LES VOYAGES EN AFRIQUE

port bouet 2004

Le temps passe et je m’avise que mon premier voyage en Afrique Noire remonte à près de trente sept ans. Depuis, Jacques et Patrick n’y sont jamais retournés. Je me suis quant à moi rendu régulièrement là-bas, dans diverses circonstances mais toujours avec ce sentiment d’y retrouver une part très intime. Si la situation le permet (ou plutôt si de sombres événements géopolitiques ne viennent pas ajourner le voyage), je serai donc à compter du 4 avril une nouvelle fois au Burkina Faso, avec mes amis Frédéric Bernardeau, Anne-Thérèse Rendu et Dieudonné Hien. Les objectifs, je l’ai déjà dit dans mon dernier article, sont clairs : consolider les liens avec nos partenaires, voir ce que sont devenus les chantiers pour lesquels l’association s’est mobilisée, visiter le collège dont nous soutenons l’extension, ramener des images pour de nouveaux documentaires à exploiter dans les écoles, dessiner les contours des actions futures. Pour une fois, nous n’amènerons pas d’adolescents avec nous. Le contexte international nous en a très tôt dissuadés.

À titre plus personnel, j’ai aussi le projet de retourner au Ghana un de ces jours. Mon idée est d’y tourner un film, une enquête pour retrouver les lieux que j’ai côtoyés dans ce pays – et plus précisément à Accra – au début des années 80 : l’Université de Legon, le quartier de Cantonnements, le 37 circle, Le rêve, ainsi que des personnes jadis connues et qui ont dû vieillir comme moi, le Docteur Doddo, Robert Yennah, Charles Ofori, John Orleans Pobee, Sroda Gaveh ou le professeur Amonoo, grand spécialiste de Corneille. Le Ghana, à l’époque, était en pleine crise économique et politique. Nous vivions souvent au rythme du couvre-feu, des barages militaires, des coupures d’électricité, du marché noir pour trouver de l’essence et autres biens de première nécessité. Aujourd’hui, l’ancienne Côte de l’Or fait figure de modèle, « le bon élève de l’Afrique » comme aiment à le dire les spécialistes. Pourtant quelque chose me dit que le tourisme n’y est pas encore des plus simples. Ce sera à vérifier.

Ci-dessus, Côte d’Ivoire et Haute Volta, 1979.

Ghana, Togo, 1983-1984-1985.

Côte d’Ivoire, 2004.

Burkina Faso, 2005.

sénégal 2005

Sénégal, 2005.

Burkina Faso, 2007.

 Côte d’Ivoire, 2008.

Burkina-2010jpg

Burkina faso, 2010.

Burkina Faso, 2012.

TRAINS DU TIERS-MONDE

Je ne me souviens plus très bien comment nous nous sommes retrouvés à Yamoussoukro. Ce que je me rappelle, ce sont les kilomètres de goudron et les lampadaires au milieu de la brousse. En 1979, Houphouët était encore au pouvoir et il avait décidé de faire de son village natal la capitale du pays. Nous nous sommes emmerdés comme des rats morts dans ce bled, un peu choqués par la mégalomanie du « vieux sage » (expression qui, en Afrique, désigne souvent les dictateurs madrés soutenus par la France). Nous avons bu un coup et Gac a laissé un pourboire royal en se trompant dans le taux de change, d’où l’invention du verbe « yamoussoukrer » qui signifie « donner un pourboire au-dessus de ses moyens ». Après une visite aux crocodiles sacrés (autre spécialité africaine) nous avons pris un vol Air Ivoire pour Korogho, chef lieu du pays Sénoufo. De là, il fallait encore monter dans un taxi brousse pour rejoindre Ferkessedougou et y attendre le train de la RAN pour Bobo, en Haute Volta. C’est dans cette ville que sont tournées les dernières images du nouvel extrait (j’ai vérifié, le drapeau du Burkina Faso a changé).

Au sujet de cette scène du Voyage en Afrique (titre du film), je dirais que Gac est au meilleur de sa forme. La musique colle parfaitement aux images, il y a comme une mélancolie que j’aime beaucoup.

