TÉMOINS

Il s’agit d’un voyage dans le temps. Lorsque la liberté a été en jeu, ces jeunes gens élevés dans la mémoire de leurs pères, des tranchées, de la boucherie héroïque, se sont glissés silencieux dans l’ombre des rues, ont cassé au lance-pierre leurs ampoules pour nuitamment y placarder des tracts. Garçons et filles se sont enlacés lorsque passaient les gardes-chiourmes, dans une fausse étreinte où se mêlaient la peur, la chaleur de leur fraternité, peut-être pourquoi pas un début d’histoire romantique qu’écrasait encore le poids de la grande Histoire, si grande que, vécue au ras du sol, personne pas même les héros ne peut en percevoir tout à fait le sens.

Pour comprendre, il faut du temps. Aujourd’hui, ces jeunes gens approchent du centenaire. Ils sont encore une poignée. Longtemps muets, incapables de témoigner, ils ont peu à peu déplié leur mémoire, rouvert les plaies qu’ils croyaient indicibles. Et chaque année, le Nantais Thomazeau, le Marseillais Caciotti, quittent leur retraite paisible pour transmettre à ceux qui n’ont pas encore vingt ans le message de leur foi en l’avenir, pourvu qu’on veuille bien se rappeler le passé et les combats des anciens.

Parce que l’Histoire ne s’apprend pas seulement dans les livres ou les médias mais dans la rencontre, parce que les acteurs de la résistance avaient l’âge de ceux qui les écoutent aujourd’hui, le film TÉMOINS, réalisé avec mon ami Denis Gabriel, parle de cette transmission. Tourné à Marseille pendant la préparation du Concours National de la résistance et de la Déportation, le film met en évidence le travail de mémoire qui recoud les liens entre les jeunes citoyens et les grands aînés qui racontent leur histoire.

TATA

Avec Tata Lulu s’éteint une génération, celle de mes parents, de mes oncles et tantes dont elle était la dernière survivante. Nous devions aller lui rendre visite en décembre, dans sa maison de retraite. Nous ne l’aurons pas revue. Je pense à cet été 2013 où je l’ai photographiée dans son appartement de Malo-les-Bains. Ce nom, Malo-les-Bains, je le lui associe maintenant, même si je ne suis pas sûr que Lulu ait beaucoup prisé les bains de mer au cours de sa longue vie.

Qu’elle repose en paix auprès de Robert, le frère de mon père. En sa mémoire, Danielle et moi irons tout de même à Dunkerque en décembre. Nous retrouverons ses enfants, petits et petits-petits enfants.

ILIÈS ou LA PART FÉMININE

Depuis Oran, toute une journée, je suis allé visiter le djebel avec un chauffeur. L’atmosphère était détendue, les paysages magnifiques, et au bout d’un moment le gars s’est mis à parler, à se confier. Il s’appelait Iliès. Il m’a parlé de ses amours, d’une fille qu’il avait aimée et qui l’avait laissé tomber. C’était très émouvant de voir ce type raconter son histoire, me dire : « C’était l’amour de ma vie, l’amour de ma vie… J’ai failli me suicider. », et cela m’a rappelé le film d’Abbas Kiarostami, Le goût de la cerise, auquel je m’étais déjà référé dans un film précédent, Hiver, printemps et suite… Du coup, j’ai demandé à Iliès si je pouvais le filmer. Il avait un beau sourire, le sourire de la jeunesse, et il a accepté.

C’est ce long plan-séquence qui est à l’origine de la réalisation du film ILS en 2006. Au retour du voyage, l’idée m’est venue de filmer des hommes en train de parler des femmes, de leur expérience des femmes. J’ai contacté des amis, je leur ai parlé du projet, et nous avons tourné les interviews. Je leur ai expliqué que je voulais réaliser un film de paroles, autour d’un dispositif tout simple : laisser filer, sans a priori, pour recueillir ce que ces hommes pensaient de l’amour romantique – à supposer que cette expression ait un sens… Ils se sont tous prêtés au jeu de bonne grâce, chacun avec sa personnalité, ses vérités, sa pudeur.

De la masse considérable que représentent les enregistrements, j’ai tiré un film de 52 minutes, ajoutant en contrepoint des images, parfois mystérieuses, qui sont aussi ma façon de répondre, d’alimenter le débat. Il me semble que ce qui ressort le plus de toutes ces séquences, c’est la part de féminité qui existe en ces hommes et qui fait leur richesse. La montrer, cela aussi m’intéressait. Je posterai des extraits de ce film dans la catégorie « DOCUMENTAIRES ».

