À QUI APPARTIENT VANCOUVER ISLAND ?

Avant d’être ville, Vancouver fut un explorateur britannique de la côte ouest du Canada actuel. L’île qui porte son nom a pour capitale Victoria, elle-même capitale de la Colombie Britannique. La toponymie de la planète est riche de ces hommages laissant un peu partout sur sa surface la trace de la mainmise. Je découvre, je prends, je garde, je nomme à ma façon.

Cette île, comme beaucoup d’autres de la région, était pourtant habitée depuis des millénaires par ce que, faute de mieux, on nomme aujourd’hui les Premières Nations. L’arrivée des Européens date du XVIe siècle mais c’est à partir du XVIIIe que commencent véritablement leur trafic (exploitation des peaux, du bois) puis leur installation au moment de la ruée vers l’or. Entre 1770 et 1860, des épidémies déciment les populations autochtones qui perdent le contrôle de leurs territoires et, si l’on peut dire, tranquillité et légitimité. Cette réalité historique, qu’il faudrait détailler davantage, est de nos jours une question sensible au Canada. Le promeneur s’étonnera peut-être de trouver en pleine forêt une layette d’enfant, de couleur orange, pendue sur un cintre à une branche. Il trouvera aussi, sur les marches des bâtiments officiels ou dans certains quartiers « réservés » aux autochtones, des rangées de petites chaussures d’enfants. C’est la manière qui a été choisie pour rappeler – et ne pas oublier – que des milliers d’enfants amérindiens, de 1870 à 1996, ont été enlevés à leurs parents et internés dans des pensionnats spécialisés. Par ce moyen, qui n’excluait ni les sévices, ni l’humiliation, ni le bourrage de crâne, il s’agissait de les occidentaliser et, dans le même temps, d’accélérer la dégénérescence de leur société native. En décembre 2015, le premier ministre Justin Trudeau a officiellement demandé pardon aux descendants des communautés autochtones pour ce qu’il a été convenu d’appeler un « génocide culturel ». Every child matters. Chaque enfant compte. Le slogan correspond depuis à une dynamique de vérité et de réconciliation qui, par le biais de l’éducation notamment, honore celles et ceux qui y participent.

Je lis régulièrement dans la presse nationaliste française et sous la plume de certains « philosophes »médiatiques des attaques en règle contre la « bien pensance » de Trudeau et des « wokes » canadiens. On s’agite pour dénoncer telle ou telle initiative militante consistant à défendre les intérêts des « minorités » ; on vomit sur « l’indigénisme » et « la cancel cultur décoloniale ». L’occident serait en péril s’il ne trouvait pas le moyen d’éradiquer une telle révolution. La « repentance », voilà le danger ! Si on ne peut plus être Occidental sans culpabiliser ! Où va-t-on ? Quel est ce nouveau fascisme ?… Les jérémiades sont sans fin : rhétoriques, répétitives, de plus en plus prévisibles.

Voyager au Canada, s’intéresser à l’histoire des Premières Nations, découvrir leur culture et leur art (à l’occasion de la visite des excellents musées d’anthropologie de Vancouver ou Victoria par exemple) permet de mettre à distance ces combats idéologiques. Il existe sans doute des dérives dans certaines revendications, la volonté de rééquilibrage culturel peut conduire paradoxalement à des excès. Je pense au fameux « nègre » du Narcisse qu’il faudrait rebaptiser. On a aussi beaucoup glosé sur la destruction par le feu d’ouvrages dont les illustrations stéréotypées portaient atteinte à la dignité des nations amérindiennes. Et effectivement, la véritable Pocahontas ne ressemblait en rien au personnage du dessin animé. Or, certains ont fait de cet épisode isolé (une trentaine d’écoles catholiques de l’état d’Ontario) le parangon du wokisme et déclaré la mobilisation générale. Halte au feu ! C’était peut-être oublier le contexte de cette affaire : la volonté, par un geste au fond sacrificiel, de réconcilier le présent et le passé : « Nous enterrons les cendres de racisme, de discrimination et de stéréotypes dans l’espoir que nous grandirons dans un pays inclusif où tous pourront vivre en prospérité et en sécurité. », disait le texte de présentation de la cérémonie réunissant tous les élèves. On peut juger cela grandiloquent, je n’en disconviens pas. Le terme « inclusif » donnera des boutons à beaucoup. Mais quoi ? Est-ce là l’expression d’un nouveau totalitarisme comme je le lis parfois ? Retirer, car il s’agissait bien de cela, quelques livres porteurs de préjugés racistes – oui, racistes – est-il à ce point scandaleux ? Un examen critique des présupposés racistes de l’universalisme « civilisateur » serait-il un crime de lèse-majesté ? En réalité, ceux-là même qui s’offensent de la perte de l’identité (française, européenne, occidentale) refusent aux minorités autochtones de défendre la leur. Ont-ils oublié pourquoi ces peuples sont devenus minoritaires ? Ont-ils des doutes sur la réalité des spoliations qu’ils ont subies ? Et ne sont-ils pas eux-mêmes les adeptes d’une forme de cancel cultur consistant, dans la guerre culturelle que je viens d’évoquer, à nier le fait colonial et ses noirceurs ? Il faut regarder l’histoire en face, toute l’histoire. Et regarder le monde depuis plusieurs fenêtres à la fois.

