ÉTERNITÉ

Faisons comme si dans un mouvement dialectique hasardeux passé et présent se trouvaient dépassés ; ils deviendraient éternité ? J’ai bien dit « comme si » et, au terme de ce voyage, revenons à la simplicité pure des émotions et de leur écriture. Les restes. Le meilleur.

À Princess Town, alors que le jour décline, la voiture qui s’engage sur la bande de sable jusqu’au village de huttes, inchangé depuis mon passage avec Jacques, tel que je l’ai réinventé plus tard, tel qu’il semble devoir rester toujours.

Les racines des fromagers sur le campus de l’université de Cape Coast : des pattes d’iguanodon. La peau rugueuse de cette vieille ferraille d’hélicoptère. Le poisson-jouet sous l’enceinte du fort.

Du fond du passé, la retrouvaille d’un nom oublié, Salaga, le marché de Salaga, marcher de nouveau dans le marché de Salaga.

Les rues tranquilles d’Achimota, comme à Cantonnements, il y a trente ans. Le retour vers le centre. Le gars qui, au bord du terrain, me prend pour un recruteur de foot. Les joueurs de hockey sur herbe. La tour de l’horloge au Adisadel College.

LEL. La tombe perdue.

Les geôles.

La nuit au Hi Hill Li. La porte peinte de motifs bariolés. La façon dont Lydia tenait sa cuisine. La promenade prudente autour des remparts baignés d’eau noire.

Kiki, Kofi, et d’autres.

Takoradi by night. Le brouet à l’hôtel. Les chambres.

« Ils étaient ce soir-là à l’embouchure de la rivière Prah. » La marche sous le soleil pour aller sur les lieux du roman à faire.

Le passage du convoi présidentiel près de Flagstaff House. Les motards, sirènes hurlantes,  qui me font signe de me retourner pour ne pas regarder.

La voiture d’Nkrumah dans sa vitrine.

Les mains de Robert Yennah. Sa manière de s’accouder au fauteuil. De parler du métier.

Abokobi Road, la frustration de ne pas m’y retrouver.

La route.

Les visages.

Mon visage regardant les visages.

Le monde regardé.

MODERNITÉ

Les chauffeurs de taxi dont j’ai parlé plus tôt ont l’âge de mes enfants. Ils ont grandi dans un pays que les instances internationales, au tournant des années 84/85, avaient décidé de couver des yeux. Ceux qui ont mon âge en revanche se rappellent encore la sale période où il n’y avait plus rien, ces temps que j’ai connus moi aussi dans la première année de notre séjour. Je me souviens que Dominique Stiver, un de mes collègues de l’époque, avait un jour tapé à notre porte triomphant. Il avait dégoté de la viande d’Uruguay congelée, l’avait achetée à prix d’or, avant que nous nous rendions compte qu’il s’agissait d’une barbaque infâme, dure comme la pierre. L’année suivante, un des premiers signes de la reprise fut pour nous la réouverture de quelques restaurants. Nous y entendions les premiers succès de la chanteuse britannique d’origine nigériane, Sade. Melts all your memories and change into gold. Et il est vrai que l’assagissement du capitaine Jerry Rawlings, sa guerre contre le kalabule généralisé et les trafiquants de tout poil ont peut-être donné confiance à la Banque Mondiale. Le Ghana, pays exsangue depuis la chute des cours du cacao, aura été l’objet d’un pari réussi : dévaluations successives, éradication du marché noir, reprise en main des filières de production et perfusion financière d’une part ; démocratie solide, bipartisme, alternance politique et paix civile comme ethnique d’autre part ; douceur, énergie et talent de son peuple enfin : voilà comment un pays, par ailleurs éduqué et fortement fonctionnarisé, s’est sorti du marasme où il avait pu sombrer. Mais je n’ai ni les moyens ni l’ambition de raconter (voire de nuancer) ces nouvelles Trente Glorieuses ghanéennes. Revenons aux plus modestes impressions de voyage. Aujourd’hui, le touriste qui a de l’argent ou l’homme d’affaire entre deux avions peuvent descendre à l’Holiday Inn ou au Méridien. Ils prendront un verre sur un roof top à l’américaine et entendront une musique internationale de piètre qualité sans savoir qu’ils séjournent dans le pays du hi life. Qu’ils décident de quitter l’Airport Area, ils feront leur shopping dans un mall, une pause dégustation à la foire au vin, un golf à Achimota, un dîner au Goethe Institut (saucisses), à la nouvelle Alliance Française (french ships), à Osu (toasts d’houmous) ou au Tante DC 10, le restaurant aménagé dans l’ancien DC10 de la Ghana Airways, peut-être celui que mes pauvres parents avaient pris en 1985, mon père en costume (toujours quand il prenait exceptionnellement l’avion), ma mère avec son bracelet en or (qu’elle se fera piquer au retour ayant jugé bon de le laisser dans la valise, ce qui me rend encore malade aujourd’hui !)…

Et pour les Ghanéens – après tout, ils sont tout de même les premiers concernés ?

