MELBOURNE WAY OF LIFE

Melbourne est, paraît-il, l’une des villes les plus agréables du monde. Le climat y est certes déroutant, mais il est vrai que le charme de cette grande cité n’est pas usurpé. Saint Kilda, dont j’ai découvert cette année le jardin exotique et les plages, me rappellent Juan-les-Pins, en moins bling bling cela va de soi. La city grouille, été comme hiver, au point qu’on apprécie toujours le soir venu ce petit verre en terrasse surélevée. J’ai déjà parlé hier de Fitzroy mais il faudrait aussi citer Carlton, Parksville, Waterfront et d’autres quartiers… À découvrir lors de prochains séjours !

FRENCH FITZROY

J’ai aimé cette promenade dans Fitzroy, à Melbourne, le jour de Noël.

Fitzroy, je serais tenté de dire que c’est le quartier des Français, du moins ceux que je connais et qui, depuis « La Niche », se retrouvent autour d’un verre à refaire leur monde à l’envers, à commenter les dernières nouvelles venues de l’autre côté, lointaine France toujours chère à leurs coeurs. Anthony, le Breton, a passé le relais à Lydie, la Bretonne, et je ne peux que souhaiter à ce petit bout de France australe d’aller toujours bon vent, comme un joli petit bateau courageux.

PS : quelques photos de cet album ont été prises en hiver.

CINQUETERRE OU QUAND LE ROUTARD VIEILLIT

Nous sommes aujourd’hui en Ligurie, là où déjà à l’horizon se profile la douce Toscane. Les Cinqueterre sont devenues le spot le plus couru de l’Italie du Nord. Cinq villages nichés au bord des falaises et que relie une voie de chemin de fer rénovée depuis peu. La lecture de vieux guides du Routard est parfois amusante (quand elle n’est pas déprimante). Dans celui de 2003 (pas si lointain au fond), je relève : « Longtemps difficiles d’accès (avant la construction de la route en corniche entre Sestri Levante et La Spezia, les villages ne furent longtemps accessibles qu’en train, en bateau ou à pied), les Cinqueterre conservent aujourd’hui encore un visage préservé de la modernité et un décor plus marqué par les activités traditionnelles comme la pêche ou la viticulture que par le tourisme de masse. »

Je crois que ce guide du Routard est bon pour le bouquiniste. Dans la rue centrale qui descend vers la mer, à Vernazza ou à Manarola, il faut jouer des coudes dans une foule compacte allant aux mêmes endroits, prenant les mêmes photos, mangeant la même focaccia. C’est ainsi, comme sur les chemins magnifiques entre les vignes et les oliviers, au-dessus de la mer.

En principe demain, ou peut-être un peu plus tard, nouvel album sur Camogli, joli port et station balnéaire de renom à l’Est de Gênes. Plus tard encore, la Sicile où je me rends à partir de lundi. En attendant, admirons les Cinqueterre. Leur succès, un peu inquiétant pour l’équilibre de leur écosystème, n’est absolument pas usurpé.

 