LES ROCHEUSES ? YOU’VE MADE IT !

On est surpris de trouver au Canada une région aussi aride que le désert d’Osoyoos, à l’extrême sud de la vallée de l’Okanagan, autrement nommée la « Provence canadienne ». Peu de temps après l’épisode du dôme de chaleur de l’été 2021, cette région, célèbre pour ses vignes et ses vergers, subit encore d’importants incendies sur les hauteurs. L’atmosphère est lourde sous une sorte de brume permanente qui estompe les reliefs. Heureusement, les haltes dans les wineries et les baignades dans les lacs nous revigorent. À Osoyoos, nous nous amusons à tremper nos pieds aux États-Unis d’Amérique puisque la frontière passe par là. Cette maison cossue sur le rivage, juste derrière le grillage, est-elle trumpienne ou bidienne ? Comme on s’en fout. Avec Florence, nous prenons aussi la poudre d’escampette pour laisser les jeunes télé-travailler. Jolie excursion vers le Chute Lake : un panneau, au bout de la piste (biche aperçue au passage), nous le dit : YOU’VE MADE IT ! Tu parles d’un exploit ! Le soir, retrouvailles au motel pour l’ambiance déjà décrite ailleurs. Une autre biche s’est égarée sur le parking.

L’exhaustivité n’est pas l’ambition de cet article, je passe donc sur d’autres moments pourtant agréables et intéressants de ce premier périple en Colombie Britannique du sud. Je signale simplement que depuis Vancouver il faut compter quatre heures de route pour atteindre l’Okanagan en traversant parfois de magnifiques paysages comme ceux du Manning park

Autre surprise, cette fois-ci en Alberta, la ville de Calgary, capitale des Rocheuses, Mecque du ski alpin et ville olympique, occupe le centre d’une plaine immense et dont on peine à voir le bout. Il faut en effet rouler une bonne heure pour enfin apercevoir les sommets. Ici commence vraiment le trip des Rocheuses, en suivant l’itinéraire des parcs nationaux : du sud au nord, Banff, Yoho, Jasper. La route large, comme une voie triomphale, s’élève au long des vallées, des rivières, laissant aux voyageurs une tenace impression de grandiose majesté. Impossible de tout évoquer, il faut le vivre. Manon, je la remercie encore, nous concoctait là un programme qui n’épargnerait ni nos jambes ni nos émotions ; un festival en somme auquel, je l’espère, les photographies rendent suffisamment justice. L’absence de villes ou de villages, la brume toujours persistante, les immenses secteurs où la forêt a été incendiée, la présence de la faune, la force des eaux, tout cela concourt au spectacle et ne laisse aucun répit. Chateaubriand, lui, n’avait pas eu besoin d’aller en Amérique pour chanter la somptuosité du Nouveau Monde (côté est). Ce filou, connu pour sa modestie, devait être bien rencardé. 