Le pays est au-dessus de ses voisins les plus proches – notamment la Côte-d’Ivoire – en terme de développement et il y aurait mille choses à relever tant la modernité (ou en tout cas le changement) saute aux yeux dans les secteurs que j’ai visités. J’ai déjà parlé de l’extension de la ville d’Accra. Alors encore les programmes immobiliers à destination de la grande bourgeoisie d’affaire, le Tetteh Quarchie Circle devenu désormais un immense noeud de circulation où s’engouffrent les voitures privées de marque japonaise;  leur flot continu, plus au sud,  sous le pont des réfugiés (un temps appelé ainsi en souvenir des victimes d’un terrible accident : la décapitation nocturne de plusieurs passagers d’un camion surchargé, malheureuses victimes de l’exode massif de 83, quand le Nigeria voisin expulsa manu militari un million d’immigrés); plus loin encore les voies de contournement (impossible de retrouver la maison d’Alain Fohr du côté de Volta Street, méconnaissable comme mon ancien quartier de Cantonnements, bien moins tranquille qu’il ne l’était), les bretelles, voies express, ponts et ouvrages d’art… Entre autres détails qui n’en sont pas, je remarque également, partout en ville comme à la campagne, la multiplication des réservoirs Polytank de fabrication chinoise, un immense progrès quand on sait combien l’eau est précieuse. Aujourd’hui la Chine, l’Inde ou la Turquie sont à la pointe du soutien, de la collaboration et… des affaires. Ankara, qui envoie ses propres ouvriers, a financé la toute nouvelle construction de l’immense mosquée de Nima, le principal quartier musulman de la ville; New Delhi offre un million de dollars pour rénover Flagstaff House, les bureaux du tout nouveau président Akufo-Adoo, ancien leader de l’opposition élu en 2017 avec 53,3% des voix; l’art moderne prend ses quartiers dans les locaux du musée des sciences et de la technologie…  Oui, tout change. Mais tout s’appuie aussi sur des traditions fortes comme le remarquable réseau des établissements scolaires ou la présence massive de l’administration (moins un frein, semble-t-il, qu’une garantie, quand bien même la tradition de bakchich n’aurait pas pour autant disparu).

Bien sûr, de nombreux quartiers restent insalubres. Bien sûr le quotidien des masses laborieuses (ou pas) reste difficile. Bien sûr, comme leurs homologues français, les chauffeurs de taxi ghanéens ne se privent pas de râler. Il n’y a jamais assez d’argent, les taxes sont de plus en plus lourdes, la pollution les empoisonne. Ils ont raison, on ne peut pas aller là contre. Mais enfin… « Branloire pérenne » de la modernité !

THÉORIE DE PIERRES CHANCIES

À Legon, j’avais rencontré mon voisin, Albert van Dantzig, un professeur de haut rang, une sommité de l’université qui pour gage de bonne arrivée m’avait offert un de ses livres consacré aux forts et aux châteaux du Ghana. Le bon maître est mort depuis, en 2000, revenu alors dans sa Hollande natale où il repose désormais. Avec Kofi, nous sommes donc partis vers l’ouest et j’ai pu égrener sa vieille théorie de pierres chancies : Fort Amsterdam, Saltpond ; Cape Coast Castle, Cape Coast ; Fort São Jorge da Mina, Elmina ; Fort São Jago, Elmina ; Fort São Sebastião, Shama ; Fort Orange, Takoradi ; Fort Metal Cross, Dixcove ; Fort Gross Friedrischsburg, Princess Town…

Les premiers Européens à venir ici furent les Portugais. Fernão Gomes, riche commerçant de Lisbonne mandaté par Alphonse V, mouilla le premier en 1469 à l’embouchure de la rivière Prah.  Dix ans plus tard, on construisait les premiers remparts d’El Mina (1482) : « Les caravelles s’engageaient dans le chenal étroit séparant les deux villages, Aldea das Duas Partes, puis mouillaient dans les eaux paisibles et peu profondes du lagon de Benya… » Sur les portulans qu’on expose parfois dans les musées, vous repèrerez les tourelles de ce fort, plus solide au nord qu’au sud tant le danger paraissait devoir venir de l’intérieur plutôt que de la mer. À Elmina les briques rouges sont portugaises, directement importées des carrières lusitaniennes pour servir de ballast aux caravelles. Mais les jaunes, elles, sont hollandaises. Au fil du temps, ces forts furent en effet le terrain d’incessantes batailles, passant de main en main au gré des succès ou des défaites des puissances nordiques : le Portugal, le Danemark, la Dynastie d’Orange, les Anglais… Les Français, eux, ne construisaient pas en dur, sauf à Ouidah au Bénin ou encore à Gorée, au large de Dakar. Aujourd’hui les forts ghanéens que l’on visite sont plutôt en bon état, réinvestis par le gouvernent à des fins mémorielles (plus rarement, comme à Shama, ils accueillent des administrations). Mais de quelle mémoire s’agit-il ? L’enjeu ici fut d’abord d’établir de puissants comptoirs susceptibles de faciliter le négoce de l’or puis l’exploitation des mines, tout en étendant le vaste Empire Chrétien. Les premiers gouverneurs, João da Barros, João Bernardes, Diogo de Azambuja, étaient envoyés là tant pour renflouer les caisses du royaume que pour imposer les Évangiles aux peuples sauvages dépourvus de vraie foi. Mais bientôt l’appetit changea de nature, les plus grandes richesses étaient à l’Ouest, en Amérique. Et les entrepôts d’Elmina ou de Cape Coast devinrent les culs de basse-fosse où retenir hommes, femmes, enfants de ces terres barbares avant de les expédier de l’autre côté, vers les champs de coton ou de cannes à sucre du Nouveau Monde.

