MISE AU POINT

 

Ce voyage commencé sous les piles d’un pont à Lisbonne s’acheva donc à Madrid dans la chaleur étouffante de son quartier central. Les immeubles y rivalisent de chic mais après un mois d’Afrique on ne manque pas de remarquer à leur pied la présence de pauvres hères le plus souvent assommés par l’alcool et la drogue. Et on passe. L’Occident est riche et impitoyable, son modèle triomphe mais, me dis-je en longeant les vitrines H&M, peut-être moins en Afrique qu’ailleurs. L’impression n’engage que moi, ne prétend à rien, mais explique peut-être pourquoi les beaux immeubles transformés en temples de la surconsommation bas de gamme me laissent froid.

En ce dernier après-midi j’en suis aux photos cartes postales, ciel en vedette, pas l’envie ni même la force de faire mieux. La fatigue, peut-être, car faire la route use aussi, pas de doute là-dessus. Une nouvelle fois j’aurais fait mon plein, j’aurais vécu, frotté ma carcasse à la surface des chemins, fussent-ils en couverture du magazine Géo (le Cap-Vert récemment) ou parmi les derniers encore relativement safe d’Afrique (le Sénégal). Peut-être est-ce en même temps un peu de confusion d’esprit. Depuis Madrid les illusions de l’exotisme peuvent aller bon train. Mon point de vue, ma manière de voir « la fraternité des pauvres », tout cela reste très occidental et finalement probablement biaisé comme cette conversation au pied de la statue de Philippe III, Plaza Mayor. Je suis alpagué par un Sénégalais qui espère vendre sa camelote. Naïvement me voici à lui répondre sur un autre registre, je viens de chez toi, tu es d’où ? Sokone ? J’y suis passé, j’ai traversé Kaolack aussi, infernal avec la Tabaski, etc. Bref je lui fais l’article sur son pays et nous sympathisons. Mais nous sommes à Madrid, sous la queue du cheval, et très vite tout rentre dans le véritable ordre du monde, mon Sénégalais n’a pas oublié sa camelote, il a besoin de me la vendre, alors que moi, non, je n’en veux pas.

Autre chose : il  arrive qu’on me demande (et avec une pointe de condescendance, en tout cas dans un esprit qui veut faire la leçon) : « Mais à prendre autant de photos, fais-tu vraiment ton voyage ? Tu ne crains pas que l’appareil fasse écran ? » – et là, la personne a un demi sourire où se repère le sentiment de sa hauteur. Alors je réponds ici au poncif : non, Madame, l’appareil ne fait pas écran, il n’est ni l’armure ni l’instrument du voyeur. Il est l’œil par lequel je regarde, retiens, partage. Il est l’éclaireur de mon stylo (enfin, plutôt du clavier de mon ordinateur), la longue-vue autant que le binocle, le pense-bête, le calepin, la lettre, son enveloppe et le timbre ! Et vous voudriez m’enlever tout ça ?!

À très bientôt pour de nouveaux carnets !

Alain

LE TOMBEAU DU CONQUÉRANT

 

« Ils allaient conquérir le fabuleux métal
Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines
 »

José-Maria de Heredia

À gauche de l’entrée de l’église San Mateo de Cáceres, dans la chapelle San Juan Bautista, se trouve deux tableaux curieux que j’ai photographiés. Le premier représente ce qui semble être un Conquistador (je n’ai jamais compris pourquoi le terme réclamait la majuscule), comme paralysé par l’apparition chimérique d’un cerf à l’impressionnante ramure. Pas de cartel, pas de prospectus ; je crains que cette image ne me reste à jamais mystérieuse. L’autre tableau est encore plus frappant : il s’agit d’un Christ en croix sur un arbre. Sur ses branches sautillent des sortes de perroquets, une hache est posée à son pied ; au fond, une bâtisse et surtout, à gauche de l’arbre, un Indien muni de son arc et de son carquois. Renseignement pris, l’Indien est un Tupi tombant en extase devant l’Arbre de vie. Au moment où il voulait l’abattre avec sa hache, du sang est apparu, puis le Christ, et cette nouvelle apparition miraculeuse conduit à la conversion du païen et à l’édification de l’Église, là-bas en Amérique. Le motif est présent dans plusieurs églises d’Estrémadure mais aussi au Paraguay ou au Mexique : Cristo de la Encina.