PAPIERS, S’IL-VOUS-PLAÎT

Les ressortissants des pays appartenant à l’espace Schengen ont perdu l’habitude du franchissement des frontières. Je me souviens qu’enfant le passage de la ligne blanche au pont Saint Louis me laissait un étrange sentiment, mélange d’excitation et de crainte. L’Italie n’avait pas la même densité d’air, les versants ligures n’étaient pas du même vert, la langue parlée au-delà de la ligne restait un mystère. Et il y avait la file d’attente, les douaniers, la carte d’identité, sans parler du Youkounkoun… Toute une histoire ancienne que le voyage dans les Balkans permet de retrouver ! Je passe sur la traversée très réglementée de la Balkanie ; aux postes frontières et tout au long du corridor de servitude, les autorités locales interdisent la descente du bus (à moins d’un sauf-conduit en qualité, par exemple, d’ethnologue assermenté ou de courtier suisse) et vous avez à peine le temps d’apercevoir les fameux montreurs d’ours, grande spécialité de ce pays très fermé. Prenons plutôt l’exemple du passage entre la Bosnie et la Serbie. Je voyage en bus aux côtés de deux Russes lorsque le chauffeur, jusque-là en grande conversation avec son copilote, ralentit puis stoppe le bahut. Nous sommes à la frontière de Zvornik. Coiffé de sa très large casquette, un border policeman bosniaque grimpe dans le véhicule et, sans mot dire, commence le contrôle méticuleux des compartiments bagages au-dessus des sièges russes. Campé désormais devant moi, le même examine d’un air suspicieux l’intérieur de l’enveloppe vide tombée à mes pieds et au dos de laquelle le chauffeur du bus, au départ de Sarajevo, a eu l’amabilité d’inscrire le nom des localités-étapes du trajet jusqu’à Belgrade – Olovo, Kladanj, Loznica, Šabac – plutôt que de me les indiquer sur la carte Michelin que je lui avais tendue. Trois jours auparavant le poste frontière campagnard de Metkovic m’avait semblé donner lieu à des vérifications moins tatillonnes. Mais c’est dans le train entre la Serbie et la Roumanie que j’enregistre l’histoire la plus savoureuse, celles du genre qu’on raconte à ses petits-enfants pour se faire mousser et surtout mettre un peu de poivre dans les représentations éventuellement idéalisées du monde, forgées au sein d’un cocon familial par trop protecteur. J’ai pris le train tôt le matin à Dunav stanza (littéralement, la gare du Danube à Belgrade) pour rejoindre Vrsac et prendre la correspondance pour Timisoara en Roumanie. Nous sommes dans la micheline plutôt moderne qui relie la ville serbe à la ville roumaine et mes voisins immédiats, deux hommes et une femme, s’affairent tout à coup. Le ménage à trois procède tout d’abord à la manutention de sacs de toutes tailles, d’un bout à l’autre du compartiment, puis, avec la rapidité qu’explique vraisemblablement l’habitude d’une opération bien rodée, soulève le couvercle d’une trappe située à la jonction de deux wagons, au niveau du soufflet, disons. Hop ! Une à une les cartouches de cigarettes serbes sont logées dans l’espace qu’on dirait prévu pour cet effet et, comme la place finit par manquer, l’opération s’achève par le déclipsage des panneaux latéraux au-dessus de sièges afin de glisser fort aisément les cartouches de cigarettes plus fines, de type Vogue pour être précis. Tout cela, je le rappelle, se fait sous mes yeux à deux mètres de moi, comme si je n’étais pas là, sans même avoir l’air de parier sur ma bonne volonté, ma propension à la collaboration passive ou, au contraire, sur mes tendances à la délation. Quand tout est terminé, à la frontière, la police arrive comme il se doit (nous entrons, faut-il le préciser, dans la communauté européenne, la Roumanie étant pressentie pour appartenir bientôt à l’espace Schengen)  et trois ou quatre paquets de tabac à rouler sont exhibés en guise de leurre. Les policiers, satisfaits, passent et repassent sur la trappe dont le couvercle a été parfaitement replacé. Plus tard enfin, alors que nous roulons désormais en Roumanie, la scène se termine définitivement avec l’apparition opportune d’un dernier personnage : le contrôleur serbe. Après un rapide conciliabule, là encore marqué par la petite musique de l’habitude, un billet glisse de la main du plus âgé des contrebandiers vers la pochette du contrôleur. Tout cela s’est passé avec le sourire devant l’homme invisible que, sans en éprouver la moindre manifestation physique, je suis devenu à mon corps défendant. La femme du groupe s’installe confortablement sur un siège (comme enfin tranquille) et entame ce qui me semble bien être un ersatz de sodoku.

PS : il me faudra raconter un jour le passage de la frontière entre le Togo et le Bénin. Une école de patience.

TU VIENS D’OÙ ? TU VAS OÙ ?

La capitale de la Bosnie Herzégovine, Sarajevo, est reliée à celle de la Serbie, Belgrade, par une route de campagne souvent étroite, traversant côté bosniaque des paysages comparables à ceux du Jura puis, une fois la frontière passée à Zvornik, de vastes plaines ponctuées de quelques monastères et surtout d’exploitations agricoles dédiées à la culture intensive du maïs. Un seul bus quotidien assure la liaison et après m’être levé à quatre heures du matin pour quitter Sarajevo me voici en début d’après-midi à Belgrade, trente-neuf ans après mon précédent et jusque-là unique passage dans cette ville.