Arpenter les coursives, les esplanades pavées et les caves sombres de ces forteresses, c’est donc se souvenir d’un des premiers crimes universels : l’esclavage de grande échelle, à l’origine de la gigantesque diaspora du non retour.

Si Gross Friedrischsburg à Princess Town semble noyé dans la végétation et de ce fait oublié par la population du village, Cape Coast et Elmina ont vu le port s’organiser contre leurs remparts. J’aime particulièrement les murs de la façade orientale de Cape Coast Castle. La nuit, il faut se faufiler au pied de l’édifice pour tomber sur la rade d’où, attendant l’aube, les pirogues s’élanceront bientôt vers la haute mer. À l’arrière, j’ai pris mes habitudes au He Hill Li, dans l’ancien bâtiment du Belgrave Memorial. Un soir le patron me surprend. J’écoute sur mon téléphone la musique enregistrée plus tôt dans l’après-midi depuis le taxi qui me conduisait au Adisadel College. Il s’agit d’un morceau du Winneba Youth Choir, une chorale chrétienne, que le patron reconnaît et se met à fredonner dans la pénombre. Derrière, Lydia me prépare du poulet not too spicy. Je la trouve douce et belle. Son regard me touche. Elle est contente de me voir revenir soir et matin. Et je regarde aussi en face l’enceinte du fort, à peine visible maintenant dans la nuit noire. Je sais que de l’autre côté du mur, dans la cour aux pierres inégales, repose L.E.L., Letitia Elisabeth Landon, la poétesse romantique, l’ex gloire des salons londoniens venue mourir ici après y avoir suivi son époux, le gouverneur Mac Lean. J’imagine les quelques semaines qu’elle a vécues dans ce fort, la peur qui devait la saisir en regardant la mer, la force de l’élément et des hommes capables de le dompter un fois réparés leurs filets, tout en bas, à l’aplomb de son observatoire.

There is a little lonely grave

 Which no one comes to see,

The foxglove and red orchis wave

Their welcome to the bee.

Le lendemain, je n’avais rien sous la main pour honorer la mémoire de la poétesse. J’ai cueilli deux boutons d’une plante dont j’ignorais le nom. Je les ai déposés sur la dalle aux initiales. Leur sève était laiteuse.

TAXI DRIVER

On peut éventuellement emprunter les transports en commun au Ghana, ils coûtent une misère, mais je les déconseille pourtant. Trop aléatoires, trop inconfortables, peu pratiques. Louer une voiture est difficile pour ne pas dire impossible. On se rabattra donc sur les taxis ou les « chauffeurs » dont le périmètre d’intervention dépendra de ce que vous pourrez négocier avec eux, si le hasard et les nécessités du moment arrangent les deux parties. Dès le premier jour, ce hasard a mis sur ma route le désormais célèbre Kofi, nous avons discuté ferme, et j’ai gagné un compagnon pour toute une bonne partie de mon séjour quand il s’est agi d’aller au Togo d’abord, vers Cape Coast et Takoradi ensuite. Né le 17 juillet 1985 (!) à Aflao, Kofi est Éwé, protestant, jeune père et séparé. Je donne les adjectifs dans l’ordre qui me paraît le mieux profiler le bonhomme. Nous avons parlé ; il m’a conduit jusque chez lui ; je lui ai fait découvrir une partie du Ghana qu’il ne connaissait pas ; et ces longues heures de voyage ont scellé une sorte de camaraderie joyeuse, légèrement teintée de ce rapport d’autorité que ne donne pas le statut d’employeur à employé, mais celui d’aîné devant la jeunesse triomphante. Kofi, tu peux prier le visage dans tes mains si tu le veux mais une fois parti ne roule pas trop vite. Évite les affres injustifiées et toxiques de la jalousie. Interdis-toi de traverser le Sahara dans un camion bâché et la Méditerranée au fond d’un canot. Sur ce dernier point, Kofi est formel. Ce qu’il veut faire est clair : voir du pays, aller en Europe ; mais il sait parfaitement que le voyage clandestin peut être un piège mortel. Alors qu’il se restaure un matin dans notre cantine de Cape Coast (j’en reparlerai, de cette cantine), je lui dis qu’il a évidemment raison, qu’il me rassure d’une certaine façon, mais que son avenir est sans doute davantage dans son pays, pourquoi pas au volant de sa propre voiture (et non celle de son pasteur qui en possède quatre – dont « notre » Toyota, donc). Robert Yennah, docteur en lettres spécialiste de Rousseau, chef du département de langues d’une des plus prestigieuses universités africaines, m’expliquait deux jours auparavant qu’il avait toutes les peines de monde à obtenir un visa pour participer à un colloque en Belgique ou en France. Alors Kofi, qui n’est jamais allé à l’école ?! Non, Kofi, va plutôt retrouver ta femme et ton gosse à Aflao. C’est plus sage.