Depuis longtemps, je songeais à un périple dans ces parages, aux lisières lointaines du Portugal et de l’Espagne. C’est désormais chose faite : la boucle Lisbonne – Lisbonne m’a successivement conduit à Montemor-o-Velho, la Serra da Estrela (point culminant du Portugal), Cáceres et ses plaines, l’Alentejo cher à mon coeur, l’estuaire du Tage, le pont Vasco de Gama déjà évoqué dans ces carnets… Pizzaro est né à Trujillo, Cortés à Medellín, deux bourgades de cette Extremadura d’où partirent de nombreux cherche-fortune. Depuis les hauteurs de la discrète Cáceres peut-être ces hommes confondaient-ils les vallonnements paresseux des terres alentour à la houle océane. On peut le croire en voyant comment de loin en loin des blocs granitiques, aux dos ronds comme des hippopotames à demi immergés, ressemblent aussi à des îles. L’été est torride, l’hiver rigoureux, et la terre ingrate. L’esprit de religion et l’esprit de légende, le rêve de fortune, oui, les ont poussés vers les ports d’Andalousie ou de l’Algarve d’où partaient les caravelles, et parmi eux, appuyé sur une canne,  un homme de cinquante ans nommé Diogo de Azambuja :

Le jour de la São Jorge flottaient les quatre pavillons du haut des quatre tours rondes. On fit tonner les faucons et les couleuvrines de bronze. À midi, dans l’air torride, métallique, Diogo de Azambuja et son arroi franchirent solennels le pont-levis du château da Mina, le premier construit de mains de soldats, d’artisans en quête d’aventures et de fortune, le premier sur la Côte de l’Or. Les capitaines en pourpoints de soie, la rapière au côté, devançaient les fantassins, tous équipés de mousquets chargés. Les trompettes sonnèrent pendant que, face à eux, en demi-cercle sur le vaste espace laissé vacant entre la forteresse et la mer, Cara Mansah et sa bande tonitruante de Nègres brandissaient furieusement sagaies, arcs et boucliers. Certains d’entre eux avaient ceint leurs hanches de peaux soyeuses de singes. Les poitrines s’ornaient de crâne d’oiseaux. Au signal de leur roi, tous entamèrent une danse guerrière, conjuration des vrais combats qu’ils ne livreraient pas. Leurs pieds, durs et larges comme des battoirs, frappaient le sol en cadence, soulevant la poussière que les Blancs, stoïques, recevaient dans les yeux. Les sagaies dessinaient dans l’air des figures complexes puis se fichaient dans le sol, droites comme des pieux. En sorte qu’à la fin du ballet une palissades de hampes s’érigeait entre les groupes, traçait la frontière. À l’arrière, des femmes s’étaient approchées, la voix vibrante de you you. 

C’était dans les années 90, je tournais déjà autour de ces histoires, et voilà qu’en ce jeudi 15 août 2019, à l’heure dont nous avions convenu la veille,  Senhor Manuel Carraco dos Reis sortait son trousseau, essayait une à une les clés et, une fois trouvée la bonne, ouvrait devant moi la lourde grille de l’église Nossa Senhora dos Angos de Montemor-o-Velho, Portugal. Située sur les rives nord du fleuve Mondego, cette ville appartenait à la ligne de défense qui, avant la reconquête de Lisbonne en 1147, marquait la frontière fortifiée entre le monde chrétien et le monde musulman. Un château est érigé sur la colline qui se visite encore. En 1432 la place jouit d’un grand prestige lorsque naît le petit Diogo, appelé à une remarquable carrière militaire qui lui coûtera une jambe mais l’installera durablement au Panthéon des gloires portugaises, secondaires et un peu oubliées, je veux bien l’admettre, mais tout de même ! Pour preuve : chevalier de l’Ordre d’Avis, il devient le fidèle de son roi Alphonse V, dit l’Africain, qui avait le même âge que lui, et voilà que ce petit homme, après avoir guerroyé du côté d’Alcácer, aujourd’hui Ksar Sghir entre Tanger et Ceuta, se voit confié l’honneur de bâtir la première citadelle du Golfe de Guinée, le très fameux château São Jorge da Minha, aujourd’hui Elmina Castle, où je retournerai en octobre prochain pour y poursuivre l’enquête.

Les visages étaient graves, les corps tendus sous le soleil. Comme le silence revenait, Cara Mansah s’approcha de la lisière où Diogo de Azambuja l’attendait. Ils se dévisageaient sans sourire, sans parler, de part et d’autre de la lice symbolique. Tout juste le roi nègre laissait-il deviner, à son regard, quelque ironie muette, indéchiffrable. D’un coup de pied il abattit la sagaie qui le gênait et les deux hommes, sans exprimer aucune joie, se réunirent dans une accolade, front contre front, les colliers d’or tintant contre la cotte d’acier. Diplomatique mise en scène, intérêt bien compris de l’un et de l’autre… Sur le terre-plein, au pied des remparts da Mina, on explosa de joie. Dirigés vers le ciel, les mousquets furent déchargés ; du haut des courtines la canonnade reprit, comme reprit le you you des femmes plus hystérique encore, aux limites de la transe.