Pour en revenir à Iliès et à l’Algérie, voici un extrait du film. Ce jour-là nous avons roulé plus de quatorze heures, d’Oran à Tlemcen, puis dans des paysages désolés proches de la frontière du Maroc. C’est là qu’Iliès est  filmé. Encore une fois, ceux qui connaissent Le goût de la cerise de Kiarostami comprendront pourquoi je n’ai pu m’empêcher de penser à ce beau film. Pour ceux qui ne l’auraient pas encore vu, il est disponible en DVD.

Au retour, pour faire plaisir à ma mère, j’ai demandé à Iliès de passer par Sidi Bel Abbés. Mon père, dans sa jeunesse, y avait séjourné quelques temps.

Nous avons traversé la ville de nuit et j’ai appelé ma mère pour lui dire : « Je suis à Sidi Bel Abbés. » Je n’aurais pu lui faire davantage plaisir. Elle m’a demandé comment était la ville, de la lui décrire alors que, très honnêtement, je ne voyais pas grand chose. Pour elle, cette ville était toujours celle que le jeune homme avait traversée plusieurs décennies auparavant. Et c’était un peu comme si elle me demandait de retrouver le fantôme de mon père.

ANTONIA

Antonia était l’aînée et donc la plus profonde des trois mémoires, celle du père notamment que ses soeurs n’ont guère eu le temps de connaître. « Exilée » dans le Tarn, elle a vécu quarante ans dans une maison qu’entourait le jardin, avant d’intégrer une maison de retraite du village. Il y avait chez elle quelque chose d’une autorité incarnée. Nous la voyons ici dans sa cuisine, un matin. Puis, dans le deuxième extrait, un après-midi, avec Raymonde. À la fin de leurs vies, les trois soeurs n’avaient plus les moyens, la force de voyager pour se retrouver. Le tournage du film aura été au moins l’occasion pour Raymonde et Antonia de se revoir une dernière fois.

Antonia, l’aînée, est partie la dernière, en janvier 2015. Chacun à sa façon se dira aujourd’hui que les trois soeurs sont désormais réunies.

PAULETTE

C’était programmé depuis plusieurs mois; j’ai passé une matinée avec Paulette. Sauf erreur de ma part, elle était née en 1923 à Esparron La Bâtie, dans ce qu’on appelait alors les « Basses-Alpes ». À ce sujet, on peut aller vérifier, ces Alpes n’ont rien de bas. On peut aussi faire l’inventaire de tous les événements historiques dont Paulette, depuis sa naissance, a été la contemporaine. Non qu’elle s’en soit mêlée bien sûr, mais parce qu’elle était là, comme ses deux sœurs, au même moment que le pire et le meilleur du XXe siècle.

Paulette est décédée à Digne en juillet 2014. Ces fils lui ont écrit ce texte.

« Tu as été à la fois une maman, une mamie (Mamie Pau), une tata (Tata Paulette), une marraine, tu as été pour tous l’image de la bonté, de la générosité, de la modestie aussi, mais surtout l’âme des maisons toujours ouvertes à tous, aux Arches ou à Barles. Pendant des années, tu as laissé la porte et la table ouvertes à la famille élargie, aux amis, aux copains. Tu supportais avec patience et même avec plaisir les flonflons musicaux de tes quatre musiciens de fils, les exploits footballistiques des mêmes garnements et de leurs copains, les discussions passionnées des soirs d’élection. Tu nous quittes, apaisée, et tous se souviendront de toi, Maman, et de Papa, vous qui régniez tous les deux sur la maison du bonheur. »

TROIS SOEURS

Antonia, Paulette et Raymonde sont les filles de Roseline et Victorin Leydet, couple de paysans des vallées de Haute Provence. A la mort du père, en 1928, les trois sœurs, encore très jeunes, quittent avec leur mère le village natal d’Esparron-La-Bâtie, traversant la montagne à dos de mules pour s’installer à Barles, autre berceau de la famille.

Aujourd’hui, plus de quatre-vingts ans plus tard, elles confient à la caméra quelques-uns de leurs souvenirs : l’enfance, la jeunesse, les époux, les enfants, la vie avec son lot de peines et de petits bonheurs, égrenés par le temps qui passe et qui sépare. Leurs destins particuliers et modestes racontent à leur manière l’histoire d’un siècle et ouvrent la voie d’une méditation sur l’origine et la fin de toute chose.