« La rivière qui coulait à mes pieds tour à tour se perdait dans les bois, tour à tour reparaissait brillante des constellations de la nuit, qu’elle répétait dans son sein. Dans une savane, de l’autre côté de la rivière, la clarté de la lune dormait sans mouvement sur les gazons; des bouleaux agités par les brises et dispersés çà et là formaient des îles d’ombres flottantes sur cette mer immobile de lumière. Auprès, tout aurait été silence et repos, sans la chute de quelques feuilles, le passage d’un vent subit, le gémissement de la hulotte; au loin, par intervalles, on entendait les sourds mugissements de la cataracte du Niagara, qui, dans le calme de la nuit, se prolongeaient de désert en désert et expiraient à travers les forêts solitaires.  » (Génie du christianisme)

Simon, j’en suis sûr, appréciera. 

PS : rendez-vous demain pour passer côté Pacifique.

ROAD TRIP

Comment dire ? Voyager en voiture ou en bateau au sein de la nature canadienne réserve une première impression de reconnaissance. Je « reconnais » par exemple le bâtiment d’un étage avec coursive, éclairé, à la nuit tombée, par l’enseigne MOTEL. À s’y méprendre… Nous sommes dans un road movie, c’est-à-dire loin de tout, au fond d’un bled désert (seule la bootle shop reste ouverte la nuit), avec nos voisins les bikers, deux types qui clopent dans leur chambre. Pour un peu débarqueraient Wim Wenders, Sam Shepard et Jessica Lange. En face, de l’autre côté de la route, il y a une sorte de bastringue désaffecté. Quelqu’un a disposé trois fauteuils en bois face à la mer et vous passez l’heure tranquille à scruter l’orque qui passe… ou pas. Bien entendu, le décor n’oublie ni la station service ni les portées poétiques des fils télégraphiques. Le rythme même du voyage, ses longueurs, vous rappellent le tempo lent des films, leur dramaturgie des grands espaces. Bref, toute une mythologie pour se sentir en pays de connaissance, le voyage réel redoublant les images génériques qui squattent l’imaginaire.

La reconnaissance signifie-t-elle pour autant l’absence de surprise ? Vous avez beau l’attendre, l’apparition soudaine du grizzli surprend toujours ! Il y a l’idée qu’on s’était faite, le sentiment d’être dans un décor, et l’impact réel que l’événement, dans son paysage, a sur vous. Deux choses différentes. Le prochain carnet laissera encore parler les images, histoire de remplir encore un peu le réservoir, de remettre une pièce dans la machine.

IMPRESSIONS DE VANCOUVER

Prenons une fin d’après-midi d’été à Vancouver. Quelque chose de pacifique se joue au bord tranquille de l’océan, dans un after work sportif et convivial, jeune, arrosé de bière. C’est une façon d’entrer dans ces nouveaux carnets consacrés à la découverte de la Colombie Britannique et de l’Alberta. La ville de Vancouver, située au sud-ouest du Canada, s’étend entre le fleuve Frazer et le fjord de Burrard. Il est facile de s’y repérer. Les rues en damier facilitent l’orientation du nouveau visiteur tandis qu’une promenade sur la colline de Burnaby permet aisément d’embrasser l’ensemble (à moins que l’on préfère le bar tournant de la tour top of Vancouver : une heure, le temps de boire quelques verres, pour détailler le panorama de la ville sans bouger de son fauteuil. Au loin, s’élèvera alors la silhouette glacière du mont Baker, aux États-Unis.)

Au plancher, l’impression première et générale est que Vancouver, depuis l’aéroport jusqu’aux coteaux boisés du Nord, se présente comme une succession de quartiers chics : allées ombragées, végétation charmante, cottages estampillés city’s heritage buildings, voitures de luxe, voitures anciennes. On repère aussi très rapidement la vertitude. Jolie promenade que l’Arbutus greenway où l’on cueille les framboises du Maple community garden, espaces pelousés du campus (vide en été) de l’UBC, randonnée urbaine au confidentiel Ravine park, impression forte laissée par l’immense Stanley park bordant immédiatement la city… La nature, en réalité, n’est jamais loin. À West Vancouver, l’ours est signalé, à Stanley park un coyote a attaqué une petite fille, des orques sont régulièrement observées dans les eaux du port. Ratons-laveurs, écureuils, aigles, tout ce beau monde prend ses quartiers en pleine ville sans être dérangé. C’est un folklore mais pas seulement un folklore. Il suffit de prendre un ferry à Horseshoe bay pour mesurer combien la ville a dû depuis ses origines (fin du XIXe siècle) disputer son territoire au monde sauvage. Le construit s’inscrit dans le bois, la végétation première, et bien que haut dans certains secteurs de la ville il ne masque jamais les perspectives et la profondeur. Principe municipal.

