LE SILENCE

Encore un autre jour, pendant le même été 2004, François et moi avons visité une église à Florence. Nous logions dans un hôtel pension avec vue sur une terrasse privée où j’étais déjà passé en 1979 et 1982. La ville était bondée et les queues interminables pour visiter les musées. L’église, je l’avais repérée à flanc de colline, de l’autre côté de l’Arno, un peu plus loin que les célèbres jardins Boboli. Je pensais que nous y serions tranquilles car elle est excentrée et s’atteint au prix d’une petite grimpette. Arrivés sur le parvis, nous nous rendîmes compte que l’heure de la fermeture était proche et que nous étions absolument seuls. Nous n’avions que peu de temps et, par hasard, sans pouvoir visiter les lieux de manière approfondie, nous nous retrouvâmes dans une sorte de sacristie. Nous nous assîmes et, sans nous concerter, nous nous arrêtâmes de parler. Rien ne se passait, il n’y avait pas d’illumination mystique, mais, dans une sorte d’accord parfait, nous bûmes le silence de nos quatre oreilles grandes ouvertes.

DU PAYSAGE ROMANTIQUE

Un oiseau prenant son envol depuis la pelouse de Stephen’s Green (disons près de la statue de la révolutionnaire Constance Markiewicz) pourrait se poser une petite quinzaine de miles plus loin au sud dans un désert de roches et de bruyères. Ce sont les Wilklow Mountains que nous traversons sous un ciel de plus en plus spectaculaire au fur et à mesure de la journée. La ville de Dublin s’est très vite champêtrisée et la route, en quelques épingles, prend ce qu’il faut de hauteur. Nous suivons la R115, laissons à notre droite le Eagles Crag et atteignons le carrefour avec la R759. Autour : rien. Pas un hameau, pas une maison, très peu de voitures. Étonnante impression d’avoir claqué des doigts pour nous retrouver dans un décor d’heroic fantasy. La route redescend vers Glendalough dont nous visitons le cimetière, les lacs et l’ancienne mine de plomb réduite à quelques ruines au milieu d’une vallée désolée. La poétesse Letitia Elizabeth Landon s’y est peut-être aventurée avant de rejoindre le capitaine Mac Lean au château de Cape Coast. En 1834, un an avant sa mort, elle publie un poème sur les mines d’or de Wilklow, The Golden Grave

Glory and gold are gone; but still 

    They live in song again.

Des paysages pareils, la poésie romantique en fait son affaire, quitte à changer le plomb en or.

DUBLIN, PROMENADE LITTÉRAIRE

Si elle n’est pas la plus belle des capitales européennes, Dublin est sans doute l’une des plus littéraires. Le culte qu’on y voue aux grands auteurs ravira les amateurs et particulièrement les lecteurs de l’Ulysse de Joyce dont la réputation de difficulté m’a personnellement toujours découragé. Le tenancier amoché qui nous reçoit, Isabelle et moi, dans sa Sweny’s pharmacy prétend avoir lu le roman une vingtaine de fois, l’original et plusieurs de ses traductions. Nous sommes ici dans un des lieux du roman et un compère, verre à la main, nous prouve avec son air goguenard qu’Emmanuel Macron en personne est venu célébrer le maître dans cet antre mi réel mi fictif encombré de poésie, de flacons et de vieille chansons. Non loin de là, à un angle de Merrion Square, c’est le sourire ironique d’Oscar Wilde qui surprend notre navigation touristique. En robe de chambre rose et verte, le dandy incarne tout à la fois l’élégance, la décontraction et une sorte d’avachissement d’esthète qui en font, peut-être, un lointain ancêtre de Gainsbarre.  À la bibliothèque de Trinity College – The long room – c’est le buste de Swift que je retiens. Parmi les volumes vénérables où se cachent les siens ? Sur quelles étagères ? J’entends plus tard dans l’audiophone un de ses « morceaux » : dans un texte satirique intitulé Modeste proposition, celui qui deviendra le doyen controversé de la cathédrale Saint Patrick imagine résoudre le problème de la famine qui sévit à Dublin en encourageant la consommation d’enfants bien dodus : « Ceux qui sont économes (ce que réclame, je dois bien l’avouer, notre époque) pourront écorcher la pièce avant de la dépecer ; la peau, traitée comme il convient, fera d’admirables gants pour dames et des bottes d’été pour messieurs raffinés. Quant à notre ville de Dublin, on pourrait y aménager des abattoirs, dans les quartiers les plus appropriés, et qu’on en soit assuré, les bouchers ne manqueront pas, bien que je recommande d’acheter plutôt les nourrissons vivants et de les préparer « au sang » comme les cochons à rôtir. » Le texte date de 1729 et son caractère horrifique me renvoie à un vieux cauchemar enfantin probablement suscité par l’image aperçue d’un Gulliver entravé par des filins (Gustave Doré ?) au pays de Lilliput. Enfin, rive nord de la Liffey, Isabelle me photographie devant une affiche du Gate Theatre. On joue ici Endgame de Samuel Beckett : « La fin est dans le commencement et cependant, on continue. » Tout un programme…

