GRACY, SANDEEP ET LE SENS D’UNE VOCATION

Nous avons dû rencontrer Gracy Fernandes le deuxième ou le troisième jour, et celle-ci a éclairé notre voyage de son sourire et de ses gestes. Le film qui sera bientôt monté (chaque chose en son temps) montrera peut-être la manière si particulière qui est la sienne de relier les gens, une main accrochée à vos mains, une autre tendue vers celles de la personne qu’elle veut vous présenter. Un geste de lien donc, un geste religieux. Sur les anciennes photographies du Nirmala Nivas Center de Chium, du côté de Bandra, elle a vingt-sept ans. C’est une jeune fille déjà engagée, débutant sa vie auprès des plus démunis. Le quartier, à cette époque, ce n’est quasiment rien : quelques cahutes de guingois, une jetée, la mer. Mais les filles du Cœur de Marie sont déjà présentes. À deux pas de leur maison – aujourd’hui dispensaire, crèche et « banque » (je vais expliquer) -, le Khar-Danda fishing ground est une immense esplanade où l’on étale le poisson et les crevettes pour les faire sécher. Gracy, de ses propres mains, participe à l’assainissement du périmètre (tâche toujours à recommencer), est fait en sorte qu’un jour par semaine le cricket ou le football (?) soient possibles sur les lieux. Depuis quarante ans, ce jour de trêve, si je peux dire, est toujours respecté. Il n’empêche… Lorsqu’à notre tour nous traversons l’esplanade, certains protégeant leur visage d’un foulard pour échapper – si peu – à l’odeur entêtante, Sandeep est au travail. Il balaie les poissons méthodiquement pour les retourner et faciliter le séchage. Comme un laboureur, il procède par sillons, courbé dans un inlassable va-et-vient… Il a treize ans. Il est scolarisé en 6ème. Mais il faut croire que ce travail de balayeur-sécheur (comment dire autrement ?) fait partie du cahier des charges de sa vie.

Dans le quartier surpeuplé et très animé aujourd’hui, le Nirmala Nivas Center offre donc tout d’abord les services appréciables d’un dispensaire. Un médecin vient tous les mercredis et samedis et assure un suivi médical. Mais la destination générale du centre est claire : soutien aux femmes dans un quartier, une ville, un pays, où elles ont à souffrir de la domination des hommes, du modèle patriarcal. Ainsi une unité de formation vise l’enseignement de la couture, moyen de gagner un peu sa vie et donc un peu d’indépendance. Une crèche accueille les enfants et une autre unité des handicapés légers, formés à la réalisation de menus travaux. Enfin, un bureau – interdit aux hommes – joue le rôle de banque de quartier réservée aux femmes. Celles-ci déposent l’après-midi ce qu’elles ont gagné le matin (en vendant de petits sandwichs par exemple) et font consigner sur un carnet individuel les économies accumulées. Par mutualisation de ces économies, de micro crédits sont alors possibles, autre moyen d’échapper aux oukases des maris, travailleurs certes mais aussi parfois imbibés d’alcool et violents. Partie de 300 femmes au début de l’expérience, la mini banque en rassemble aujourd’hui plus de 1600. Faire des économies, tenir un carnet à son nom sont des motifs de fierté, un pas, un début de solution. C’est pour ces petites victoires qu’oeuvrent les fille du Cœur de Marie. À Vasai, au Nord de Mumbai, le centre de formation des assistantes sociales SAKHYA a pour slogan « Say no to violence ». On y accueille des femmes battues, violées, démunies. Je reparlerai également des initiatives prises dans les campagnes, du côté de Kharasgaon ou de Kolad. Si le poète (Aragon) a dit que « la femme est l’avenir de l’homme », il semble qu’en Inde beaucoup de chemin reste à faire.

Nous retrouverons Gracy là où elle vit et travaille aujourd’hui, au College of social work Nirmala Niketan. Nous y avons été fort bien reçus dans le courant de la deuxième semaine et Margot, par exemple, se souviendra longtemps de la surprise qui lui a été réservée.