LA MAISON DE YEBORATH

yeborath

J’avais lu voici quelques années les récits d’Antonio Tabucchi, Femmes de Porto Pim et autres histoires. Comme souvent, il s’agissait d’une lecture flottante, entre veille et sommeil, et je n’en gardais aucun souvenir précis. Pour ce voyage aux Açores, j’ai retrouvé le petit volume de la collection 10/18 et je l’ai placé dans mes bagages. Porto Pim est un quartier de la ville d’Horta, « capitale » de l’île de Faial. Les maisons basses se rangent tout autour d’une anse d’un parfait arrondi, voisinant avec le fort São Sebastatião. Tabucchi a séjourné là au début des années 80 et en a tiré ce livre. La forme fragmentaire, mélange de vrai et de faux, de rêve et d’expérience vécue, rappelle l’archipel lui-même qu’on finit par découvrir dans son ensemble, de la lointaine Corvo aux rives de São Miguel. On peut le comprendre, lire sur place change tout. Ce qui avait dû m’échapper prend aujourd’hui un tout autre sens et, par exemple, la maison où se retrouvent Lucas Eduino et Yeborath, je la situe sans peine ; je la vois, là, sous mes yeux au moment où j’écris. Je goûte particulièrement ces pages lorsque tout à coup apparaissent la baie, les inscriptions de la jetée du port d’Horta, le village de Sages ou l’usine baleinière de São Roque. Cependant le petit livre de Tabucchi a trente ans, et les Açores qu’il a connues ne sont plus celles d’aujourd’hui. À l’époque, la chasse à la baleine (je m’avise qu’on parle de chasse à la baleine et de pêche à la truite) était encore possible. L’écrivain italien avait pu se glisser dans une embarcation et assister au harponnage d’un cachalot, tout en avouant à Carlos Eugénio, son guide, le motif de sa curiosité : « Peut-être parce que vous êtes en voie d’extinction, vous et les baleines. » Et d’ajouter : « La voile claque de manière sinistre, les corps immobiles dans le sommeil ne sont plus que des petits tas sombres, et la chaloupe glisse sur l’eau comme un vaisseau fantôme. » Un autre récit de baleines est le Pawana de J.M.G. Le Clézio, évocation poétique d’un monde là aussi disparu (mais en Basse Californie cette fois, dans le Pacifique). Une jeune femme franco-portugaise aux yeux étonnamment clairs, Laëtitia, me signale également Mau tempo no canal de Vitorino Nemesio qu’elle lit à l’aéroport mais dont, je le crains, la traduction n’est pas disponible en France.

Voyager fait donc retrouver la littérature et c’est un vice comme un autre de rechercher des correspondances. Je l’ai fait plus souvent qu’à mon tour, et pas seulement aux Açores. Néanmoins, ne soyons pas dupes, l’écriture reste avant tout un re-création, une création tout court, comme la lecture. Après tout Tabucchi a très bien pu imaginer la maison de Yeborath à Porto Pim ou moi la croire là, au bord de la baie, où elle n’existe pas.