Éric, de l’autre côté de la frontière (si on a bien suivi les épisodes précédents), c’est vraiment un tout autre style. Pas de polo Calvin Klein mais un tee-shirt rose flashy au cas où on ne le repèrerait pas. Un vieux téléphone certes, mais une liste impressionnante d’anciennes conquêtes dans ses contacts, au point que je me demande si la prétendue excursion à Glidji, chez les oracles, n’est pas un prétexte commode pour faire le tour des dossiers chauds : une ex repérée sur la mobylette de son nouveau copain, la petite vendeuse de tomates, deux ou trois autres coincées ici ou là entre Ghana et Bénin, c’est-à-dire au fond sur une petite cinquantaine de kilomètres ! Avec ça, un certain flegme, pas de chichi, un peu agacé par mes demandes incongrues de m’arrêter ici ou bien là pour revoir quelque chose, prendre une photo. Je me suis demandé après l’avoir réglé en fin de journée s’il reviendrait comme convenu le lendemain matin pour me conduire de l’hôtel à la frontière d’Aflao. J’ai un peu attendu. J’ai un peu râlé. Je me suis dit que je n’aurais pas dû le payer d’avance, que je m’étais fait avoir comme on le redoute toujours en voyage et ailleurs. Et puis je l’ai vu arriver avec une nana derrière. Il y avait juste un peu trop de monde en ville. Les embouteillages, à Lomé, sont une plaie !

Enfin, il y a Kiki dont j’ai aussi déjà parlé. Ce type à l’allure un peu frêle a cherché longtemps, à ma demande, le Granada Hotel (aujourd’hui abandonné) et le polo ground. Il a inscrit son nom et celui de sa femme sur un bambou après m’avoir aidé à graver le mien. Il a grimpé en sandales l’intérieur creux d’un ficus géant. Il a sauté de l’hélicoptère pour que je fasse un bout de film. Il m’a montré que le vieux lac aux aigrettes de mes souvenirs, à Legon, était devenu un parc d’attraction avec parcours aérien de la canopée. Ce type était un beau morceau de gaité, une tranche bien franche de générosité humaine. Quelque chose qui vous reconstitue au cas, toujours possible, oú vous seriez un peu cassé. Qui vous fait du bien. Un bon gars.

 

 

LOMÉ NUIT ET JOUR

 

« Ils ont rencontré Justine à l’Hôtel du Golfe, une nuit sous les feuillages géants des caoutchoucs. Dans le vaste patio qui relie le hall de réception au bâtiment principal, un mélange bruyant occupait les tables près du bar, Africains, Européens, quelques Arabes. Un orchestre jouait du Hi Life.

Elle a apporté les sandwichs qu’ils ont commandés avec deux grandes bouteilles de bière, quelques sachets d’arachides. Après la chaleur de la journée, il fait presque frais, et Sonia, dans un geste rare ici, croise les bras et creuse les épaules.

Justine, ils la remarquent aussitôt ; c’est une jeune femme souriante. Le chemisier très blanc et la jupe de coton noir lustré lui donnent l’air d’une chanteuse de chorale, ce qu’elle est, dit-elle, à l’occasion, lorsqu’elle ne fait pas la serveuse, à l’Hôtel-Restaurant du Golfe. »

