RIEN À FAIRE

Encore un autre jour, j’étais seul à Buenos Aires et j’avais l’impression d’une ville cafardeuse envahie de pluie et de nuit. Comment avais-je pu quitter l’été pour l’hiver ? Je voyais bien que la capitale argentine était riche de possibles, digne de passions et porteuse d’une vie profuse. Mais il n’y avait rien à faire, c’est la nuit et la pluie qui prenaient tout, emportaient le morceau, dictaient leur loi au voyageur.

SAN ANTÔNIO ET L’HOMME DU MÉTRO

Encore un autre jour c’était l’hiver à Rio de Janeiro et le Christ Rédempteur du Corcovado n’apparaissait que par intermittence, comme s’il se refusait à la pleine lumière et s’amusait de ceux qui, comme moi, ne s’intéressaient à lui que pour sa photogénie. En matière de photogénie, je dois dire aussi que le Santo Antônio do Noto de l’Igreja de S. Francisco da Penitencia se pose là. Comme celle de Santa Margarida de Cortone et celle de São Luís, Roi de France, sa statue en bois polychrome est portée et vénérée dans les rues de la ville lors de la procession des Cendres. Il y a pourtant erreur sur la personne. J’apprends (*) que la confusion est fréquente au Brésil entre le Saint Antoine décédé à Noto (Sicile), qui était noir, et un autre Saint Antoine, en réalité Vivaldo, mort à San Gemignano (Toscane) ou à Caltagirone (Sicile), qui était blanc. Le premier venait d’Afrique et avait été acheté comme esclave musulman. Il se convertit sous l’influence de son maître et mena une vie de dévotion, en « esclave » du Dieu chrétien. Ses reliques, ramenées de Noto, se trouvent dans l’église Nossa Senhora da Expectacão de Rio et font l’objet d’un culte fervent. Le second était un riche seigneur vivant dans un luxe dispendieux. L’exemple de son directeur de conscience, le prêtre Bartolo de Picchiena, le conduisit cependant à changer de comportement. Il entra dans le premier ordre franciscain, mit sa vie au service des lépreux puis se retira et vécut en ermite. Lui aussi est vénéré au Brésil, particulièrement dans la somptueuse église S. Francisco de la Pénitence citée plus haut.

Le saint blanc que j’ai photographié était donc noir ; à moins de considérer que c’est une erreur de légende. L’affaire, quoi qu’il en soit, me semble caractéristique d’un certain mélange brésilien, appelé parfois plus noblement syncrétisme. Ce n’est que plus tard, une fois revenu en France, que je m’en suis aperçu : l’homme photographié le même jour dans le métro de Rio ressemble étrangement au Santo Antônio alias Vivaldo de l’église de la Pénitence. Mêmes sourcils, mêmes yeux exorbités, mêmes bouches. Seule la direction du regard diffère. Le saint tourne les yeux vers le Ciel, délaissant la vanité des choses humaines ici-bas. L’homme de Rio, lui, ne sait pas où il regarde. Il ne cherche pas. Il a la saudade, comme les trois autres personnes qui sont dans son dos, embarquées elles aussi dans le wagon de métro.

QUESTIONS D’IMAGE

Encore un autre jour, c’était à Jesús, faubourg de San Isidro, dans la mission jésuite de Tavarangue.

Je marchais seul sur la pelouse centrale, cherchant des perspectives photographiques ou pourquoi pas littéraires, lorsqu’une troupe de religieuses catholiques me rejoint. Les Paraguayens sont ouverts aux rencontres et nous nous photographions mutuellement pour garder un souvenir de ce moment ou plus simplement par réflexe, heureux que nous sommes de trouver en ces lieux déserts âme qui vive. Aujourd’hui, quelques années après ce hasard de voyage, je revois mes clichés, consciencieusement rangés dans ma bibliothèque Apple. Mais les photos qu’ont prises les sœurs, où sont-elles ? Qu’est devenue mon image enfermée dans leur appareil ? Elles-mêmes, sauront-elles jamais que la leur se balade sur le net par cet article interposé ? Je reconnais que ces questions n’ont en l’espèce aucune importance mais je les pose quand même.

5h59

Un jour, vers 13h, j’ai pris un gros orage sur la tête. Je me trouvais à São Luis, Brésil, état du Maranhão, et l’horloge placée devant l’igreja Nossa Senhora do Carmo indiquait 5h59, du matin ou du soir, impossible de le savoir. Un petit tour sur Google Earth (ici) confirme que l’horloge reste toujours figée à cette heure fatidique. Depuis l’Église où une messe était en cours, j’ai traversé la place en courant pour me refugier sous l’auvent très étroit d’un réparateur de matériel électrique, très exactement à l’angle de la rua Afonso Pena et de la rua João Vital. Assis sur un tabouret, je tournais le dos à mon réparateur sauveur et j’ai pris un selfie, sans le consulter. L’homme, visiblement, avait un problème dentaire. J’ai attendu un moment que l’orage cesse et je suis reparti.