LE PLUS GRAND VOYAGE DE LEUR VIE

Ouvrons encore aujourd’hui le grand livre du souvenir. J’ai déjà évoqué l’arrivée à Accra (Ghana), un jour de septembre 1983 (article « Le ciel et autres considérations »). Dans l’avion d’Air Afrique qui, première étape, m’emportait jusqu’à Abidjan, la mort de Tino Rossi faisait les grands titres de la presse. Un rapide tour par Wikipédia me permet donc de situer précisément la date au 27 septembre, un mardi. Je reviendrai sans doute sur ces premières heures.

Pour l’instant, comme Tino, passons derrière le micro. De 1984 à 1985, missionné par le service culturel de l’ambassade de France à Accra, j’ai travaillé à la Ghana Broadcasting Corporation. De quoi s’agissait-il ? Écrire puis enregistrer un programme de cent cinquante émissions de quinze minutes intitulé Parlons français et diffusé tous les soirs de la semaine. Avec deux camarades ghanéens, la belle Sroda Gaveh, aujourd’hui interprète pour l’ONU, puis Robert Yennah, un étudiant doué devenu enseignant, nous avons travaillé assidûment pour parvenir à la rédaction de trois gros volumes que je garde encore précieusement dans mes réserves. Après le générique (un morceau fameux de La Compagnie Créole), nos personnages (Araba, Mary, John, quelques autres) entamaient un court dialogue qu’il s’agissait ensuite de décrypter d’un point de vue linguistique. Autant de petites histoires sorties tout droit de notre imagination et que nous venions enregistrer deux ou trois fois par semaine dans les studios de la radio. Sroda, son amie Araba (du même nom que le personnage), Johns Orleans Pobee (un autre étudiant) et ma femme, Marie-Christine, enregistraient le dialogue en anglais et en français. Mon accent lamentable dans la langue de William Shakespeare et de Kwame Nkrumah me cantonnait, quant à moi, à l’emploi épisodique du journaliste français. Notre producteur, dont le nom m’échappe à l’heure où j’écris, était un collaborateur ivoirien de la Ghana Broadcasting Corporation, originaire de la bonne ville d’Agnibilekrou.

Je me souviens particulièrement du parcours vers le studio. Il fallait pour y parvenir passer le barrage de police à l’entrée (sacs de sable) puis remonter tout le domaine où stationnait un gros char d’assaut, au pied d’une antenne. Une fois sur deux, les antiques magnétophones à bande ne fonctionnaient pas et nous nous engueulions copieusement dans le petit studio capitonné d’isolants acoustiques. Plus tard, forts du succès de l’émission (il avait fallu beaucoup de ténacité et de patience), un autre programme nous fut commandé, un magazine, French with pleasure, dont nous lançâmes les numéros d’essai avec mon compère Jean-Jacques Ponza, devenu depuis directeur de collège.

Les photographies accompagnant cet article me procurent une certaine nostalgie. Certaines ont été prises dans le studio (et je me souviens du fou-rire de Gac qui, en visite, avait entendu de la part du producteur la réplique fameuse : « Nous sommes mal organisés ! »). D’autres se situent à l’Université de Legon où j’étais officiellement affecté. Sur la photo des frangipaniers, je ressemble beaucoup à mon père, jeune ; mon père qui, en mars ou avril 1985, nous fit lui aussi l’immense plaisir d’une visite, entraînant ma mère, pourtant si maniaque, jusqu’au fin fond de l’Afrique et de ses marchés. Il faut dire que la naissance de ma fille Marine, âgée alors de quelques mois, les avait encouragés dans cette entreprise un peu folle : le plus grand voyage de leur vie.