Cela, c’était de la fiction. Aujourd’hui, alors que l’ancien hôtel de la Paix vendu à Kadhafi menace ruine, l’Hôtel du Golfe de Lomé, lui, rue du commerce, a été racheté par un Libanais fortuné. Le patio a disparu (peut-être n’a-t-il jamais existé), on boit un verre sur la terrasse chic tout en haut de l’immeuble, et la serveuse s’appelle Rose, non plus Justine. Je tenais à ce retour au Togo. J’y avais vécu des heures fastueuses tant les complications de la vie ghanéenne, en ce milieu des années 80, nécessitaient de se refaire de temps en temps une santé dans un pays moins sujet à la crise économique, aux pénuries et au couvre-feu. Peut-on dire qu’aujourd’hui les conditions se sont inversées ? Le Togo, du moins sa capitale, semblent en tout cas plus modestes qu’auparavant, comme endormis. Ce n’est certes pas l’animation du marché, en plein centre, qui crée cette impression. Ici le commerce est roi. Chinois, Libanais et Haoussas se partagent le pactole, tandis que les Mamas Benz sont toujours là, allant négocier jusqu’à Dubaï des cargaisons de produits asiatiques de toute sorte. Le wax hollandais lui-même subit la concurrence de produits d’imitation et les vendeuses ont beau être très belles, il faut se battre avec elles pour négocier gentiment un boubou pour ses petits-enfants. Mais c’est plutôt la nuit, quand le même quartier devient fantomatique ; quelque chose du coupe-gorge entre l’hôtel du Golfe (où je dîne un filet au poivre devant Metz – Monaco) et l’hôtel Magnificat (où je dors malgré le remue-ménage de mes voisins Indiens). Le lendemain, Éric, mon chauffeur d’occasion rencontré à la frontière, me conduit jusqu’à Glidji et Aneho, hauts lieux du vaudou. J’apprends que si l’Epé-Ekpe, le caillou blanc, vire au noir, ce n’est pas bon signe. Des milliers de personnes viennent chaque année ici de toute l’Afrique de l’Ouest pour connaître les présages. Une bonne année de pluie ? Des récoltes abondantes ? Une catastrophe climatique ?… Nous sommes proches aujourd’hui du Bénin (deux ou trois kilomètres tout au plus) et du Nigeria, l’immense et dangereux voisin. En France on parle très peu de ce pays, inconnu en dehors des exactions de Boko Haram au nord. Mais le Sud-Est est aussi un enfer. Tout le delta du Niger subit la loi des bandes. Comme l’or par le passé, le pétrole rend fou. Éric, lui, s’arrête au bord de la route pour acheter du fuel de contrebande venu du Bénin. Trois fois moins cher qu’à la pompe.

En fait, je me dis qu’il faudrait quitter la côte et monter jusqu’à l’Atakora, prendre plus de temps pour comprendre et du même coup parler juste. Tout m’échappe ici, et je me souviens tout à coup que depuis mes premières visites au Togo la famille Eyadema est toujours au pouvoir, le fils ayant remplacé le père.

Demain, je retrouve le Ghana et Kofi à la frontière.

 

 

 

 

 

AFLAO FRONTIÈRE

Aller à Aflao est un voyage en soi. Les guides touristiques ignorent cette destination ou plutôt la déconseillent, la ville où vient buter la frontière togolaise ayant mauvaise réputation. Kofi, le chauffeur que j’ai dégoté à Tudu Station, habite ici et fait l’aller-retour sur Accra presque tous les jours. Nous quittons donc la capitale tôt le matin. Via Tema – où Jacques fut pris un jour de vomissements ! – la zone lagunaire conduit au Togo et au Bénin, ces deux petites bandes étroites, tout en longueur sur la carte de l’Afrique de l’Ouest, par delà le méridien de Greenwich. J’ai fait plusieurs fois cette route dans les années 80, au volant de mon propre véhicule (une 4 L – moyen de locomotion quasi officiel des jeunes volontaires du service national) et j’en connais les points d’intérêt. Contrairement aux habitudes de Kofi – qui aurait volontiers pris par l’intérieur – nous passerons donc sur la bande de sable séparant l’Océan du Keta Lagoon. Ada, pour commencer, semble désert. C’est une immense plage où les habitations n’ont pas pu résister à l’océan. Ruines. Ruines encore le Prinzenstein Fort, ancienne possession danoise. Nous tournons autour, je grimpe quelques blocs et aperçois le donjon du Non Retour ainsi que les restes d’un musée désormais à ciel ouvert. Colonne vertébrale de baleine : cela ne s’invente pas. Kofi, lui, regarde la mer. Un panneau indique que nous nous trouvons sur une zone protégée par l’UNESCO, un lieu de ponte des tortues marines. Mais il est déjà tard. Nous perdons du temps sur le bord de la route pour faire réparer le coffre de la Toyota. Et puis c’est Denu. Et puis c’est Aflao. Kofi m’invite à visiter la concession où il habite. Son charpentier de frère, dans la cour, prépare de nouveaux cercueils (au retour sur Accra, nous nous arrêterons à Sege chez un autre artiste funéraire, fier de nous montrer ses réalisations : cercueil en forme de poule pour un fermier, cercueil Coca-Cola pour un patron de maquis). Peu avant la tombée du soir, je pose mes affaires au Makavo Hotel et me rend fouiner vers la zone frontière. C’était, depuis le départ, un de mes projets, aller regarder de près cette curiosité de démarcation entre deux pays, deux villes, deux quartiers, sans parler des langues qui ne sont pas les mêmes. J’avise un groupe de jeunes, ils me conduisent jusqu’au grillage. De l’autre côté, d’autres jeunes discutent le bout de gras assis sur leurs mobylettes ; ils sont togolais. Mais à dire vrai, il ne faut pas traîner trop longtemps par ici, un flic au loin nous hèle et je dois lui expliquer que je suis là totalement par hasard, que je me promène le nez au vent, que je ne savais pas que c’était la frontière, que je suis né de la dernière pluie, que je ne recommencerai plus, que je n’ai surtout pas d’appareil photo sur moi, que je suis d’une bonne foi absolue et que je cherche un restaurant pour dîner, quand bien même Aflao ne serait pas réputé pour sa gastronomie. Hé bien voilà qui est faux ! Le poulet au riz que je finis par choisir à la Customs Canteen me réconcilie presque définitivement avec la tradition du poulet bicyclette ! Ex-cel-lent !