Mes arrivées à destination, pendant ce voyage, suivront toujours le même rituel : récupérer mon bagage, changer ma monnaie (en passant par exemple du mark bosniaque au dinar serbe), dégoter un plan de la ville, me renseigner sur le trajet suivant pour aussitôt acheter le billet afférant. Après quoi, soit en taxi (rarement), soit à pied (presque toujours), il est temps d’aller déposer mes affaires là où, en réservant depuis la France, j’ai choisi de me loger. À Belgrade, l’auberge de jeunesse (hé oui…), voisine du cimetière central, me rappelle les « backpacks » australiens. S’y trouve toujours un jeune (nus pieds, démarche chaloupée, décontraction confondante, anglais compréhensible pour tout le monde sauf Bibi ) pour se faire la cuisine à quatre heures de l’après-midi. Abonné trop souvent quant à moi à une alimentation répétitive et fonctionnelle, je suis plutôt impressionné par le soin qu’apportent ces jeunes voyageurs à la préparation des plats. Mais sont-ils si voyageurs que cela ? Certains d’entre eux semblent passer leur journée dans les espaces communs de l’auberge ou même dans les dortoirs, cuisinant, donc, mais aussi pianotant sur leur ordi portable, s’affalant devant la télévision (pour mater cette année les jeux olympiques), discutant à bâtons rompus pendant des heures (le contenu de ces conversations touchant immanquablement au parcours déjà effectué et aux étapes futures – Tu viens d’où ? Qu’est-ce que t’as fait ? Où est-ce que tu vas après ? etc.). Ainsi, à Timisoara, destination suivante dans mon propre périple, j’échangerai assez longuement avec un Américain, Nico, Najar, une Française, et Moemen, un Palestinien. Tous trois, apparemment, ne décollent pas de l’auberge et préfèrent organiser des brochettes-parties dans la cour du bâtiment. L’Américain voyage, dit-il, depuis plus de deux ans. Pour prolonger son tour du monde il dispense ici ou là quelques cours de yoga, le temps de se refaire la cerise quand le besoin s’en fait sentir. Najar voyage pour la première fois toute seule et préfère les destinations sans touristes (Timisoara, j’en reparlerai, offrant pour le coup un point de chute idéal). Quant à Moemen, qui a rayé Israël sur le planisphère affiché au-dessus de la table de la cuisine avant d’inscrire à la place « Palestine », il m’explique avoir trouvé en Roumanie un compromis satisfaisant : ce migrant a compris qu’il tirerait davantage son épingle du jeu en Roumanie compte tenu du coût modique de la vie plutôt que s’enfoncer dans le piège des destinations phares de la migration mondiale, le Royaume Uni, par exemple, ou les grands pays riches de l’Europe Occidentale, dont la France.

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Des centaines de migrants peut-être moins avisés (ou simplement moins géographes) campent dans les jardins et les rues donnant sur la gare de Belgrade. Ils rêvent d’une hypothétique porte de sortie (ou d’entrée, selon la perspective adoptée). C’est un petit peuple en guenilles, calme, organisé, que viennent soutenir des brigades de bénévoles. En 1977, déjà, ces pelouses étaient occupées par quelques familles misérables; nous en avions été surpris pour ne pas dire effrayés, au point, j’exagère à peine, de reprendre aussitôt le train pour Skopje puis la Grèce. Mais ce serait un tort de s’arrêter aux impressions disons mitigées et d’évidence superficielles que peut laisser le quartier de la gare centrale à Belgrade[1]. Non. Belgrade est une ville agréable, très animée, très énergique. Le premier soir je me rends au site exceptionnel de la forteresse de Kalemegdan. Au coucher du soleil c’est une belle expérience d’admirer la majestueuse rencontre de la Save et du Danube. Difficile, ceci étant dit, de passer après ce qu’écrit Nicolas Bouvier sur le même sujet ; voici donc plus modestement ce que je griffonne sur mon carnet à mesure de mes pérégrinations dans la ville :  » Belgrade – Centre monumental, parcs ombragés, rues animées autour de la place de la République / Beaucoup de librairies, pubs, restaurants, grandes marques / Très bon réseau de transports en commun, ponctualité / Quartier recommandé par tous les guides : Skadarska, le Montmartre de Belgrade, rues pavées, orchestres… Bof…  » Remarqué aussi, dans les jardins de la citadelle, un monument de belle taille portant l’inscription  » À LA FRANCE « . Son érection date des années 30, période au cours de laquelle la Serbie célébrait le soutien obtenu de la France pendant la Première Guerre Mondiale. Aujourd’hui, il faut bien le dire, le monument passe un peu inaperçu ou plutôt que le monument, soyons juste, l’inscription qu’il porte gravée sur son socle. Ceci m’amène à commenter une dernière surprise de Belgrade. Quand vous dépliez le plan de la ville vous découvrez avec quelque étonnement de bien curieuses icônes : à trois ou quatre emplacements du centre-ville sont représentés, au même titre que d’autres symboles (monuments, gares, bâtiments officiels, églises), des avions militaires légendés « Bombed buildings ». Une employée russe de l’auberge, à qui je demande une explication, m’indique, sans en être certaine, qu’il s’agit des « Americans ! Americans ! » Aurais-je perdu, une fois encore, la mémoire des conflits balkaniques ?… J’AI PERDU LA MÉMOIRE DES CONFLITS BALKANIQUES (!) et me trouve tout surpris, une fois vérification faite, d’exhumer les bombardements de l’OTAN sur Belgrade, en 1999, selon le paradigme moderne des « frappes ciblées » ou encore  « chirurgicales ». Il s’agissait alors pour les États-Unis et ses alliés, dont la France, de punir la Serbie de Milosevic accusée d’impérialisme et de nationalisme belliqueux dans le conflit du kosovo. Sur le sujet, on peut lire ce qu’écrit Erri de Lucca dans Le plus et le moins (merci Gérard et Nicole !). Près de vingt ans ont passé, l’affaire du Kosovo n’est pas encore entièrement soldée (en témoignent les banderoles qui, devant le parlement serbe, s’insurgent contre les « terroristes » kosovars), et le gouvernement de Belgrade choisit d’entretenir un certain devoir de mémoire en laissant intactes – beau paradoxe ! – les ruines des ministères visés par les frappes : trois ou quatre grandes plaies dans la ville, indiquées sur la carte, visibles depuis les rues voisines et à peine sécurisées par quelques palissades; comme si, en plein Paris, le touriste pouvait passer devant les ruines du Quai d’Orsay ou du Ministère de l’Éducation nationale.

