DANTE À JAKARTA

Encore un autre jour, à Jakarta, Indonésie, je me suis posé la question suivante : comment organiser le chaos ? Bien sûr, ce n’était que le résultat d’une approche superficielle, le maigre et pourtant envahissant pécule de préjugés et d’ignorances d’un voyageur occidental, mais admettons tout de même que la capitale indonésienne n’apparaît pas seulement comme un vaste bordel, elle l’est. Je naviguais à vue près de la gare de Jakarta Kota, dans le centre, et me venaient des mots : cloaque, salmigondis, pandémonium, Shéol, cul de basse-fosse, bolge, Tartare, etc. Je me souviens d’avoir été frappé par l’ironie tragique d’une triple poubelle de tri (verte, orange, rouge), vide et dérisoire au-dessus des caniveaux débordants. Et je pourrais ainsi poursuivre, sur de belles lignes épiques, le nouvel Enfer de Dante, excusez du peu. On me l’avait dit, d’ailleurs, Jakarta, c’est l’enfer, le chaos, oui.

« Et pourtant, elle tourne », cette ville, comme aurait dit l’autre. On s’y débrouille, on y travaille, certes pas tout le monde mais on y gagne de l’argent, on y joue aux échecs ou au billard, on y porte de grosses bagouzes. Je crois finalement que l’organisation du chaos était une question trop grande pour moi. J’ai juste l’impression aujourd’hui que le chaos, on s’y fait, c’est une question d’habitude, de fatalisme ou de résistance.

MON ROYAUME POUR UN TUK-TUK !

Il y a des jours, en voyage, où tout se goupille à merveille. Honnêtement, depuis mon arrivée en Indonésie, j’avais eu surtout l’impression de passer ma vie dans les embouteillages. Les temples de Prambanan sont un havre de beauté au milieu d’un enfer routier. Et puis j’ai pris comme prévu la route de Borobudur, à deux heures de Jogjakarta. Taxi, bus (où j’ai pu caser mon énorme valise) et enfin tuk-tuk pour arriver dans le « temple » de Sony, artiste indonésien impressionnant de calme et d’élégance. Ce peintre a entièrement conçu et aménagé le domaine où l’on peut se restaurer, lézarder au bord de la rivière, dormir dans de petits lodges bien agréables. Ses toiles, comme compartimentées, s’inspirent de la répartition des pierres à Borobudur et décorent chambres, coursives et grandes salles communes. Apan, mon conducteur attitré, me conduit justement à Borobudur en fin d’après-midi. Je réserve pour un prochain article le compte-rendu de cette visite. Entre hier et aujourd’hui, le reste du temps est consacré à la découverte du secteur, soit à pied, soit en tuk-tuk, c’est-à-dire à un rythme propice à la contemplation. Je parcours les papayeraies, les plantations de tabac, les rizières. Parfois, au loin, se dessine la silhouette du Stupa principal de Boro. Apan est un bon guide, il connaît les bons coins et, plus encore, les goûts des Occidentaux en matière d’esthétique du paysage. Je goûte aussi le tahu, toutes sortes de thé qu’on m’offre ici ou là, des fruits… Les Indonésiens sont très accueillants, ce n’est pas un scoop, et leur pays d’une grande richesse culturelle. En si peu de jours, je profite surtout des paysages. À quatre heures du matin me voici debout pour aller admirer le lever de soleil sur la jungle. Le volcan, malheureusement, restera caché, mais les écharpes de brume donnent ce qu’il faut de mystère romantique à ce très beau panorama. Les photographies de l’album résument la diversité de cette journée. Suivront très bientôt les Bouddhas de Borobudur.