De grands feux s’allumaient partout et dégageaient des fumées noires. Là où la sagaie guerrière avait été plantée puis renversée, Diogo de Azambuja, premier Gouverneur de São Jorge da Mina, fit apporter la pierre gravée à l’ordre du Christ Rédempteur. Aidé de quelques hommes, il la ficha lui-même dans le sol de terre blanche puis s’inclina, imité de toute sa troupe.

Au-dessus de l’esplanade, dans les palmes remuantes des cocotiers, montait la Parole fondatrice du Christ :

 Tambem eu te digo que tu és Pedro

e sobre esta pedra edificarei a minha Igreja,

e as portas do inferno não prevaleceraõ

contre ella…

Sur l’autre rive du chenal, s’était amassé le peuple des lagunes et des savanes voisines. Dans les odeurs d’encens et de bois brûlé, le premier Pedrão s’élevait désormais face à la mer des conquêtes, debout dans la poussière salée, pierre bénie des marins bâtisseurs d’Empire.

Après être passé par un cloître puis une sacristie, Manuel et moi approchâmes de la nef centrale. L’ensemble du monument est en mauvais état mais on sent qu’il suffirait de peu pour lui redonner du lustre. L’église n’ouvre que très exceptionnellement, le temps d’en sortir quelques statues pour les processions dans les rues de la ville. Nous allions maintenant vers l’autel, Manuel avait compris à demi-mot que ce moment était important pour moi et il leva bientôt le bras, désigna à notre gauche, côté jardin si je puis dire, le tombeau de Diogo de Azambuja dans une niche manuéline polylobée. Le gisant en armure a les mains en position de prière et dispose de ses deux jambes. Il semble sourire. Au-dessus de lui, un texte en portugais ancien mentionne le nom de la forteresse da Minha. Mais ce qui attire surtout, ce sont les sculptures de la façade latérale de la cuve funéraire. Quatre personnages africains en occupent la partie centrale. Ils sont munis d’outils, visiblement employés à la construction d’un édifice. Le sujet le plus à droite tient une balance;  la scène est encadrée de deux blasons identiques où figure une forteresse; l’ensemble a quelque chose de naïf.

Telle était du temps de Diogo et au temps des Chimères, la gloire des guerriers : convertir et bâtir.

L’or, lui,  viendrait ensuite.

 

APPRENTISSAGE

À dix-neuf ans, ce premier voyage en Espagne[1] avait été une aventure, une cousinerie fraternelle le long de la côte méditerranéenne, jusqu’à la lointaine Alicante. Le pays, sorti du franquisme depuis peu, en gardait les stigmates. Nous avions vu, dans un jardin public, un policier séparer deux amoureux qui s’embrassaient. Un soir, sur une plage plongée dans la pénombre, un garde civil nous avait ordonné de rebrousser chemin. Il avait un chien en laisse.

Avec sa 2CV verte, Gérard était descendu de Longwy et avait dû nous prendre au passage, peut-être à Digne, je ne sais plus. Je l’admirais d’avoir réussi le CAPES et, nommé en Meurthe-et-Moselle, il participait aux combats contre le démantèlement de la sidérurgie. Il écoutait les chanteurs occitans (Claudi Martí) et le folklore révolutionnaire d’Amérique du Sud. C’était aussi le premier voyage de Dominique, casquette à pompon vissée sur son crâne de provençal ; et moi, tout frais de mes amours impossibles, je vivais comme en « sur-voyage », en Espagne, certes, mais aussi ailleurs, du côté du Brésil, dans des contrées qui se superposaient aux paysages traversés, une ferme blanche dans les orangers devenant fazenda, une soirée tranquille à Villajoyosa une mise en scène secrète de ma mélancolie.

Je ne me reconnais pas sur la photo de la plage. Comment ai-je pu m’amuser à m’enfoncer les jambes dans le sable alors que j’y suis allergique ? Mystère… On portait encore des pantalons de velours à cette époque, et Dominique a le sourire enfantin visible sur d’autres photos, plus anciennes encore, quand nous passions nos vacances d’été « chez Plochu ». Face à la mer, nous pensons peut-être aux Baléares, à d’autres destinations plus exotiques encore. Craintifs, nous laissons la falaise à distance mais l’avenir, lui, est devant nous. Nous ne connaissons rien du monde, avons tout à découvrir. Alors, bientôt, nous détacherons nos liens, nous apprendrons, nous deviendrons des hommes.

[1] Avril 1978. Les photographies m’ont été fournies par Gérard Fabre que je remercie. Je n’ai pas retrouvé la seule que je possédais de ce voyage : un pique-nique dans des restanques, entre Valence et Jativa.