La densité de population de Vancouver est la plus forte du Canada ; un peuple extrêmement divers, cosmopolite, songe avant tout à travailler, à faire des affaires. Nous rencontrons Marianne et Patch, des Français installés ici depuis de longues années. Ce qui a séduit Marianne chez Patch ? Sur un coup de tête il décide un jour de louer une maison au milieu des arbres à Bowen Island. Le vieil homme et la forêt… D’après Marianne, Vancouver est une ville riche qui ne s’intéresse qu’aux riches. Business, business, et, apparemment, healthy way of life… À la librairie Indigo (une sorte de Cultura local), je suis frappé par l’ampleur du rayon marketing, affaires, personal succesmoneyhealth ; à côté, le rayon littérature est misérable. « Comme la vie culturelle », ajoute Marianne, et il faut bien chercher pour trouver d’autres librairies. Près de Chinatown, je repère tout de même un bouquiniste ; Le Rouge et le noir est écorné. That’s all. Nous sommes en bordure de West Hastings street et c’est toute la misère du monde qui est réfugiée là, homeless titubant, partageant les seringues, détruits. La ville, malgré les efforts des services sociaux, a fait semble-t-il le choix de laisser converger ici tous les désespoirs, deux ou trois rues pas plus, tacitement délimitées pour éviter que ne se répande la boue du malheur, réservée aux oubliés des programmes de coaching mental et de la réussite. 

PS : Il me faut évidemment remercier chaleureusement Manon et Simon pour leur accueil et Florence, agréable compagne de voyage, toujours prête pour l’aventure ! À Vancouver, nous avons eu aussi le plaisir de retrouver mon ami le photographe Éric Guyon et sa famille. Je les salue ici. 

JOUER AUX QUATRE QUOIN OU L’ÉTAT DU MONDE

Dans ma montée d’escalier, à Valbonne, les cartes me montrent le chemin. Depuis fort longtemps, je les collectionne, je les regarde, je les rêve. Et après les « Carnets », les « Encore un autre jour… », me vient l’idée d’une nouvelle rubrique – CARTES – que j’alimenterai de temps en temps sur ce blog.

Je ne sais plus par quel détour, en rentrant d’un voyage au Canada (qui fera bientôt l’objet de nouveaux carnets), mes yeux se sont posés sur la carte de la Colombie Britannique et y ont repéré une île, Quoin Island, au nord de Vancouver Island. Le nom m’a amusé et je vais décrire ici l’étrange cheminement auquel, profitant de mon idiosyncrasie rêveuse et fouineuse, ce nom d’une orthographe aux allures bancales m’a conduit.

Allons donc (comme toujours !) sur Google Maps. 

Première observation, Quoin Island (50°53’29.1″N 127°51’30.2″W) se situe au nord de Vancouver Island, coincée entre Nigei Island et Hope Island. Pour connaître un peu l’ambiance générale du secteur, je me dis que ce confetti ne doit pas abriter grand monde, peut-être un ours mais pas plus. Il faut donc aller vérifier en agrandissant la carte. Clic clic. Quelle surprise alors de constater que l’île n’est même pas dessinée sur la carte !

Le point la désignant (l’habituelle larme rouge inversée de Google) tombe apparemment à l’eau ! Il faut décidément en avoir le cœur net en switchant sur Google Earth.

Ah ! On la voit, ou plutôt on l’aperçoit, sorte de terre en décomposition, effilochée, douteuse, si insignifiante qu’elle se confondrait presque avec la brume.

