LA PART DE L’EAU

Au petit matin le va-et-vient commence. Au bas de la colline, la borne-fontaine n°10 a été installée par le nouveau service public de l’eau, l’ONEA, et les femmes – c’est leur affaire – remplissent les bassines, bidons, citernes roulantes. Elles reviendront plusieurs fois au cours de la journée, il faut de l’eau pour tout : arroser les plantations, assurer le nettoyage, faire la cuisine, préparer le dolo, cette bière de mil qui bout de longues minutes dans d’énormes marmites.

Cette année, avec mes compagnons de voyage, nous avons décidé de réaliser un documentaire sur le sujet, l’eau, moins rare qu’il n’y paraît dans cette région de l’Afrique (nous ne sommes pas au Sahel) mais qui ne devient ressource que lorsqu’elle est efficacement captée et traitée. Lassane Ouedraogo (son nom indique ses origines nordistes), sérieux comme un pape (encore que le bon François contredit souvent l’expression), nous reçoit dans ses nouveaux bureaux de la mairie. Il est le représentant de l’ONEA dont le rôle de service public est justement d’assurer le captage et la distribution de l’eau dans les villes. À Dano, un château d’eau domine toute l’agglomération et fournit une eau de bonne qualité, chlorée et contrôlée quotidiennement. C’est lui qui alimente les fontaines, désormais au nombre de quarante-quatre sur l’ensemble de la commune. La politique publique vise, par l’installation de ces fontaines, à éliminer progressivement les puits privés comme celui de la paroisse, par exemple. La qualité de leurs eaux, dit le fonctionnaire, serait douteuse et peut poser des problèmes, en particulier à la saison des pluies où l’on constate un afflux de personnes malades dans les hôpitaux. Pour gérer le bon fonctionnement et l’utilisation rationnelle des fontaines, des femmes choisie pour leur rigueur et leur autorité sont nommées responsables. Nous avons un moment l’intention d’interviewer Traoré Alizèta, « gérante » de la borne 10, mais finalement le temps nous manquera pour l’interroger sur sa vision de la question.

Nous ne saurons pas non plus quelles sont exactement les ressources de la nappe phréatique dans le secteur. Personne ne le sait pour le moment. À Dano, la retenue Dreyer (du nom de cette entreprise allemande qui a beaucoup fait pour le pays), permet l’irrigation d’une vaste zone maraichère, un endroit merveilleux lorsque le soleil décline et dore la surface des eaux. Je filme ce panorama splendide pendant qu’Anne-Thérèse et Frédéric discutent avec quelques enfants plongeurs. Vers Pa, Fafo ou Navielgane, d’autres lacs ou étangs existent. Les vaches y viennent boire, les villageois s’y alimentent, comme dans le fleuve Volta où nous observerons les femmes reconstituer leur réserve le soir venu.

Ce sujet est immense et je compte bien sur la célérité de mes partenaires pour le texte de la voix off. Un dernier mot, en ce qui me concerne, car je l’avais promis précédemment… En Afrique, on sert à chaque nouveau visiteur « l’eau de l’étranger ». Rien ne peut se dire ou se faire avant ce rituel. Si l’étranger accepte de boire l’eau de la maison, c’est qu’il est venu avec de bons sentiments. Cette eau est aussi un gage pour ceux qui l’accueillent. L’étranger est pour eux un être mystérieux. Lui offrir l’eau est une façon de lui accorder le respect, mais ce respect est mêlé d’un peu de crainte en raison de son étrangeté même.

PS : la rédaction de ces nouveaux carnets prend fin demain avec un dernier article. L’écriture du voyage est un second voyage, quand bien même ces articles seraient loin de faire le tour de tout.