Il fait nuit maintenant, la ville est trépidante, on n’y voit goutte. Sur les bas-côtés, les changeurs ont sorti leurs gros paquets de CFA. Les bus déchargent leurs voyageurs. Les valises encombrent la chaussée. Un peu plus loin c’est la messe, la fanfare, ou tout aussi bien la sono épouvantable d’un prédicateur pentecôtiste. C’est maintenant que tu es content de te faire « chaler » jusqu’à l’hôtel, impossible de le retrouver tout seul dans le noir. Un monsieur est là avec ses deux enfants, des jumeaux garçon et fille emmitouflés dans des survêtements et sous des bonnets (le mois d’août, c’est un peu l’hiver à Aflao). Nous bavardons un moment. La maman est partie il ne sait où, il s’occupe des enfants, le garçon travaille très bien à l’école, la fillette est plus dilettante. Ils sont tous trois togolais, ils vont rentrer en mobylette à Lomé et moi je vais aller me coucher au premier étage du Makavo Hotel. Le lendemain, c’est à mon tour de passer la frontière. Et je serai à pied.

LE ROI DES COLLINES D’AKROPONG

 

Accra s’est considérablement agrandie depuis la zone résidentielle de l’Airport. De nouveaux quartiers surgissent à l’est de Legon en direction de Tema, et j’ai peine à reconnaître la petite route d’Aburi, ses lacets à travers la colline d’où l’on domine la plaine, les étendues désormais fortement urbanisées de la capitale. À Aburi, on se rend pour prendre un peu le frais, c’est la promenade du dimanche, celle des amoureux, la traditionnelle visite du jardin botanique des vertes collines d’Akropong.

J’ai rencontré Kiki la veille en quittant le campus de l’université – c’est son secteur d’activité – et il n’est jamais venu jusqu’ici. Pour un peu je le guiderais. Nous nous garons près du bouquet géant de bambous, celui des noms gravés. Quelle n’était pas ma naïveté de croire que j’y retrouverais nos noms ! Ils sont bien là, sans doute, mais dans l’épaisseur impénétrable, et nous en gravons de nouveaux, le mien, celui de Kiki et celui de sa femme, Christy. Avec ton taxi, Kiki, il faut que tu la mènes jusqu’ici, cela la surprendra et elle sera heureuse, vous aurez pris ce temps pour vous, tu lui feras plaisir… À Aburi, on ne manquera pas non plus l’énigmatique hélicoptère anglais, l’allée de palmiers, les ruines de la maison forestière et l’arbre du Prince Charles ; tout une atmosphère discrètement surannée qui invite en effet à la paix de l’âme, à la rêverie, et d’autant plus ce matin où les palmes se caressent l’une l’autre, baignées de brume. Jimmy Moxon, alias Nana Kofi Obonya est-il pour quelque chose dans la poésie du lieu ? Peut-être. Ce Britannique formé à Cambridge, ancien administrateur colonial sur la Côte de l’Or, était devenu après l’indépendance l’un des très rares monarques traditionnels africains de peau blanche. Il participa à l’édification du barrage d’Akosombo sur la Volta dans les années 60 et officia à Aburi jusqu’en 1999, date de son décès. Je l’imagine recevoir ses sujets au pied d’un fromager, apaiser les conflits, rendre justice et prodiguer ses conseils. La chronique a retenu de lui qu’il était libre et sage.

« J’AI TOUT REVU… »

Il y a donc plus de trente ans, je faisais dire au personnage que j’avais créé pour les besoins d’une émission radiophonique de la GBC, Let’s speak french, « Je retournerai au Ghana ». Mon père, lors de son séjour à Accra, avait assisté à l’enregistrement du programme et il s’amusait de cette phrase. Il me la répétait comme s’il voulait me signifier que j’étais, ou que je serai, ce personnage un peu vrai, un peu faux, qui revient un jour sur les lieux du passé. Or tout ne revient pas comme par magie, les choses sont souvent recouvertes, des pans entiers de mémoire s’effondrent, certains souvenirs prennent trop de place ou alors, parfois, on ne reconnaît plus rien. À Accra, j’ai retrouvé l’allée de flamboyants de la route de l’Airport, les chauves-souris de Thirty seven circle. Mais tout a beaucoup changé ici. Plus de trace des vieux trotros Bedford, avec leurs sièges en bois. Ce sont des utilitaires japonais aujourd’hui qui remplissent leur cargaison de passagers, comme à la sauvette. Changement parmi d’autres. J’ai prévu d’y revenir dans un prochain article.