AFRIQUE 1979 – 2004

Mon premier voyage en Afrique remonte à 1979. Gac, Patrick et moi sommes partis pour la Côte d’Ivoire et nous avons parcouru le pays d’Est en Ouest et du Sud au Nord jusqu’à ce qu’on appelait encore la Haute-Volta. C’est un voyage mémorable. À cette époque, nous tournions en super 8, d’où la qualité moyenne du document mis en ligne aujourd’hui. C’était la grande période de la Filmatec, une « petite entreprise » qui a été notre passion pendant ces années heureuses. Dans l’extrait présenté ici, nous nous trouvons du côté de Man, dans l’Ouest du pays. Cette région, très proche de la frontière du Libéria, a été le théâtre de terribles violences lors de la guerre civile des années 2000. Les enfants que l’on voit sur le film sont évidemment devenus des adultes mais leurs propres enfants sont eux-mêmes devenus des « soldats », drogués à la colle, maniant la machette et la Kalachnikov. Ainsi, lorsque je retournai en Côte d’Ivoire en 2004, la guerre battait son plein. Abidjan était désormais une ville immense et dangereuse. À l’hôtel du Golfe où je logeais, on pouvait croiser les militaires de l’Onu et, curieusement, à la sortie de l’ascenseur, un bataillon de filles sublimes préparant le concours de Miss Côte d’Ivoire sous la houlette d’une matrone pas commode. J’ai tenu un journal pendant ce séjour, notant les impressions qui étaient les miennes au sujet de ce retour vers l’Afrique. Généralement, j’écrivais le matin, au petit déjeuner, installé sur la terrasse de l’hôtel donnant sur la piscine. C’est là qu’Alassane Ouattara a dû se réfugier pendant plusieurs semaines en 2010 tandis que Laurent Gbagbo s’accrochait au pouvoir. Malheureusement, ce carnet, je l’ai oublié dans l’avion du retour. J’ai vécu cette perte comme une très désagréable frustration parce que je m’aperçois que les voyages que je fais prennent du sens dans leur poursuite, par mots et images interposés.

BON CAPITAINE BON PRÉSIDENT ?

Un jour j’ai donc photographié la piscine vide de l’Hôtel Ivoire à Abidjan. Comme déjà dit je l’avais connue vingt-cinq auparavant lors de mon premier voyage en Afrique, mais en 1984 les temps avaient bien changé. Le pays était en guerre et se déplacer en taxi jusqu’à Treichville par exemple supposait de franchir plusieurs barrages et de rester prudent. J’étais là-bas en tant que Président. L’académie de Nice m’avait désigné pour conduire les opérations du Bac au lycée Blaise Pascal aux côtés de Christine XXX (j’ai oublié son nom), à qui je devais rendre visite un an plus tard au Sénégal, dans la ville de Toubab Dialaw. Nous avons passé en revue tous les dossiers, tamponné « REÇU » ou « AJOURNÉ », tranché parfois dans le vif. Je me souviens aussi que nous avons mangé un capitaine au bord de la lagune, à Grand Bassam. Ce poisson est une merveille. J’ai aussi pris plaisir à déambuler dans les ruines de l’ancienne cité coloniale. J’y retrouvais, là encore, les traces de mon premier voyage. Enfin, de retour en ville, j’ai photographié une grande roue rouillée. Contre toute attente, elle tournait encore.

passe ton bac d'abord

capitaine

roue

PATRICK-ALDO MACCIONE EN AFRIQUE

Je me suis rendu pour la première fois en Côte d’Ivoire en 1979. J’y suis retourné en 1983 et 1984, puis en 2004 et 2008. À l’époque de mon premier voyage, majestueux au bord de sa lagune, l’hôtel Ivoire passait pour le plus bel établissement du continent africain. Tous les expatriés s’y retrouvaient pour bronzer au bord de la piscine, boire des cocktails, draguer ou faire des affaires. Quant à nous, après trois semaines de brousse, nous avions bien mérité d’en profiter également. Nous avons commencé par nous mettre à jour dans la saga de La guerre des étoiles (épisode 3, Le retour du Jedi) pour barboter ensuite tout un après-midi dans les bassins. L’Histoire retiendra que Patrick a remporté haut la main le prix de la meilleure imitation d’Aldo Maccione. La classe, quoi !

Évidemment, personne ne s’étonnera que j’aie voulu vérifier ce qu’était devenu l’hôtel vingt-cinq ans plus tard… Il était encore là, comme un symbole de la gloire passée, dominant toujours Cocody et, plus loin, le Plateau. Pourtant tout avait bien changé. J’ai d’abord commencé par prendre un verre, seul au milieu du hall, puis je suis allé au hasard des couloirs, des ascenseurs, des terrasses. La piscine avait été siphonnée comme un vulgaire évier, les vitrines faisaient peine, les moquettes dégageaient une forte odeur de moisi. Apparemment quelques hommes d’affaire trainaient encore leur ennui dans le coin, quelques hôtesses aussi, mais rien, décidément rien ne rappelait une certaine après-midi de notre jeunesse.