Mais il est temps de rentrer. À l’auberge, cela s’anime devant l’écran plat de la salle commune. La France et la Serbie s’étripent au basket.

[1] Plus tard dans l’année, je posterai un album consacré à cette gare que j’ai pris soin de photographier sous toutes les coutures au risque de passer pour un espion.

LE SIÈCLE SARAJEVO

Autre ville martyr : Sarajevo. Depuis Mostar, en bus, on traverse des montagnes non sans ressemblance avec celles de la Vésubie ou de la Roya. Longue route, lente, comme si en Bosnie le voyage devait prendre son temps. De fait, la capitale bosniaque a ceci de particulier qu’elle a borné le XXème siècle et en a réglé toutes les montres. En face de Latinska ćuprija (le pont Latin / Lapinski most), à l’endroit même où sont plantés vos pieds, une plaque rappelle l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand et de son épouse par le nationaliste serbe Gavrilo Princip : début de la Première Guerre Mondiale et entrée dans la modernité du mal. La rivière Miljacka roule ses eaux boueuses en cette période d’orages et vous voilà, plus loin, de l’autre côté du siècle. Vous avez pris un tram jusqu’à Ilidža, puis un bus, et en pleine campagne, là où vous chipez quelques prunes, voici l’entrée de Tunel Spasa, le tunnel de l’espoir qui, pendant le siège le plus long de toute l’histoire, offrait une chance de survie aux habitants prisonniers de la soif, de la faim et du feu.

Je me suis demandé, en parcourant de long en large Sarajevo, ce que je pouvais bien faire de mon côté dans les années 90. Où étions-nous à cette époque, quel regard était le nôtre sur ce qui se jouait à deux heures de vol de Nice ou de Lyon ? Ce temps, personnellement, s’est à peu près effacé de ma mémoire – n’était le souvenir des images de Mitterrand dans les rues de Sarajevo (une visite certes spectaculaire mais en réalité controversée) –, comme si cette dernière guerre européenne du siècle, les centaines de milliers de morts qu’elle avait produites avaient été en quelque sorte refoulées sinon ignorées. Dans une exposition consacrée aux massacres de Srebrenica je suis frappé par ce court-métrage d’Ahmed Imanović, Ten minutes. Cela commence à Rome ; un touriste japonais s’arrête devant la devanture d’un photographe qui promet le développement de ses photographies en dix minutes précises (c’était encore le temps de l’argentique). Le touriste se laisse convaincre et attend. Or dix minutes c’est le temps qu’il faut à un enfant pour aller chercher de l’eau à l’unique robinet en état de fonctionner, en bas, sous la barre de son immeuble à demi croulant, dans Sarajevo assiégé. Il va vite, le bougre, s’amuse même en chemin quand tout à coup les balles sifflent. Un sniper fait son office. L’enfant se faufile derrière des poubelles (ce sont toujours les mêmes aujourd’hui, en acier trempé), remplit à la hâte son bidon, courbe l’échine avant de pouvoir remonter les escaliers tremblants de l’immeuble, dans le bruit assourdissant des bombes. Une fois rendu, la porte de l’appartement est béante, la fumée s’engouffre partout, du sang… Ses parents ont été tués par un obus, tandis que, de l’autre côté de l’Adriatique, les photos développées du Vatican et de la fontaine de Trévi donnent le sourire au touriste japonais ; pile à l’heure.