NUIT, BROUILLARD, NEIGE, NÉONS

Encore un autre jour, je me trouvais à Berlin en plein hiver, il faisait très froid, et j’ai pris tout un tas de photos floues. Je les regarde dix ans plus tard et j’y trouve une certaine unité : nuit, brouillard, neige, néons. Elles correspondent bien au souvenir que j’ai de ce voyage, des impressions qu’il m’a laissées ou que j’en ai tirées, et, à ce titre, elles prennent naturellement leur place sur ce blog d’ambition atmosphérique.

FRONTEIRA

Encore un autre jour, je suis retourné à Lisbonne et j’ai visité le Palácio dos Marqueses de Fronteira. J’ai regretté de ne pas l’avoir fait plus tôt, mais ce n’est qu’au retour, en lisant La frontière de Pascal Quignard, que j’ai pensé devoir y retourner un jour.

Sous le soleil d’août et une lumière presque blanche, j’avais été dans le ravissement que la lecture du court roman raviva délicieusement, avant que les dernières pages ne provoquent tout à coup l’effroi. Comme si, au sein même de la beauté, existait une frontière secrète, un portique infernal au delà duquel la splendeur bascule dans l’épouvante. En déchiffrant le mystère des chats musiciens ou du singe trompetant de son cul, l’écrivain ouvrait un abîme : « Le roi dit : « Il est possible que les œuvres d’art soient le fruit des vengeances. Un de mes compagnons s’est peut-être vengé malgré l’interdiction que je lui avais faite, sans qu’il désobéît néanmoins à la paroles qu’il avait donnée. Le désir nous affole tous les jours et sa carence nous abandonne aux ombres. Et il est vrai que les ombres sont bleues. » »

Je conseille, avec grande conviction, la visite du palais de la Fronteira et la lecture du roman de Quignard, si possible dans la belle parution des excellentes éditions Chandeigne. 

DIE BREMER STADTMUSIKANTEN AM BREMER RATHAUS

Encore un autre jour, j’étais à Hanovre, avec ma camarade Remi. Nous logions dans la partie populaire du quartier de Mitte, au-dessus d’un vendeur libanais d’appareils à chicha. L’appartement était décoré d’une multitude de photographies de son propriétaire, un asiatique apparemment obsédé par son aspirateur et l’assemblage de ses meubles Ikéa. Je me souviens qu’en sortant Nicola m’a montré deux plaques au sol, gravées des noms de Josef et Erwin Pels, déportés en 1941, le premier mort par refus de soins, le second assassiné. C’était la première fois que je voyais ce genre de plaque. Plus tard, nous avons bu un verre avec un Français rencontré par hasard, avant de retrouver nos collègues allemandes sous la queue du cheval, place de la gare, un lieu de rendez-vous commode pour tous les habitants de Hanovre. Il n’y avait pas grand chose à visiter dans la ville. Ayant été copieusement bombardé en 45, elle a l’allure d’une ville nouvelle des années 60 ou 70, un peu froide. Le centre de Brême, à une petite heure de train, a été davantage épargné. Ce que je retiens surtout, c’est la statue des animaux musiciens à l’hôtel de ville car celle-ci me ramenait à la page 88 de mon premier livre d’allemand, L’allemand facile (1965) de J. Chassard et G. Weil, chez Hachette. Avec ses personnages, Gerd, Traudel, le chien Strob et le chat Mieze, ce manuel donnait l’image d’une Allemagne (de l’Ouest) attachée à ses traditions et en plein élan de prospérité. Les Bavarois fêtaient les moissons, les ouvriers reconstruisaient les villes, les enfants construisaient des maquettes de Mercedes ou de Wolkswagen et Herr und Frau Ziegler faisaient leurs courses au supermarché en prenant l’escalator. Le progrès.