À Abokobi road, la maison a disparu. Je ne suis même pas sûr que ce terrain à vendre où s’affairent les cantinières soit celui où se trouvait la double maison, partagée avec Jean-Jacques et Ève Ponza. L’indice ce serait l’arbre, au fond, mais il est si gros maintenant qu’un doute subsiste dans mon esprit. À revoir les photos deux ou trois mois après les avoir prises, je me demande même si je ne me suis pas trompé de plusieurs mètres, et dans ce cas se trouverait aujourd’hui sur l’emplacement de l’ancienne maison un lotissement de villas luxueuses. J’avais écrit plus tard, une fois de retour en France, quelque chose qui se passait là : «  Je me souviens que le dernier soir, avant le départ, je suis resté seul dans le jardin à regarder chaque plante, chaque feuille. C’est fini, tu pars tout à l’heure, tu ne reviendras sans doute jamais dans ce pays, alors garde tout cela en toi, garde la forme de ce fruit, son odeur particulière, la couleur qu’il t’offre dans la nuit. » Je ne sais au juste si j’ai vraiment vécu ce moment la veille de notre départ. Une seule chose est certaine : trente ans après, je suis retourné près de ces arbres, de ces fruits. À quelques mètres près sans doute. Pas loin.

À l’Université de Legon, ma première maison, elle, j’ai pu en faire le tour. J’ignore qui l’habite aujourd’hui. Comme un rôdeur, je longe sa façade, la véranda protégée par une moustiquaire… Pour le coup elle n’a pas beaucoup changé. La terre du jardin est toujours aussi dure et il se dégage encore de cet endroit une impression si intemporelle que nous voilà rendus non aux années 80 mais à des temps plus anciens, les années 60 ou 50 peut-être, dans une atmosphère à la fois douce et fanée. Ayant poussé la porte étroite qui chancelle… Et puis j’ai cherché des personnes qui comme moi auraient vieilli mais que je devais retrouver au cours de ce voyage pour vérifier que tout cela, non, n’avait pas été un rêve. Robert Yennah, je me suis aperçu que je le filmais comme Depardon avait filmé Nelson Mandela, ou plus exactement, que la position de Robert, à qui je n’avais donné pourtant aucune instruction particulière, ressemble à celle de Mandela dans le film de Depardon. La comparaison s’arrête là.  À l’époque, avec Sroda Gaveh, nous avions écrit ces fameuses émissions de quinze minutes pour la GBC… Ghana Broadcasting Corporation… « Parlons français », Let’s speak french… Je n’ai jamais trop su quel succès fut le leur. Le programme était censé passer du lundi au vendredi, vers 19h je crois. Et nous, après l’avoir écrit, nous l’enregistrions au studio (le deuxième matin de mon séjour ici j’ai essayé de retrouver ce studio sans y parvenir, empêché par la restructuration des bâtiments et, surtout, espionite aidant, par le défaut d’autorisation nécessaire pour mener à bien mes investigations. La zone – qui abritait aussi le pitoyable zoo d’Accra, désormais disparu – est d’autant plus surveillée aujourd’hui qu’elle jouxte les bureaux de la présidence. Je me suis tout de même glissé où j’ai pu, pas très sûr de mes souvenirs et de mes repères, et je suis tombé sur une réunion mystérieuse d’anciens de la GBC palabrant à la terrasse ombragée du club house. Mais je reviens à Robert. Il est devenu chef du département de langues étrangères où je travaillais naguère. Sa secrétaire m’a d’abord dit qu’elle craignait de le déranger si elle l’appelait sur son portable. Alors j’ai pris le numéro, j’ai appelé moi-même, et j’ai été surpris que mon ancien collègue me reconnaisse aussitôt, comme si nous nous étions quittés la veille. Le lendemain nous nous sommes donc retrouvés non sans quelque émotion. Nous avons le même âge, sommes tous deux proches de la fin de notre parcours professionnel, père de quelques filles… Nous aimons aussi la bière et Volta Hall est le lieu idéal pour en boire, enfoncés dans des fauteuils pour gentlemen. Il paraît que le docteur John Dodoo, qui a encore son casier au département, y garde ses habitudes. Il coule aujourd’hui une retraite paisible du côté d’Achimota, relisant peut-être Sartre et Camus, ses frères ennemis de prédilection. Sroda, elle, est mariée à un Suisse (ou à un Belge) et poursuit sa carrière d’interprète internationale. L’élégant John Orleans Pobee (que je revois encore escalader l’escalier de la rampe d’embarquement de l’avion pour nous embrasser une dernière fois) reste fidèle à la réception du 14 juillet à la résidence de l’ambassadeur de France. J’apprends aussi que Pascal Bernardeau, mon prédécesseur à Legon (et dont je montre à Robert les schémas griffonnés pour moi) est mort quelques années plus tard. Il avait profité, m’avait-il dit, de son séjour au Ghana pour lire La Recherche du temps perdu. Mais c’était un grand fumeur.

Voilà les choses, leur épaisseur. Des vies minuscules qui s’avancent dans le temps.