À moins qu’il ne s’agisse de la tête d’un Dragon !

Cette île inhabitée recouverte de brumes, glacée sans doute malgré son couvert de sapins, aucune barque ne la rejoint. Elle appartient au domaine sacré des Indiens Tlatlasikwala. Ce peuple, proche des Kwakwaka’wakw étudiés par Claude Levi Strauss, a été décimé par les épidémies après l’arrivée des premiers bateaux et des premiers colons. Ses 65 descendants se tiennent plutôt à Hope Island et à Port Hardy. Cliquez ICI pour découvrir leurs efforts pour survivre et, accessoirement, apprendre qu’ils cohabitent avec les loups. 

Mais nous sommes loin d’en avoir fini. Ouvrez une nouvelle fenêtre dans votre navigateur et tapez simplement QUOIN ISLAND. C’est fait ? Alors ? Direction Australie ? Golfe Persique ? Mer Rouge ? Autant dire qu’un voyage allant d’un Quoin à un autre nous ferait faire le tour du monde…

En Australie, j’en repère quatre. La première des Quoin Island (14°51’42.2″S 129°33’11.2″E) est située dans les Territoires du Nord, à l’embouchure de la Victoria River. C’est une région extrêmement sauvage, infestée de crocodiles. L’île n’est pas documentée, comme beaucoup de zones inhabitées en Australie. La vue aérienne semble indiquer qu’elle est couverte de mangroves. Non loin de là, se trouvent les plus belles peintures aborigènes de l’Australie représentant des divinités hydrocéphales (voir ICI). La preuve selon moi que nous sommes bien ici dans un autre monde.

 

On trouve une autre Quoin Island (23°48’36.4″S 151°17’10.9″E) dans le Queensland australien, cette fois privée et en partie à vendre – je le signale à ceux que cela intéresserait.

Île pour milliardaires qui l’ignorent sans doute : lorsque Cook la découvrit, les Aborigènes de la région y parlaient le bayali. Cette langue est désormais perdue. La politique raciste et eugéniste des gouvernements australiens au XIXe et XXe siècles est passée par là. Déplacements des natifs vers des réserves, interdiction des regroupements, archipélisation des communautés, interdiction de langues, politique de « blanchiment » (de la peau !) par unions arrangées, enlèvements, spoliations, « purification » et remplacement (!) des populations natives par des contingents d’esclaves importés de Nauru ou des Nouvelles Hébrides dans le Pacifique (voir sur le sujet le très beau récit de J.M.G. Le Clézio, Raga)… Comment résister ? La population aborigène, d’après les chiffres de Colin Tatz, est passée en un peu plus d’un siècle de 750 000 individus (estimation haute en 1788) à 31 000 (chiffre de 1911). Il faut espérer au moins que le travail du Central Queensland Language Centre (taper ICI pour le découvrir) aboutira à la reconstitution des langues perdues. Cette vidéo, enregistrée à Byellee-Gladstone, juste en face de Quoin, montre que les descendants des premiers Bayali sont partie prenante dans cette entreprise de restauration. Les voici élevés au rang « d’inventeurs » non de grottes mais de langages jadis interdits, aujourd’hui oubliés.

Remontons maintenant le long de la Grande Barrière de Corail jusqu’à l’extrême pointe nord de l’Australie, ce cap York difficile d’accès que je ne désespère pas d’atteindre un jour en partant de Cooktown. Tout là-haut, à l’horizon du panneau : « You are standing at the northermost point of the australian continent », le Détroit de Torres. Celui-ci sépare l’Australie de la Papouasie-Nouvelle Guinée et voici que s’y cache, parmi les trois cents îles de ces eaux basses, la troisième Quoin Island de l’Australie(10°42’45.3″S 142°22’08.1″E), encore plus petite que les deux premières et nullement adaptée à la vie du milliardaire moyen et peut-être même du crocodile ! 

