LE REGARD BLANC

En 2007, lorsqu’avec l’ASPA nous sommes passés au village Lobi qui se trouve près de la ferme de Tompéna, j’ai tourné des images que nous avons hésité à conserver pour le film. Notre troupe, il faut bien le dire, avait semé le trouble, et les images sont dérangeantes. La distribution de bonbons donne lieu à une belle pagaille, les enfants se battent pour récupérer quelques malheureuses babioles. Bref, nous foutons le bordel, et puis nous repartons… En 2005, accompagnant Gérard Philibert au petit séminaire de Saint Tarcisius, je m’étais éclipsé pour marcher seul vers les baobabs, suivre dans la brousse de vagues sentes craquelées par la sécheresse. Après quelques minutes, je tombais sur une ou deux cases isolées. Deux femmes étaient là avec leurs enfants, nous ne pouvions communiquer que par gestes, et je laissais à l’un des gosses une petite voiture en plastique gardée jusque-là au fond de ma poche.

Tout cela me ramène au voyage de 1979 dont je reconstitue en ce moment la chronique. Cette fois, Gac, Patrick et moi étions passés en Haute Volta (ex Burkina Faso) et un taxi nous avait conduits jusqu’au village de Koumi. Ce sont les images mises en ligne aujourd’hui et elles parlent d’elles-mêmes. Á  nouveau cette gêne d’assister à la distribution parcimonieuse que tous les guides du routard préconisent pourtant (« Amenez des stylos, de menus objets, cela fait toujours plaisir », etc.) En regardant attentivement la vidéo, on voit très bien que les jeunes voyageurs que nous étions commencent à prendre conscience de ce qu’est la pauvreté. On voit aussi quelques gestes peu amènes de la part des autochtones, visiblement dérangés (ou choqués) par notre visite éclair. Mais ce qui me gêne le plus aujourd’hui, c’est la musique choisie pour illustrer le tout. Dramatique, puis doucereuse…

Certes, Koumi manquait de ressources et nombre de ses cases ou bien encore le pont de bois enjambant la rivière paraissaient particulièrement délabrés.

Fallait-il pour autant en rajouter ?

TRAINS DU TIERS-MONDE

Je ne me souviens plus très bien comment nous nous sommes retrouvés à Yamoussoukro. Ce que je me rappelle, ce sont les kilomètres de goudron et les lampadaires au milieu de la brousse. En 1979, Houphouët était encore au pouvoir et il avait décidé de faire de son village natal la capitale du pays. Nous nous sommes emmerdés comme des rats morts dans ce bled, un peu choqués par la mégalomanie du « vieux sage » (expression qui, en Afrique, désigne souvent les dictateurs madrés soutenus par la France). Nous avons bu un coup et Gac a laissé un pourboire royal en se trompant dans le taux de change, d’où l’invention du verbe « yamoussoukrer » qui signifie « donner un pourboire au-dessus de ses moyens ». Après une visite aux crocodiles sacrés (autre spécialité africaine) nous avons pris un vol Air Ivoire pour Korogho, chef lieu du pays Sénoufo. De là, il fallait encore monter dans un taxi brousse pour rejoindre Ferkessedougou et y attendre le train de la RAN pour Bobo, en Haute Volta. C’est dans cette ville que sont tournées les dernières images du nouvel extrait (j’ai vérifié, le drapeau du Burkina Faso a changé).

Au sujet de cette scène du Voyage en Afrique (titre du film), je dirais que Gac est au meilleur de sa forme. La musique colle parfaitement aux images, il y a comme une mélancolie que j’aime beaucoup.