CIMG8971essai

J’ajoute quelque chose au sujet du Plateau. Ce quartier « européen », dans les années 60/70, prétendait rivaliser avec New York : gratte-ciel, beaux magasins, banques, compagnies aériennes, office du tourisme vantant les splendeurs de l’Afrique Authentique. Nous y avions logé, accueillis par notre ami mentonnais, M. Martinoia dont je ne peux me rappeler le prénom. Or, en 2004, le quartier était devenu un coupe-gorge. Quelques jours avant mon arrivée, un professeur français du lycée Blaise Pascal s’y était fait courser, obligé de se cacher dans le placard d’une boutique de téléphones mobiles (Vodafone). Dans des circonstances similaires, une employée de l’ambassade de France s’était vu refuser l’entrée du bâtiment alors que des excités entouraient son véhicule, prêts à lui faire la peau. Pas de la rigolade, en somme. Le jardin de la place de la République – où nous avions acheté des statuettes – n’inspirait désormais plus aucune confiance et, passant par là en taxi, il ne m’avait pas semblé indispensable d’y traîner trop longtemps.

Plus tard, en 2008, de retour en Côte d’Ivoire pour raisons professionnelles, c’est pourtant au Plateau que se trouvait mon hôtel (Ibis, si mes souvenirs sont exacts). La situation, il est vrai, s’était un peu calmée dans le pays. Quant au luxueux hôtel du Golfe où je séjournais quatre ans auparavant, il était sans doute devenu trop cher pour le budget non extensible de l’Éducation Nationale Française.

MONSIEUR PAUL HULOT ET L’AFRIQUE

Outre Patrick Breton précédemment cité, j’ai rencontré Paul Verrat en juin 2008 alors que nous nous rendions tous deux en Côte d’Ivoire pour participer à l’organisation du Bac. Nous avons vite sympathisé avant de nous apercevoir que le hasard nous avait fait naître dans la même ville, à quelques années de distance. Il retournait en Afrique pour la première fois depuis bien longtemps ; comme moi, il y avait séjourné dans sa jeunesse, et c’était pour lui l’occasion de retrouver des sensations, des couleurs, un certain passé. Paul était photographe mais n’avait pas pu (ou pas voulu) en faire sa profession. J’ai vu plus tard quelques-unes de ses images : de très beaux noir et blanc, des contrastes étonnants, et toujours le kairos, c’est-à-dire l’instant propice pour déclencher.

Paul 1

Avant qu’il ne parte pour Abidjan, Isabelle, sa femme, lui avait confié un petit appareil numérique afin qu’il ramène quelques clichés de son séjour. Or, au moment de l’utiliser, il paraissait toujours maladroit et ne parvenait pas à cadrer correctement à l’aide de l’écran. Il se plaignait des reflets qui l’empêchaient de voir ce qu’il photographiait exactement. Surtout, il ne supportait pas le laps de temps qui s’écoule entre le moment où l’on appuie sur le déclencheur de l’appareil numérique et celui où s’enregistre l’image, une fraction de seconde qui change tout.  Il me disait : « Quand l’image se fige elle est devenue autre chose, du temps est passé et ce que tu as vu n’est plus, tu l’as perdu. »  Comme il était dégingandé et portait toujours un parapluie et une sacoche, je l’ai chambré pendant toute une semaine en l’appelant « Monsieur Paul Hulot ». Il riait volontiers de ce surnom et nous avons passé de très bons moments ensemble à parler de nos vies.

Paul est décédé le 3 octobre 2009. Cet article et ces trois images sont une façon de le saluer.

Paul 2

Paul 3

ABIDJAN PRINCESSE

En ces temps d’examens de fin d’année scolaire (juin), mon ami Patrick Breton me rappelait ce matin notre expérience commune du Bac au lycée Blaise Pascal d’Abidjan.  L’occasion pour moi d’un toute petite vidéo d’ambiance dans un établissement plus ou moins louche de la rue Princesse à Yopougon.

PS : Patrick Breton a publié en 2014 chez l’Harmattan son premier roman, Cotonou chiens et loups. Je recommande vivement la lecture de cet ouvrage dont l’action est située au Bénin.

cotonou chiens et loups