Ce secteur est un lieu de passage depuis des millénaires. Y vivent encore aujourd’hui environ six mille « insulaires du Détroit de Torres », population d’origine et de culture essentiellement mélanésiennes, plus proches des populations papoues que des populations aborigènes. Un traité entré en application en 1885 tâche de clarifier les limites géographiques, les frontières et leur usage. Un insulaire dûment déclaré, qu’il soit Papou ou Australien, peut passer d’un pays à l’autre sans visa, pour pêcher par exemple. Depuis 2013 cependant, dans le cadre de l’opération « Frontières souveraines » (Operation Sovereign Borders) l’Australie veille au grain : pas question de laisser passer d’éventuels boat-people. Malgré les promesses faites en 2016, elle continue de déporter les migrants qu’elles jugent illégaux dans le centre de détention offshore de l’île de Manus (Nouvelle Guinée), selon un système de sous-traitance que reprend Boris Johnson en proposant d’envoyer « ses » migrants dans un camp au Rwanda. Enfin, sachons que la dernière Quoi Island, parc national destiné notamment à la protection des nidifications des volatiles marins, est désormais interdite aux humains. Il ne manquerait plus qu’on déloge les oiseaux !

Mais poursuivons. Si d’aventure votre préférence ou votre curiosité vous porte plutôt vers les chaleurs persiques et arabiques, rendez-vous alors au large de la péninsule du Musandam, exclave du Sultanat d’Oman donnant sur le Détroit d’Ormuz. J’ai parcouru ses parages en 2015 en compagnie de jeunes Anglais venus comme moi de Dubaï et de sympathiques dauphins. 

Attention cependant, il faut parfois se méfier des cartes. Si l’on suit aveuglément Google Maps, la Quoin Island omanaise est un vulgaire caillou plat, île la plus septentrionale et la plus grande de l’archipel des Salamah ; la porte d’entrée, nous dit aussi Wikipedia, du Golfe Persique, et point au-delà duquel le tarif des assurances augmente compte tenu du caractère hautement stratégique des lieux. M’appuyant sur d’autres sources (ICI), je remets en partie en question cette localisation pour situer la véritable Quoin Island quatre kilomètres plus au sud.  

Voici mes arguments : tout d’abord, « Quoin » ne signifie pas seulement « coin » comme j’ai fait semblant de le croire et comme mes lecteurs non anglophones (j’en connais) le pensent aussi ; « Quoin » signifie « pierre d’angle » et par extension sans doute « rocher d’angle » (de sorte qu’on pourrait parler du Gibraltar Quoin.) Or l’île la plus méridionale des Salamah présente bien cette avancée d’angle s’achevant en falaise, semblable aux chaînages d’angle destinés à la consolidation des bâtiments hauts. Cette île (26° 28′ 40″ N, 56° 32′ 19″ E), portant le nom arabe Jazirat Salamah, ou Dīdāmar, est par ailleurs la seule à posséder des bâtiments et surtout un phare (Tadmur), le plus ancien, paraît-il du Sultanat. Construit en 1914 par les Anglais (ils avaient la main sur mal région), ce phare est bien la vigie qui, en première sentinelle du Détroit d’Ormuz et à quelques encablure de l’Iran, guide les navires quand elle ne les espionne pas. On peut en effet penser qu’à l’entrée du golfe un canon serait bien placé pour pilonner les navires et leur interdire le passage. Ne trouve-t-on pas à Maurice, autre ancienne possession des Anglais (« Ils sont partout… Ils sont partout … »), l’île de Gunner Quoin (19° 56′ 32″ S, 57° 37′ 14″ E), c’est-à-dire « le point de mire » ? Je doute cependant que le paisible Sultanat d’Oman, jadis terre de conflits entre les grandes puissances coloniales, soit aujourd’hui enclin à perturber le trafic commercial qui continue d’aller bon train pour les pétromonarchies du voisinage. 

Mais ne perdons pas de vue notre objectif, passer d’un Quoin à l’autre en sautillant lestement. Prenez un peu d’élan et sautez par-dessus la péninsule arabique. C’est bon ? Pas trop de mal ? C’est que nous avons encore à fouiner non plus dans le Golfe Persique ou l’Océan Indien mais en Mer Rouge, chère à Rimbaud (encore que je n’en suis pas sûr), du moins à Henry de Monfreid. Tout en bas, coincée entre le Yémen à l’est et l’Erythrée à l’ouest, pointons une nouvelle Quoin Island (13°42’47.2″N 42°48’27.7″E). 