Aujourd’hui, à Baščaršija  , le quartier du bazar et de la grande mosquée de Gazi Husrev-bey, l’animation est celle d’une ville orientale, plutôt tranquille et placide. L’odeur de viande grillée m’engage à goûter les čepavi, sorte de crêpes au boeuf et à l’oignon. Dans le quartier austro-hongrois les belles façades cachent sans doute de confortables demeures bourgeoises et, en descendant vers le périmètre administratif (parlement, musées, etc), on ne peut pas ne pas remarquer les Zara, Viapiano, L’Occitane, ces grandes enseignes qui uniformisent l’Europe entière, les aéroports internationaux, le monde de l’argent et de la paix. Je n’ai pas le temps, malheureusement, de visiter les vestiges des jeux olympiques de 1984 ; ils furent, paraît-il, parmi les plus réussis du siècle. Il faut dire que la ville doit être belle (et froide !) en hiver. Il me faudra donc revenir. Pour l’instant je passe ma dernière soirée de nouveau sur les hauteurs, gravissant comme il se doit plusieurs rampes escarpées afin d’admirer la ville en surplomb. Ce qui frappe alors c’est l’incroyable nombre de cimetières musulmans qui s’étagent sur chaque colline, chaque versant de la ville au relief complexe. Celui d’Alfakovac, par exemple, est occupé par des centaines et des centaines de tombes datées de 1995 et 1996. La guerre, m’explique une adolescente, les victimes du siège… On ne peut donc échapper à ces rappels, même si la ville est désormais capable de sérénité voire d’humour. Au musée historique de Bosnie Herzégovine je m’attarde sur une salle consacrée à la Yougoslavie communiste, un des rares lieux où ce visage-là s’exhibe encore. Dans le pays de Tito (façon de parler), la péninsule istrienne et particulièrement Poreč (actuelle Croatie) étaient semble-t-il devenus la Mecque du naturisme ; des dépliants d’époque en attestent. Le communisme n’avait donc rien contre les culs nuls… Ha ha, c’était le bon temps !

DE MON PETIT VILLAGE…

Ne pas se fier à ces photographies. Valbonne, durant les mois d’été, est un village très fréquenté. Sur la Place des Arcades et dans les rues qui y convergent tout un peuple se retrouve, une communauté internationale temporaire qui, si l’on passe sur quelques désagréments de circulation piétoniaire (les jours de marché) ou de bruit (le soir jusqu’à minuit), constitue, mine de rien, un joli modèle de vivre ensemble, bien loin du bling bling de Cannes, du va et vient des cars touristiques de Saint Paul ou du tourisme de masse d’Antibes et de sa région. Il est cependant un temps de la journée où tout se fige dans le silence et dans le calme. En milieu d’après-midi rien ne bouge car c’est la trêve des heures chaudes. Tôt le matin et dans la nuit le village appartient aussi au promeneur solitaire, au photographe fureteur. Prendre la peine de regarder et c’est tout un monde de précieux détails qui se dévoile. Du « coin de Valbonne », endroit secret réservé aux initiés, aux rues basses, non loin de l’abbaye et de la Brague, voici quelques-uns de ces trésors. Bonne promenade !

SORTEZ COUVERTS…

1977-6

Je vais, sans prétendre faire le tour de la question puisque, persuadé du caractère fondateur de ce voyage, il m’est déjà arrivé d’en parler et qu’il est plus que probable que je le ferai encore tant l’affaire est en vérité inépuisable, revenir sur 77.

Tout d’abord, peut-être que, par un retournement qu’il est bien présomptueux et paradoxal vu la chronologie de placer sous l’égide de Marcel Proust, les longues phrases ne font que miner le cinéma et plus exactement ce que La Soif du mal par exemple illustre de façon si spectaculaire, le plan-séquence, commencé quelque part, terminé là où on ne s’y attend pas, et ce quand bien même je serais en train de me dire qu’il est fort imprudent de commenter son propre style – fût-il, comme il semble que ce soit le cas ici, tout aussi passager qu’une crise d’urticaire – façon quasi certaine de s’exposer aux critiques portant moins sur le style en question – quel qu’il soit au fond – que sur la démarche qui le sous-tend et les prétentions de ce que mon ami François, en d’autres circonstances et à d’autres fins que la critique éventuelle de mes articles, avait appelé le « m’as-tu lu ». La digression métatextuelle, passé son caractère ludique pour celui qui s’y adonne en ce moment (et il y a fort à craindre que cela n’amuse que lui qui, beaucoup moins congrûment qu’Annie Ernaux, se met à parler à la troisième personne), a pourtant, et c’est là le deuxième point, une ambition qu’on jugera peut-être (qui sait ?) louable : non plus mimer le cinéma mais les voyages aventureux, les périples méandreux qui marquent parfois notre vie et dont la mémoire, erratique, tente de retrouver les détours.

