LES VISAGES

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Quel bouleversant visage que celui de Margherita Caruso au début de L’Évangile selon Saint Matthieu de Pier Paolo Pasolini ! Le film a été tourné en 1963 à Matera, Basilicate, région la plus reculée d’Italie, terre d’exil et d’opprobre aux temps noirs du fascisme. Le cinéaste avait choisi cette ville encore secrète pour représenter Bethléem, et j’ai souri, en voyant le film, de constater que les panoramiques s’arrêtent à mi-hauteur des habitations troglodytes. Le cinéaste évitait de la sorte les clochers d’église qui, cela va de soi, se découpent majestueusement dans le ciel. Aujourd’hui, les figurants qui tournèrent dans le film sont sans doute morts ou perclus de rhumatismes, mais c’est peut-être l’un de leurs fils qui, fort élégamment, nous a accueillis dans le restaurant de la via B. Buozzi.

Ainsi, à Matera, se terminait notre périple dans l’Italie du Sud. Le retour sur Naples, le lendemain, n’était plus qu’une question de route (l’essentiel étant de retrouver l’aéroport, pas une mince affaire, je le garantis.) À notre sortie du restaurant, la Trattoria del Caveoso, le brouillard avait enveloppé les rues désertes. Laissant mes compagnes de voyage se retirer en leur appartement, j’ai poursuivi un moment la promenade pour prendre quelques photographies. Si, à certains égards, Matera ressemble à une crèche, celle-ci était devenue inquiétante, fantomatique. J’ai aimé ce moment, m’appliquant du mieux possible à en fixer l’atmosphère particulière. Peut-être attendais-je quelque chose ? Une miraculeuse révélation ? Un signe ? Un visage ? Pourquoi pas celui d’Enrique Irazoqui tout à coup apparu, aussitôt disparu, impavide dans ce décor cotonneux et photogénique ?






























SPAGHETTIS, CAPPELLETTIS, TORTICOLIS

Où en est Catherine de sa tendinite des muscles élévateurs, de l’inflammation de sa capsule des rotateurs et de son torticolis ? Comme le prouvent la première photo et la plupart de celles qui suivent, l’Italie se regarde souvent de bas en haut, contraignant le photographe à d’inévitables contorsions et à la pratique, certes honorable mais exigeante sur le plan musculaire, de la contre-plongée.

Ce voyage dans les Pouilles s’est donc fait le nez en l’air, qu’il s’agisse de saisir les hautes murailles du Castel del Monte (lieu de tournage du fameux Nom de la Rose), d’embrasser dans sa totalité la magnifique basilique de Bari (dédiée à Saint Nicolas de Myre) ou d’observer les colonnades et les balcons baroques de la merveilleuse Lecce. Ici, le Sacré se décline à la fois au quotidien (les églises sont pleines, on s’y confesse encore) et dans l’étrangeté. Une petite fille, déjà montrée dans un précédent album, semble fuir les monstres de mosaïque qui ornent les allées de la cathédrale d’Otrante ; à Bari, des éléphants et des lions (?) accueillent les fidèles dès le porche de la basilique ; à Monte Sant’Angelo un cavalier de l’Apocalypse paraît  fondre vers la nuit ; la forteresse del Monte, enfin, garde tout son mystère : personne n’a jamais pu établir à quel culte étaient vouées ses arches de marbre.

Élevons donc nos yeux, même sans comprendre. Après tout, que risquons-nous à cet élan, sinon d’humaines courbatures ?

FAIRE UNE VIRÉE À TROIS, LALALALALALALA…

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J’adore cette chanson « Faire une virée à deux / Dans le Sud de l’Italie / Lalala lalala… ». Je ne sais plus qui l’interprète, je ne connais que le refrain et la mélodie, mais cela suffit à mon bonheur. Il est des airs, comme celui-ci, qui sonnent les vacances et ensoleillent l’esprit. Quoi qu’il en soit, ce voyage dans les Pouilles avec mes amies Catherine et Paola fut bien la virée heureuse, l’échappée belle, comme un regain d’été aux portes de l’affreux novembre !

L’album du jour sera à la fois bucolique et méditerranéen. Villes perchées au-dessus de la mer, terre ocre des oliviers, trulli et bories de l’arrière-pays, il y en a pour tous les goûts. J’avoue avoir été impressionné par la silhouette de l’Albanie se dessinant à l’horizon peu après Otrante. Ce fut une apparition aurait pu dire Flaubert au cours de son voyage vers l’Orient ! Danielle, ma sœur, qui n’est pas précisément flaubertienne, me rappelait l’autre jour qu’au début des années 70 son voyage vers la Grèce s’était arrêté au Club Méditerranée d’Otrante, ville déjà citée. Pourquoi donc ? Le choléra sévissait alors en Italie et la Grèce, prudente, n’acceptait plus les voyageurs non vaccinés en provenance de Brindisi ou de Bari. Comme ce temps paraît lointain… Le choléra a disparu de nos contrées, le Club Méditerranée est racheté par les Chinois, les vieilles femmes toutes de noir vêtues sont devenues très rares dans les Pouilles. La Méditerranée, pourtant, reste ce qu’en disait déjà Homère : un espace lumineux mais tragique. Les voyages n’y sont pas toujours d’agrément ; aux vacanciers de ne pas l’oublier.

PASSEGGIATA

J’en étais resté à la bise glaçant les os dans les rues désertes de Monte Sant’Angelo. Fort heureusement, et comme le veut la tradition de ce voyage d’automne, le temps s’est mis au beau et l’Italie du Sud, dans sa lumineuse splendeur, de nous offrir la douceur attendue, celle d’une arrière saison plus folâtre que mélancolique.

Ainsi, qui aime l’Italie aime la passeggiata, cette heure où, le soir venu, les rues s’animent du va et vient des badauds en goguette. On lèche les vitrines, on boit un verre en terrasse, on se montre ; certains jouent quelques euros à la loterie tandis que d’autres vont à la messe. À Bari comme à Lecce nous avons épousé le mouvement. Comment y résister ? Les places résonnent, bourdonnent dans la nuit, une énergie se dégage qui vous emporte.

Vous êtes surpris, le lendemain matin, de retrouver les mêmes lieux vides, théâtralement vides, comme un décor attendant que la troupe revienne pour rejouer la pièce, identique chaque soir.