Celle-ci, on le voit très bien sur la photo satellite, est volcanique comme l’ensemble de l’archipel Hanish auquel elle appartient. Nous sommes ici, si je puis dire, aux premières loges du conflit qui ravage le Yémen depuis 2015.  L’île est sous le contrôle de l’Arabie Saoudite et des forces loyalistes fidèles au président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi. En face, sur le continent, se situe très exactement la ligne de partage territorial entre les rebelles Houthis soutenus par l’Iran chiite et le camp sunnite téléguidé par Ryad et sa coalition (Égypte, Soudan, Jordanie, Maroc, EAU et autres monarchies pétrolières à l’exception notable du Sultanat d’Oman). Depuis le 2 avril 2022, une trêve de deux mois a été obtenue par l’ONU mais on s’inquiète du risque de marée noire que fait courir, au large d’Hodeidah (sous contrôle Houthi), le pétrolier abandonné FSO Safer : l’équivalent d’un millions de barils de brut menaçant d’engluer les rochers de Quoin Island et de toutes les côtes à l’horizon. Quand ce n’est plus la spoliation, la guerre, l’extermination, c’est la pollution… État du monde passé au tamis de ces bouts de terres océaniques.

« J’AI RÊVÉ NEW YORK »

Encore un autre jour, en décembre 2012, je me trouvais dans le métro qui relie Manhattan à l’aéroport John Fitzgerald Kennedy et j’ai pu me dire à ce moment-là – ou bien est-ce un peu plus tard dans l’avion – que je n’avais pas été séduit par New York, que quelque chose n’avait pas fonctionné. Notre voyage (j’étais en compagnie de Pauline et nous avions rejoint Manon) avait été précédé de beaucoup d’excitation, d’échos tous plus encourageants les uns que les autres : « Quelle chance ! Vous allez vous régaler ! » Nous avions évidemment eu grand plaisir à nous retrouver… Pourtant, regardant par la fenêtre de mon wagon, je n’étais pas certain d’être parvenu à sortir cette ville de l’irréalité où jusque-là je l’avais tenue, partant bredouille en quelque sorte, sinon frustré du moins maussade. « J’ai rêvé New York », chantait Yves Simon dans les années 70. Et moi j’en partais sans révélation, sans émotion.

La photo du jour a été prise le 30 décembre 2012 à 12h24 presque 25, depuis le métro. Je me souviens que j’avais fait une série là-dessus, le trajet jusqu’à l’aéroport, pour essayer de saisir quelque chose, sans grand résultat. Beaucoup de photos sont floues et leur intérêt est nul.

Alors ? Alors je regarde de près cette photo de composition toute classique. Au premier plan, en contrebas de la voie du métro, une large avenue, sans encombrement, au-dessus d’une autoroute perpendiculaire. Un bâtiment massif au second plan se détachant sur un ciel de traîne. À gauche, une station service ; derrière, à droite, d’autres voies aériennes de circulation. Plus loin, des bâtiments d’apparence industrielle et une ligne d’arbres marquant l’horizon. Une seule silhouette bien distincte : un homme de dos venant de traverser la chaussée et se dirigeant vers le grand bâtiment.

C’est ce que saisit l’appareil cet après-midi-là. Mais serait-il possible aujourd’hui de retrouver l’emplacement exact de la photo et, mieux encore, d’en connaître le hors-champ ? Avec un téléphone portable, on peut éventuellement retrouver les lieux d’où ont été prises des photographies. Mais l’appareil numérique que j’utilise le 30 décembre 2012 ne le permet pas. Il m’indique le jour et l’heure du déclenchement mais pas sa situation exacte dans l’espace. Si l’on veut retrouver ce coin, savoir par exemple vers quoi se dirige l’homme de dos, il faut regarder encore de plus près et trouver un indice. C’est facile…  En bas à gauche le panneau indicateur nous met logiquement sur la voie. ÉLÉMENTAIRE ! Le segment d’autoroute passant sous l’avenue est proche de sa sortie 6, direction Jamaica Ave et Hillside Ave. Un petit tour par Google et le tour sera joué : repérage de JFK Airport, repérage de la voie du métro, recherche de Jamaica ave, zoom, repérage des carrefours passant à proximité de la ligne de métro en direction de l’aéroport, zoom, passage en 3D, street view, etc. Un jeu d’enfant…