Nous avions quitté Vienne puis Graz et, comme en apnée, affronté l’interminable traversée de l’ex Yougoslavie. Je n’ai gardé aucun document, tenu aucun journal de l’ennuyeux trajet qui, depuis l’Europe centrale – car Vienne, surtout sa gare, nous avait donné l’impression d’être une ville à samovar – devait nous conduire aux portes de la Grèce, c’est-à-dire, déjà, aux portes de l’Orient. Qui sont les trois adolescents qui entrent sac au dos dans cette auberge de jeunesse de Zagreb et passent sous le regard martial de Tito ? Quelle est exactement cette auberge puisque, dans mon souvenir, nous n’y avons finalement pas dormi afin d’attraper, vers deux ou trois heures du matin, le train pour Belgrade ? À la première question je répondrai qu’il s’agit d’Alain, André et Patrick (je donne l’ordre alphabétique), trois jeunes bacheliers de la fin des années 70, une époque entre deux eaux, la queue un peu effilochée de la comète 68 (eux avaient neuf ou dix ans quand leurs jeunes aînés élevaient les barricades de mai) et pas encore le début des eighties (début que célèbrera Michel Jonasz par un 33 tours : « Les années 80 commencent ! »), le ventre mou des années Giscard, quoi ! une époque un peu emmerdante où Maritie et Gilbert Carpentier règnent en maîtres sur ce qui ne s’appelle pas encore le PAF (mais il faudra une autre fois revenir plus sérieusement sur le caractère emmerdant de ces années, en s’obligeant à démêler facteurs purement personnels et traits d’époque.) Patrick V., mieux ou plutôt plus dégrossi qu’ils ne le sont à ce moment-là dans la nuit yougoslave, leur a parlé de la route jusqu’à Kaboul : « Vous achetez une voiture (bonne idée quand aucun d’entre eux n’a encore le permis), vous allez jusqu’en Afghanistan, vous brulez ensuite le véhicule et vous vous faites rembourser par l’assurance qui vous rapatriera. » On pense comme ça en 77, on est encore (plus pour longtemps) baba cool, on aime les MZ (les curieux découvriront sur Wikipédia que MZ est la marque d’un constructeur est-allemand de motocyclettes), on veut aller en Inde par la route, et nous, pour le moment, nous retournons à la gare, nous remontons dans le train en pleine nuit, nous en reprenons une tranche, et je ne me rappelle toujours pas pourquoi vingt lignes après avoir posé la question. Patrick, qui prétendait ne jamais dormir dans un wagon, se réveille quand, au petit matin, la brume se lève sur les faubourgs de Belgrade. Ce sont des successions d’immeubles gris. Puis, devant la gare, des familles assises sur des pelouses, probablement des Roms. L’escale est de toute façon de courte durée, une autre très longue journée de train commence, la lente descente en crabe vers le Sud, vers Thessaloniki, chez les Grecs. Et c’est là où je voulais en venir, à trois souvenirs pour cette première fois au pays de Socrate, Aristote et Nana Mouskouri (voir plus haut, Maritie et Gilbert Carpentier), trois souvenirs que je vais faire courts cette fois, le voyage pour y parvenir ayant assez duré:

2h du matin : arrivée en gare de Thessaloniki. Faim de loup, rien à manger, quand tout à coup nous repérons une gargote (le terme Kébab, très à la mode aujourd’hui, ne conviendrait pas, ne serait que parce qu’il est turc, que j’écris en français et que la scène se situe en Grèce). Nous nous jetons sur des tomates farcies bien grasses. Un festin !

Le lendemain matin, après le reste de la nuit passée allongés dans un jardin public, réveillés par l’arrosage automatique puis par un flic. Dans la rue, nous trouvons un autre petit troquet où nous buvons à la bouteille du lait chocolaté. Un délice !

Le soir du même jour, promenade sur le port. Par centaines flottent des capotes dont nous ignorons la provenance. C’est à ne pas croire… Une cargaison de capotes au fil de l’eau, un peu comme une concentration de méduses venues s’échouer sur la plage, des centaines et des centaines de capotes, bien avant le slogan « Sortez couverts » et le safer sex. Mince alors ! Aurions-nous raté la partouze du siècle à cause des tomates farcies ?!

