SOUVENIRS DU CENTRE (FICTION)

 

 

À Prague, je m’étais demandé à quoi ressemblait la République Tchèque, je veux dire cet espace de 78 870 km² situé en Europe centrale. Depuis Berlin le bus avait traversé des plaines monotones. Passée la frontière, quelques collines boisées étaient apparues, parfois de petites villes systématiquement flanquées de leur usine, une aire d’autoroute délabrée. Mais c’est bien tout ce que je connaîtrais de ce pays, comme la plupart de ses visiteurs toujours plus nombreux au cours de cette période de migrations touristiques. À l’époque, comme moi, et par la force des choses, ceux-ci se contentaient d’arpenter les rues de la capitale et plus précisément le secteur compris entre le Pont Charles, le quartier juif, la colline de Malá Strana et l’ancien immeuble Ginger et Fred. Pas davantage; pas de quoi mesurer l’originalité comme la profondeur d’un pays à bien des égards mystérieux, terre de Bohème alors logée au cœur même de la vieille Europe. Or qu’y avait-il de central ici en dehors de la position géographique ? L’histoire, sans doute, les stigmates d’une ville et d’un pays qui avaient souffert. La beauté des immeubles et des monuments restaurés avec soin. L’érotisation des femmes, beaucoup plus court vêtues qu’à Berlin. Le négoce enfin, tout puissant encore, implacable compresseur des différences et vaste machination internationale. Y voyais-je, en ces temps-là, un rempart contre le fanatisme, une assurance de paix pour nous tous ? Oui, sûrement la fin des barbaries, grâce au commerce triomphant la paix du lucre, en somme. Celle-ci avait ses avantages, ses fadeurs et, comme le montrèrent les événements qui suivirent, sa fragilité. Le bon vieux temps, quoi, d’avant la catastrophe, d’avant la fin…

 

MURS

 

À Berlin me prend l’envie irrésistible de photographier les murs, qu’ils soient de briques, de béton ou de verre, qu’ils absorbent toute lumière dans leur matité ou offrent au contraire un reflet aux nuages. Au Mémorial de la Shoah leurs surfaces se déclinent en blocs angulaires flottant comme sur la houle, hiératiques et mystérieux. Au Reichstag ou à Potsdamer Platz, ils se dressent pour s’étoiler ou s’arrondir. À Kreuzberg et partout les voici habillés d’art ou d’injures. Tous peut-être démultiplient, comme par obsession, le mur disparu. À moins que leur variété infinie, la beauté de leurs lignes nous invitent à hausser nos regards, à tendre vers le ciel et tenter, au-dessus de la boue médiocre, l’évasion quasi mystique qu’on nomme Élévation.