SENS DE LA VISITE

Au nord de la vielle ville, la via Garibaldi permet de rejoindre le quartier moderne de San Vincenzo ainsi que les hauteurs huppées de Castelletto. À elle seule, cette rue aristocratique au nom républicain justifie un voyage à Gênes. La succession de palais indique que nous sommes ici au cœur de l’histoire de la ville, son faste nobiliaire et sa richesse commerciale. Pour en prendre plein les yeux, il suffit de passer les porches et d’entrer lorsqu’on le peut. Par exemple, nous passons un moment au palais Giovanni Spinola, siège actuel de la Deutsche Bank. Son atrium est décoré de fresques guerrières mettant en scène les premiers commanditaires, Angelo Giovanni Spinola et son fils, notables de la République de Gênes, alliée de la couronne d’Espagne. Au XVIème siècle, Gênes, d’où était parti Christophe Colomb, s’est faite la partenaire de l’Espagne de Charles Quint et a largement profité de l’expansion coloniale aux Indes orientales. Mais avançons. De la via Garibaldi on atteint bientôt les quartiers XIXème. La piazza de Ferrari, la galerie Giuseppe Mazzini et l’opéra rappellent que Gênes, en dépit de certaines apparences et de sa réputation de ville malfamée, appartient à l’Italie du Nord, urbaine et opulente. Les boutiques de luxe rivalisent avec celles de Milan et, étrange impression pour moi, la large avenue partant de la gare vers la mer ressemble à s’y méprendre à l’avenue du Prado à Marseille. Une fois en bord de mer, comme sur la Corniche, le bus nous rapproche du secteur très chic de la capitale ligure. Villas, jardins, hôtels, larges promenades et, au loin, les contours de la Riviera. Il faut alors s’arrêter au « village » de Boccadasse, avec sa plage, ses maisons colorées et son marchand de glace. On se croirait au Cinqueterre et même en ce lundi les places sont chères sur les galets. Enfin, un séjour à Gênes ne peut s’achever sans une visite au cimetière di Staglieno. On le trouvera facilement au nord de la ville, juste avant de reprendre l’autoroute. Des célébrités y reposent, paraît-il. Mais comment les repérer dans cette concentration impressionnante de tombeaux, de statues aux poses théâtrales, de galeries macabres ? De toute façon, une fois allongé tout le monde se ressemblent, non ?

UNE VILLE, UN PORT

Tout à coup, la mer réapparaît sur la droite et on se dit que c’en sera bientôt fini des tunnels et des viaducs qui n’ont cessé de se succéder depuis Menton. Passée la bifurcation d’Alexandria, l’autoroute entre dans la banlieue littorale, c’est une sorte de toboggan tortueux, puis, une fois franchi le nouveau pont Saint-Georges construit après l’effondrement du pont Morandi en 2018, c’est Gênes, ville et port, capitale de la Ligurie.

Nous logerons dans le centre historique, via del Campo. Ce quartier de ruelles rappelle le vieux centre de Naples. Il jouxte le port antique où sont situées les deux attractions les plus courues de la ville : le galion Neptune (joli décor de cinéma qui ravit les enfants) et le remarquable aquarium de Gênes, un des plus beaux d’Europe. Sous les arcades, le soleil  d’hiver souligne les contrastes entre lumière et ombres bien noires. À l’angle de la via Antonio Gramsci et de la via al Ponte Calvi, nous trouvons la cantine, recommandée par notre hôte Ivo : La trattoria Le Maschere, le « masque » comme le rappelle le bas-relief au-dessus de l’entrée. Ici, dans l’une ou l’autre salle que fréquentent des habitués, c’est bien Gênes dans notre assiette : pesto, fruits de mer, tranches fines de veau, vins ligures, grappa… Et c’est bien Gênes aussi, c’est-à-dire un port, qui voit ses rues peuplées d’immigrés installés et de migrants en attente de solutions, réunis par petits groupes sur les esplanades proches du palazzio San Giorgio. Ivo, au détour de la conversation (menée à la fois en italien, en anglais et en français), semble nous dire qu’il ne reconnaît plus sa ville. Il est vrai qu’à quatre-vingts balais il en a vu passé, du monde. 