PS : pour ceux qui auront eu le courage (et le plaisir, je l’espère) d’aller au bout de cet article, une brève apostille. L’article du jour doit en vérité beaucoup à un écrivain français dont je me suis amusé à imiter le phrasé singulier. Le jeu est maintenant d’en découvrir l’identité. Le premier qui trouve mettra la réponse en commentaire et aura gagné ! Quatre indices : 1. Albert Londres. 2. Mai 68. 3. 24 août 2015. 4. Guerre du Pacifique.

À vos marques, prêts, partez !

 

 

ROMAN(S)

Carnets des premières fois ? Voici ce que cela donne si je romance. Le texte doit dater des années 95/96 et j’y transpose mon arrivée à Accra, en septembre 83. J’étais ce jour-là en compagnie de Jean-Jacques Ponza, jeune VSN (Volontaire du Service National), futur interprète d’Oeil de Perdrix dans Du vent dans les branches de sassafras (voir photos), et non de Sonia, personnage de fiction, héroïne énigmatique spécialiste de poésie anglaise, romantique et victorienne (pas de photos, et pour cause). Faute de correspondance pour Accra, Jean-Jacques et moi, qui me prénomme Alain et non Haroun, avions passé la journée coincés à l’aéroport Félix Houphouët-Boigny d’Abidjan. En fin d’après-midi pourtant, sans savoir pourquoi ni comment, un avion de la Nigerian Airways dont les fauteuils sentaient le rance avait fini par nous conduire à destination, là où par contrat nous devions rester deux ans et où, comme le disait la rumeur, il n’y avait plus rien. Dans l’avion, un homme d’affaires Italien prétendait venir acheter de l’or et des diamants, tandis que sous les ailes s’obscurcissait la frange côtière, si étrangement inquiétante à cette heure-ci qu’une crise d’angoisse me saisit, comparable à celle qu’avait connue mon ami Jacques quatre ans auparavant, approximativement à la même heure, sur la plage d’Assouindé où nous avions échoué.

Après, il y avait eu le sifflement des réacteurs brûlants, le bain suffocant sur la piste mouillée et cette marche ankylosée pour échapper aux flancs vaporeux de l’avion, atteindre le bâtiment de verre et de béton, le bananier qui, au bord des grandes pistes, en signalait modestement l’entrée.

Dans un couloir louche ils s’étaient engagés, Haroun marchant devant Sonia subitement perlée de gouttelettes salées, stoïque dans le piétinement silencieux de la file. Une grosse femme coincée dans une guérite les attendait au fond, mâchant bruyamment un bâton imbibé de salive. Elle tamponnait beaucoup, deux, trois coups secs, aériens, qui faisaient vaciller la guérite, sur des passeports russes, lybiens, pakistanais, britanniques… Au-dessus des têtes, des vasistas laissaient entrer la nuit qui mangeait doucement la lumière des ampoules. Puis c’était une salle surchauffée en même que ventée. Près des tapis roulants hors d’usage s’entassaient des malles, certaines grande ouverte, des ballots énormes surmontés de bassines, de grands sacs nylons à rayures bleues, rouges et blanches. Avec ou sans arme des militaires traînaient entre les groupes, palpaient les paquets rebondis, faisaient parfois ouvrir une valise dégorgeant ses vêtements fripés, boîtes, flacons, objets divers, entre les mains obéissantes de son propriétaire. De ce désordre montaient des odeurs mêlées de moisissures et de parfums rancis, entêtantes dans l’air vicié écrasant tout, les choses et les êtres, Sonia aussi tout à coup accablée, s’effeuillant lentement, abandonnant une à une, près d’elle, sur le rebord d’un comptoir, les couches épaisses de ses habits d’hiver.