Peut-être que ce 30 décembre 2012, après avoir passé un coup de fil au (718) 340 – 3422, le petit bonhomme se rendait-il à la compagnie de stockage et de déménagement Morgan Manhattan ? Imaginons qu’il ait eu besoin d’un devis ou qu’il se soit déplacé pour une réclamation quelconque. Mais non, c’est idiot. Nous étions dimanche ce jour-là et, vérification faite, le rideau de l’établissement est baissé. À mon avis il ne pouvait pas non plus se diriger vers le Queens Auto Mall puisque cet établissement n’existait pas en 2012. En revanche, il n’est pas exclu que son intention était de rejoindre le Phil « Scooter » Rizzuto Park où l’attendaient, pourquoi pas, son épouse et leur enfant occupé à observer les canards qui fréquentent les lieux.

LE GRAND EMPÊCHEMENT

Le dernier article nous avait laissés sur la plaza Mayor de Madrid, au pied de la statue équestre d’un certain Philippe III. Au retour d’un voyage en Afrique comme je les aime, c’est-à-dire de biais (Cap-Vert, Sénégal, Guinée, Gambie, Maroc), je m’y interrogeais rapidement sur les illusions de l’exotisme, la H&M’isation du monde, et aussi sur ma propre fatigue. C’était en septembre 2019, peu de mois avant le chambardement que l’on sait, le grand empêchement dans lequel le dit monde s’est trouvé et aujourd’hui, en ce début 2022, se trouve encore. 

Empêché, tel fut bien l’état du blog Till the end – Des mondes regardés pendant ces mois traversés entre apathie et inquiétude, vacarme des débats sans fin, repliement frileux et suspicion. Le monde paradoxal, fragile mais ouvert laissé Plaza Major s’est brutalement barricadé, raidi ou racorni, comme on voudra pour l’image. Mondiale, la pandémie a exacerbé la crainte des uns à l’égard des autres. Là où, malgré le décalage des saisons, le virus ne fait aucune différence entre sud et nord, est et ouest, nous avons imaginé lui fermer nos frontières et, tandis que certains parlent de guerre civile, d’autres ou les mêmes prophétisent la guerre de civilisation. L’ennemi est à la fois intérieur et extérieur. « Eux » vs « Nous ». Voyager est tout à la fois empêché, non recommandé et suspect.

Pourtant, si cet article, par sa publication même, signe le recommencement du blog, c’est dans l’esprit conservé malgré tout d’une vision ouverte des mondes – en réalité du Monde – à regarder encore. Avec ce blog, depuis ces débuts, je tente de mettre en évidence – sans trop de naïveté je l’espère – la diversité des usages tout autant que l’universel humain. Sans fermer les yeux sur la laideur, sans nier la rugueuse réalité, je cherche modestement à révéler la beauté poétique du monde. Et si ces mots sont trop grands, disons simplement que se manifestent sur Till The end curiosité et générosité. 

À la faveur de la pause, le blog a été réorganisé et épuré pour gagner en attractivité. Je remercie pour ses conseils ma fille Manon. Pendant les semaines qui vont suivre, je publierai quelques articles sans grands développements et quelques bonnes photos. Espérons que les mondes s’entrouvrent un peu plus chaque jour pour que d’autres articles, d’autres carnets plus étoffés puissent de nouveau trouver ici une place de choix. 

Mais pour commencer et fêter ce retour, un album des cinq continents. Les photos de cette sélection très personnelle ont été prises entre 2019 et 2021, avant et pendant les longues périodes de confinement. La présence et l’activité des hommes, le plus souvent discrètes, se confrontent ici à l’indifférence du paysage naturel ou des villes vides. Il y a dans tout cela quelque chose de fragile, un équilibre précaire à sauvegarder.

Bonne année 2022 à chacune et chacun d’entre vous !