De mon côté, je pense à Marseille. Même population mélangée et configuration topographique assez comparable : une ville très peuplée coincée entre mer et relief, agrégeant ses propres banlieues autour d’un centre ancien. La différence serait dans le pourcentage des pentes. Gênes s’étage sur un relief presque abrupt nécessitant l’usage ici ou là d’ascenseurs et de funiculaires. Depuis les hauteurs, la ville apparaît en majesté au moment du couchant. Les lumières du port et des quartiers industriels scintillent, tandis que montent assourdies les rumeurs de la cité. En deux jours et demi, nous en arpentons quelques quartiers en commençant par la vieille ville médiévale, riche de plusieurs églises ou basiliques d’exception. Je retiendrai pour ma part la cathédrale San Lorenzo surveillée par ses deux lions couchés de part et d’autre de l’entrée et, à l’intérieur, la somptueuse chapelle Saint Jean Baptiste, facilement repérable à gauche par ses baldaquins de marbre. Nous avons aimé aussi la basilique San Siro – la plus ancienne de la ville – et la basilique baroque S.S. Annunziata de Vastato. Enfin, mon église préférée peut-être, l’église San Pietro in Banchi. On la dirait engoncée parmi des immeubles plus hauts qu’elle et cela malgré sa curieuse surélévation au-dessus de petits commerces, jadis des officines de change, aujourd’hui boutiques de bricolage, primeurs ou marchands de camelote. Un escalier raide mène à une galerie balcon où des fauteuils attendent les promeneurs de passage. De là, la vue est imprenable sur l’animation du quartier et, particulièrement, le kiosque à fleurs de la piazza Banchi.

Tous ces édifices ont été endommagés par le bombardement du 9 février 41, comme le rappelle un obus anglais non explosé dans la cathédrale San Lorenzo. Parce qu’elle possède un port stratégique et industriel d’importance, la ville, au cours de l’histoire, fut en effet plusieurs fois une cible à atteindre. Louis XIV avait envoyé sa flotte en 1684 et, au cours de la Seconde Guerre Mondiale, les bombes tombèrent – sans faire de détail –  en 41 mais aussi de 43 à 45. 

C’est demain que nous visiterons les autres quartiers.

À MES MONTAGNES

Au cours d’heureuses randonnées, une amie, qui se reconnaîtra, s’étonnait toujours de ma faculté quasi magique de nommer les sommets autour de nous, de désigner tel ou tel pic à l’horizon tout en précisant son altitude et ses différentes voies d’ascension. « Les montagnes se ressemblent toutes ! Comment fais-tu ? Tu inventes ! » Mais non, je n’inventais pas, c’est un « don » que partagent en réalité beaucoup d’amateurs de sommets. Cette « magie » n’avait rien d’exceptionnel, quand bien même je me gardais, par coquetterie, de le révéler trop vite… C’est en rangeant récemment ma bibliothèque que je me suis rappelé l’origine de cette connaissance alpine. Les guides Paschetta (du nom d’un médecin alpiniste niçois) ont passionné mon adolescence et, à certaines pages dépliables, déroulé l’horizon lointain des cimes du Mercantour dont je rêvais sans les avoir gravies. L’altière Abysse, les mystérieuses Tours Saragat, plus loin à l’ouest le dos d’éléphant du mont Bégo et les austères versants du Grand Capelet. Je pourrais continuer : Cime Luzière, Mont Clapier, Malédie, Gélas et, en Italie, Brocan, Nasta, Argentera… Mais je m’arrête ; une autre amie, qui se reconnaîtra aussi, me dit que je suis trop « géographique » dans mes articles ! Qu’elle me permette pourtant d’ajouter ce qui justifie, à mes yeux, l’écriture de celui-ci : les Alpes Maritimes, qu’on a tort de limiter à leur bordure côtière, sont d’une beauté et d’une complexité montagnarde extraordinaires. Je ne me lasse pas d’en découvrir encore aujourd’hui les routes et les chemins, pas seulement dans le Mercantour, mais aussi dans le Moyen Pays, d’une sauvagerie parfois impressionnante. Les plateaux calcaires au-dessus de Grasse, glacés en hiver, torrides en été, étonnent par leur aridité et leur âpre majesté. Du côté des vallées de la Vésubie, de la Tinée ou du Var, si meurtries en 2020, les versants plongent à pic. La Roya aussi, qui reste peut-être ma préférée. Nous la remontions en famille le dimanche, en passant par l’Italie. Tout cela pour dire ce que l’on aura compris : j’aime ce pays, j’aime mes montagnes, j’aime en partager les beautés.