Je ne sais pas où je suis allé chercher les Russes et les Pakistanais mais en dehors de ce détail d’une préciosité certaine (et en tout cas relevant de ce défaut bien connu des débutants : en mettre toujours plus), tout est finalement plutôt vrai dans ce texte, nonobstant les tremblements à peine exagérés de la guérite. Le Kotoka Airport d’Accra, dans la réalité de cette époque, était effectivement en mauvais état, la porte d’entrée peu ragoutante d’un pays en proie aux pires difficultés, alors qu’un petit tour sur Google apprendra aux éventuels intéressés que depuis le sauvetage décidé par la Banque Mondiale et autres instances pourvoyeuses de fonds le premier aéroport ghanéen a désormais bonne allure, répond aux normes internationales et, par le fait, se révèle probablement moins anxiogène aujourd’hui qu’il avait pu l’être voici trente ans, pour moi mais aussi pour mes parents, Lucien et Raymonde, venus par surprise dans un endroit où – je dois bien le dire –  jamais je ne les aurais imaginés. Si je garde quelques souvenirs de leur départ, leurs mains qui s’agitent, qui nous font signe à travers une vitre, je ne les revois plus débarquer au milieu de ce bordel, la cohue des types rabattant les clients, les tirant vers les coins pour changer les dollars tout propres contre de gros pavés de billets mous et poisseux (ici je brode à partir du souvenir de ma propre arrivée). Trou noir. Bien sûr, cette première fois, la leur, peuchère, ils ne la raconteront plus. Les récits qu’ils ont dû en faire, je ne les ai pas recueillis, utilisant à d’autres fins la machine à écrire prêtée par le  service culturel de l’ambassade de France à Accra. Elle est donc oubliée, perdue au fond du passé, à jamais.

À moins qu’un romancier…

DANS LA JOIE OU LA DOULEUR

Avril est la saison des mangues au Burkina Faso. Charnues, douces, juteuses, elles sont le délice des enfants. Lorsque nous arrivons à Kokoligou, le village est en deuil. Une fillette de dix ans s’est tuée en chutant d’un manguier. Notre ami, Dieudonné Hien, nous présente son frère, chef du village, qui s’excuse de ne pouvoir nous accueillir comme tous l’auraient souhaité : dans la joie.

L’hospitalité, en Afrique de l’Ouest, n’est pas un vain mot. Une fois bue « l’eau de l’étranger » (je reviendrai sur cette coutume dans un autre article), le voyageur est toujours bien reçu. Les présentations réciproques sont la règle et inaugurent toute conversation. Chacun prend des nouvelles des familles respectives, formule des souhaits pour l’autre, laisse un peu de place aux silences, avant que ne commencent les échanges, la palabre. N’importe quel Africain saura par ailleurs vous remercier d’être allé jusqu’à lui, d’être venu de si loin. La jambe, dit l’adage, est la daba qui sarcle l’amitié.

À Libiélé, les femmes de l’association « Lève-toi et marche » nous gratifient de danses et de chants. Toute la journée en sera rythmée. À Kari, nouveau lieu de résidence de notre ami Amadou Bakouan, la voiture se fraie un chemin dans la foule des enfants de l’école criant à l’unisson : « Bienvenue ! Bienvenue ! » Après la fête, nous visitons la mosquée. À Djindjerma, enfin, les habituels youyous accueillent notre délégation. La vieille dame que nous connaissons bien est toujours là, vaillante autant qu’il est possible, un modèle de résistance physique et un grand sens de la convivialité !

Ce serait une erreur d’interpréter ces festivités comme du folklore. Nous sommes certes connus et reconnus, remerciés pour l’intérêt que nous portons à nos hôtes. Mais il y a ici la manifestation plus ample d’une façon de vivre en communauté. Cela dépasse de loin le cadre anecdotique de notre court passage. Le regretté Michel Tournier l’expliquait parfaitement dans une de ses pages : tout d’abord, « dans ces pays, rarement un sourire adressé à un inconnu reste sans réponse. Il vous revient aussitôt, comme la colombe de l’arche de Noé fleurie d’un rameau d’olivier. » Puis, comparant la société occidentale d’antan et les pays dits sous-développés (on dirait aujourd’hui pays en voie de développement ) : « Il y a encore moins d’un siècle, l’Européen était lié par sa famille, sa religion, son village ou le quartier de sa ville, la profession de son père. Tout cela pesait sur lui et s’opposait à des changements radicaux et à des options libres. C’est à peine s’il choisissait sa femme, et il ne pouvait guère en changer. Et toutes ces sujétions s’aggravaient du poids des contraintes économiques dans une société de pénurie et d’âpreté. Mais cette servitude soutenait et réchauffait en même temps qu’elle écrasait. On retrouve cela aujourd’hui quand on voyage dans les pays dits sous-développés. Sous-développés ? À coup sûr pas sous l’angle des relations interhumaines.(*)»

Kokoligou, oui, reçoit bien les étrangers que nous sommes. Les visites donnent lieu à des fêtes. Des poules ou des pintades sont offertes ainsi que de la vannerie, des instruments de musique, toutes sortes de nourriture. Qu’une famille cependant vienne à connaître le malheur, et c’est le village tout entier qui communie dans la peine. On est ici ensemble, dans la joie et la douleur ; et nous, nous passons puis repartons, plus heureux d’exister, plus riches d’avoir appris.

(*) Michel Tournier, Le vent Paraclet, 1977.