrir sur ce plan, à moins de prendre, muni d’un gros sécateur par exemple, le risque inconsidéré de ménager une ouverture dans le fil de fer barbelé de la frontière algérienne à Saïdia. Alors où ? On voit très bien le Maroc: l’Algérie d’un côté (mais ça ne passe plus depuis longtemps); la Mauritanie au sud (ils ne sont tout de même pas allés jusque là); l’Espagne alors ? La belle affaire ! Oui mais bon… Sur une carte, avec de bonnes lunettes, un peu de nez dirais-je, le passe-muraille trouvera un de ces lieux romanesques à souhait, fruit de l’inépuisable stratégie des hommes, propre à enflammer l’imagination du rêveur, voire des Tartares. Viens Catherine, je t’emmène aussi en Espagne ! Oui, par la plus petite porte qui soit, une porte à ta taille, si j’ose dire, de l’autre côté d’une vieille ficèle de pêcheur négligemment posée sur le sable. « Nous ferons d’une pierre deux coups ! »

Il a suffi de le dire. Nous avons traversé les montagnes du Rif, les forêts de cèdres dans la brume, nous sommes face à la mer bleue, au ciel bleu, face à la citadelle blanche, le mystère silencieux du Peñón De Vélez de la Gomera. Mais très vite Madame me lâche, ce n’est pas une enfant, elle,  et elle n’est pas collectionneuse de records. Je poursuis donc seul, passant devant une guérite (un douanier marocain armé d’une grosse mitraillette), des sacs de sable, un banc de sable, trois mangeurs de sardines (délicieuses)… Une autre guérite est placée là, vide, touchant la corde bleue, sur le plat d’un isthme minuscule où se croisent quelques mouettes dont j’hésite à déterminer avec exactitude la nationalité.  Bientôt, comme en enfance, comme au ralenti, me voici enjambant la corde (vague souvenir d’un jeu : le saut à l’élastique ? Vagues souvenirs d’Herzog et Lachenal,  d’Hillary et Tenzing, de la première marche sur la Lune, le petit pas pour l’homme, etc.), et me voici maintenant les deux pieds en Espagne, ici, en Afrique, comme dans ces films où le prisonnier évadé atteint la Suisse après avoir traversé les forêts de Bavière, sauvé, prêt à adresser des bras d’honneur à ceux d’en face et d’où il vient. Oui mais bon (deux fois), moi j’ai la mitraillette là-haut, et surtout j’ai Catherine, je ne peux pas la laisser tomber sur un autre continent (qui plonge tout de même jusqu’à l’Afrique du Sud, ne l’oublions pas), je dois la retrouver, la conduire à Oujda ! Avec ce sens du devoir qui fait l’honneur des hommes, des vrais, repassons donc de l’Europe à l’Afrique, en un pas.

La côte méditerranéenne du Maroc présente plusieurs exemples de curiosités géo stratégiques du type du Peñón. On connaît les enclaves de Ceuta et Melilla, mais il faut aussi compter plusieurs secteurs d’îles minuscules généralement bien fortifiées et mystérieusement occupées par d’obscurs Espagnols, il s’en trouve.