LA MER À JAMESTOWN

Et me voilà donc de retour au Ghana, plus de trente ans après un séjour qui durablement aura marqué ma vie, l’aura même nourrie de bien des façons, comme infusé à mesure du temps. Pourquoi de si longues années pour honorer la promesse du retour ? Peu importe… Je vais ici raconter ce voyage, composer les nouveaux carnets de ce pèlerinage, sans trop, je l’espère, pencher vers la mélancolie. Je tâcherai de garder l’œil sur ce qu’est le Ghana aujourd’hui ; celui que j’ai connu affleurera, mais par la bande, comme celui qu’au fil du temps j’ai fini par réinventer.

Arrivé à Accra très tôt en provenance du Caire, j’ai marché toute une journée selon un itinéraire nord-sud, de la ceinture furieuse de Ring Road (la longue rocade qui contourne le centre) au phare poisseux de Jamestown et la lagune de Korle Bu. La densité de population à Kaneshie et à Makola Market est impressionnante, il faut veiller à ne pas se faire renverser ou écraser. Je grimpe l’escalier d’un immeuble qui en 1983 abritait encore l’Alliance Française. Observatoire idéal pour constater qu’ici comme ailleurs il faut que tout change pour que rien ne change, selon la formule lampédusienne. En bas, le flot continu des passants, le monde des petites affaires, le royaume des femmes qui vont, indifférentes, marchandent quelques perles, un tube de brillantine ou des flacons d’huile de beauté. Elles mangent et bavardent, rient, claquent, comme les hommes, leurs petites mains grasses, avec ce déhanchement si féminin. Parfois croise une secrétaire, une employée, en jupe souvent, et chemisier blanc; petit voilier bien souple. À la gare, les locomotives semblent s’enfoncer dans le sol, immobiles pour toujours dans le cambouis. Le peuple des marchands a envahi les voies; ce n’est pas demain que partira le prochain express pour Kumasi ! Vite, que je fende la presse, que je m’échappe ! Et pour cela, Alain,  tu vas gagner le front de mer !…

Il faut le savoir, Accra, une des plus prestigieuses capitales africaines, tourne ostensiblement le dos à l’Atlantique. Le stade, l’esplanade de l’Indépendance, l’arche de la Black Star comme le mausolée de Kwame Nkrumah ignorent l’océan dont les rouleaux violents frappent de sinistres terrains vagues. Derrière l’ex marché nigérian devenu aujourd’hui un « centre d’art et d’artisanat » (en réalité un marché à souvenirs pour touristes), une friche sert de point de chute aux grands misérables, les laissés-pour-compte du développement. Je marche désormais dans un secteur plus calme nettoyé par le vent et enfin me voici à Jamestown. Quand je vivais à Accra je n’allais jamais dans ce quartier. Trop loin, trop chaotique. Le photographe Denis Dailleux lui a consacré dernièrement un album remarquable (Édition Le bec en l’air). Jamestown, le plus vieux quartier d’Accra, c’est d’abord la rue qui mène au phare, passant depuis l’ancien bâtiment de la C. F. A. O. devant le fort Ussher et le fort James, là où Nkrumah fut emprisonné avant l’indépendance. De vieilles maisons de style colonial s’alignent le long des gutters à ciel ouvert (attention de ne pas mettre un pied dedans), une petite fille se raconte une histoire toute seule en s’éloignant d’une bande de garnements, dans les ruines du Old Kingsway, attenantes à Ussher Fort, on joue au football (le football est partout au Ghana, surtout les ligues européennes, avec une prédilection – va savoir pourquoi – pour le Barça). Un passage rapide au vénérable Deo Gratias Studio puis à un club de boxe (nombreux colosses) et c’est bientôt le phare,  Jamestown Lighthouse, rouge et blanche. Je descends vers le port de pêche, le seul de la capitale, avec ses barques gravées, formules 1 de bois dur, suffisamment puissantes pour franchir les rouleaux de la barre. De l’animation, il y en a ! Une matrone négocie le prix d’énormes capitaines, un type louche mais souriant vend des trucs bizarres (pas le réflexe de le prendre en photo alors que nous avons échangé quelques mots), au loin un Blanc fait du surf et provoque, sur le ponton, la curiosité rigolarde de la foule. C’est Jamestown ! Un salmigondis plutôt rude, puant et sale, mais finalement bienveillant à l’endroit du voyageur. La menace, ce serait plutôt la mer, alors que celle-ci nourrit son monde. Elle fait peur, en effet. Ce n’est pas une mer des Tropiques tels qu’on se les représente. Et Accra, ville du bord de l’Atlantique, toute la ville, à l’exception notable de Jamestown peut-être, semble dire qu’il faut s’en méfier. Je me demande alors ce que peuvent bien en penser les vaches parquées sur la plage du côté de Korle Bu, en face de l’école des pompiers rutilante. Savent-elles que c’est ici, face à la mer, qu’elles vont être sacrifiées ?

PS : pour rester dans le sujet mais dans une autre atmosphère, je joins à l’album des photos prises quelques jours plus tard à Labadi Beach. Je rappelle que si on veut regarder les clichés en grand écran, il faut cliquer dessus et faire défiler.