MONA : COMPTER LES LENTILLES EN TASMANIE

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À Hobart, après la traditionnelle promenade en ville (beaux bâtiments, atmosphère irlandaise), la visite du MONA (Museum of Old and New Art) est incontournable. On s’y rend en ferry, occasion de remonter la Derwent River. Une fois passé le guichet et le vestiaire, c’est la descente au sein d’un univers étrange, minéral, labyrinthique, dont on ressortira tel Orphée, mais sans se retourner. Pendant la visite, selon un itinéraire tout personnel, on s’arrête devant une Mercédès Benz de Teshie (art funéraire du Ghana), une Vanité de Jan Fabre, la pensée (?) de Gregory Barsamian, les vulves de Greg Taylor, les poissons rouges de Jannis Kounellis ou la Defecation machine de Wim Delvoye. Mais c’est surtout la Private Archaeology de Marina Abramović qui a les honneurs du lieu en ce moment. Les performances de l’artiste placent le public au cœur d’expériences certes égocentriques mais en fin de compte universelles. Je me demande par exemple combien de temps peut se supporter la chambre des cris. Dans un autre style, combien de temps peut-on consacrer à  l’observation de l’artiste, elle-même observant un âne, droit dans les yeux ? Le temps est aussi la matière même de la performance « Counting the rice and lentils ». Lorsque que je suis entré dans la salle obscure avec ma blouse blanche et mon casque, ma première réaction fut le fou rire. Les caméras enregistraient, je pouffais assis à la table, devant mon tas de riz et de lentilles, deux bons kilos à vue de nez, tandis que quinze performeurs, en blouse eux aussi, étaient déjà depuis un moment au travail, notant scrupuleusement le nombre de grains de riz ou de lentilles qu’ils disposaient devant eux, tantôt en petits tas, tantôt en ligne. Car en effet on entre très vite dans la performance (plutôt que dans le jeu). Le fou rire laisse place à l’interrogation (Que faire exactement ? Comment s’y prendre ? Pourquoi y a-t-il plus de riz que de lentilles ? Comment devenir plus efficace ?) et l’interrogation à l’action. Je déconseille vivement l’usage de la pointe du crayon pour séparer riz et lentilles. Perte de temps. Personnellement je préfère la technique rudimentaire des deux doigts en essuie-glace (les deux index), après étalage de petites zones mixtes. Comme les grains de riz sont plus nombreux, on ramène assez facilement vers soi de petites quantités de grains blancs, éliminant dans un deuxième temps les quelques lentilles noires (ou brunes) indésirables, à mettre de côté. L’action, reconnaissons-le, n’est ni fatigante ni passionnante. Elle réclame seulement application et patience. Un léger ennui peut éventuellement se manifester mais la situation est somme toute assez confortable : on est bien assis, le bois de la table glisse parfaitement (facilitant ainsi le triage), les voisins ne sont pas dérangeants. Il peut également arriver, une fois dominée sa propre technique d’opération, qu’on réfléchisse. Le fou rire était tromboscopique : je me vois en train de vivre une situation à laquelle je n’étais pas préparé et qu’a priori je considère absurde. La réflexion (qui ne vient qu’avec le temps et dès lors que les deux tas, riz d’un côté, lentilles de l’autre, peuvent être appelés des tas – relativement à l’idée qu’on se fait d’un tas), la réflexion donc vient après. L’action qui s’accomplit ici, chacun étant performateur unique d’une expérience pourtant collective, est ontologique : je compte, j’existe. Et ce comptage, ou ce triage (selon le penchant personnel), finit par donner conscience de son humanité. On compte, on trie, on met en tas, on ressent une satisfaction certaine lorsque diminue la masse de riz et de lentilles mélangés, on trouve jolie l’homogénéité pyramidale de ses tas, on se dit que le temps passe mais qu’au moins le travail avance. Puis, tout à coup, on pense qu’un âne (par exemple celui que regarde Marina Abramović dans les yeux) ne comptera jamais des grains de riz ou de lentille (ou toute autre catégorie de grain d’ailleurs).
Le retour par le ferry est très agréable. Belle lumière.