PETITES POUSSES PORTUGAISES

Garder vivante la mémoire de lieux, de visages et de moments, retrouver la saveur d’un instant, d’une rencontre, de l’atmosphère dans laquelle sont survenues les impressions parfois fugaces laissées par les choses. Ces impressions, ce sont comme les pousses d’une plantation intime que l’on protège et entretient pour, le moment venu, sélectionner soigneusement telle ou telle et la regarder d’un peu près. Un crocodile dans une mare. La statue d’un saint dans une vitrine. Un homme regardant un autre homme… Commence alors le travail, le processus de floraison. 

Nous avons voyagé en famille au Portugal, chez João, et de ce voyage, dans la remise du temps,  parmi les pousses à repiquer, je conserve ceci :

Une après-midi, nous nous rendons chez un ami de lycée de João, Fred Fonseca. Il habite une maison sur les hauteurs de Lagos, parmi les oliviers et les agaves. Il a dû se blesser, il porte une attelle d’épaule, et nous explique que la maison ou, du moins, une de ses extensions, est en travaux. Nous visitons le chantier à l’extérieur puis nous rentrons dans une vaste pièce, la cuisine. Sur la table et sur les plans de travail, tout un bric à brac, des légumes du jardin, des condiments, des pots. Marcel s’est endormi dans les bras de sa maman. Je les photographie et c’est un clair obscur émouvant.

Le jour de notre arrivée. Nous déjeunons dans un restaurant de plage, de ceux dont on dit, par une formule consacrée, « Il ne paye pas de mine mais… ». João… Il retrouve le plaisir du pays, son goût, sa langue. Il est chez lui.

Autres jours. Marche à Meia Praia. Marche à Praia do Pinhao. Marche Praia do Porto de mos. Et le soir, au crépuscule, toute la famille, Avó, Zé, Dina, Bruna, Laura, la Madrinha au Restaurante Antonio. Ça parle. Je regarde. Je photographie.

Dans la rue, en sortant, voilà aussi que nous tombons sur Renato Madeira et Rui, alias Cangato. C’est l’enfance qui se retrouve ? L’adolescence ? Ceux-là ne se sont pas vus depuis longtemps, ne se reverront pas de sitôt, mais tout semble intact, encore frais des cavalcades à la sortie de l’école, des tournois de foot, des petites copines, que sais-je encore. Sur sa lancée, un soir, João nous fait visiter son ancien lycée, escola secundaria Gileanes. Une fois les classes terminées, on y entre comme dans un moulin (autre expression consacrée !). Dans une salle, entraînement de boxe ; dans une autre, cours de capoeira. 

La tombe de « Chef Zé Manel », comme tout le monde le nommait jadis à Lagos. Ses livres de cuisine en français (!) chez Avó.

Le dernier jour, avant de reprendre l’avion, lorsque nous rendons visite à l’oncle Amandio. Sur sa table, je crois qu’il y a des oranges, ou des fraises, ou des champignons, je ne sais plus, mais quelque chose de bon, cueilli ou ramassé de fraiche date, qui me fait envie. Nous buvons un alcool fort. Amandio est un petit homme sec, avec des bras et des mains solides. João me dit plus tard que cette génération a fait la guerre en Guinée et en Angola. Son père y a échappé (pour des raisons qu’il ne connaît pas clairement), mais Amandio a connu l’Angola, le cul de Judas – Os cus de Judas – comme l’écrit le grand António Lobo Antunes. João me dit aussi qu’au Portugal on ne parle plus de ce passé-là, des colonies, de Salazar et de la révolution d’avril. Le Portugal est un pays de paix et de démocratie aujourd’hui. En février, les orangers y sont déjà en fleurs.