AFRIQUE 1979 – 2004

Mon premier voyage en Afrique remonte à 1979. Gac, Patrick et moi sommes partis pour la Côte d’Ivoire et nous avons parcouru le pays d’Est en Ouest et du Sud au Nord jusqu’à ce qu’on appelait encore la Haute-Volta. C’est un voyage mémorable. À cette époque, nous tournions en super 8, d’où la qualité moyenne du document mis en ligne aujourd’hui. C’était la grande période de la Filmatec, une « petite entreprise » qui a été notre passion pendant ces années heureuses. Dans l’extrait présenté ici, nous nous trouvons du côté de Man, dans l’Ouest du pays. Cette région, très proche de la frontière du Libéria, a été le théâtre de terribles violences lors de la guerre civile des années 2000. Les enfants que l’on voit sur le film sont évidemment devenus des adultes mais leurs propres enfants sont eux-mêmes devenus des « soldats », drogués à la colle, maniant la machette et la Kalachnikov. Ainsi, lorsque je retournai en Côte d’Ivoire en 2004, la guerre battait son plein. Abidjan était désormais une ville immense et dangereuse. À l’hôtel du Golfe où je logeais, on pouvait croiser les militaires de l’Onu et, curieusement, à la sortie de l’ascenseur, un bataillon de filles sublimes préparant le concours de Miss Côte d’Ivoire sous la houlette d’une matrone pas commode. J’ai tenu un journal pendant ce séjour, notant les impressions qui étaient les miennes au sujet de ce retour vers l’Afrique. Généralement, j’écrivais le matin, au petit déjeuner, installé sur la terrasse de l’hôtel donnant sur la piscine. C’est là qu’Alassane Ouattara a dû se réfugier pendant plusieurs semaines en 2010 tandis que Laurent Gbagbo s’accrochait au pouvoir. Malheureusement, ce carnet, je l’ai oublié dans l’avion du retour. J’ai vécu cette perte comme une très désagréable frustration parce que je m’aperçois que les voyages que je fais prennent du sens dans leur poursuite, par mots et images interposés.

PATRICK-ALDO MACCIONE EN AFRIQUE

Je me suis rendu pour la première fois en Côte d’Ivoire en 1979. J’y suis retourné en 1983 et 1984, puis en 2004 et 2008. À l’époque de mon premier voyage, majestueux au bord de sa lagune, l’hôtel Ivoire passait pour le plus bel établissement du continent africain. Tous les expatriés s’y retrouvaient pour bronzer au bord de la piscine, boire des cocktails, draguer ou faire des affaires. Quant à nous, après trois semaines de brousse, nous avions bien mérité d’en profiter également. Nous avons commencé par nous mettre à jour dans la saga de La guerre des étoiles (épisode 3, Le retour du Jedi) pour barboter ensuite tout un après-midi dans les bassins. L’Histoire retiendra que Patrick a remporté haut la main le prix de la meilleure imitation d’Aldo Maccione. La classe, quoi !

Évidemment, personne ne s’étonnera que j’aie voulu vérifier ce qu’était devenu l’hôtel vingt-cinq ans plus tard… Il était encore là, comme un symbole de la gloire passée, dominant toujours Cocody et, plus loin, le Plateau. Pourtant tout avait bien changé. J’ai d’abord commencé par prendre un verre, seul au milieu du hall, puis je suis allé au hasard des couloirs, des ascenseurs, des terrasses. La piscine avait été siphonnée comme un vulgaire évier, les vitrines faisaient peine, les moquettes dégageaient une forte odeur de moisi. Apparemment quelques hommes d’affaire trainaient encore leur ennui dans le coin, quelques hôtesses aussi, mais rien, décidément rien ne rappelait une certaine après-midi de notre jeunesse.

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J’ajoute quelque chose au sujet du Plateau. Ce quartier « européen », dans les années 60/70, prétendait rivaliser avec New York : gratte-ciel, beaux magasins, banques, compagnies aériennes, office du tourisme vantant les splendeurs de l’Afrique Authentique. Nous y avions logé, accueillis par notre ami mentonnais, M. Martinoia dont je ne peux me rappeler le prénom. Or, en 2004, le quartier était devenu un coupe-gorge. Quelques jours avant mon arrivée, un professeur français du lycée Blaise Pascal s’y était fait courser, obligé de se cacher dans le placard d’une boutique de téléphones mobiles (Vodafone). Dans des circonstances similaires, une employée de l’ambassade de France s’était vu refuser l’entrée du bâtiment alors que des excités entouraient son véhicule, prêts à lui faire la peau. Pas de la rigolade, en somme. Le jardin de la place de la République – où nous avions acheté des statuettes – n’inspirait désormais plus aucune confiance et, passant par là en taxi, il ne m’avait pas semblé indispensable d’y traîner trop longtemps.

Plus tard, en 2008, de retour en Côte d’Ivoire pour raisons professionnelles, c’est pourtant au Plateau que se trouvait mon hôtel (Ibis, si mes souvenirs sont exacts). La situation, il est vrai, s’était un peu calmée dans le pays. Quant au luxueux hôtel du Golfe où je séjournais quatre ans auparavant, il était sans doute devenu trop cher pour le budget non extensible de l’Éducation Nationale Française.

ABIDJAN PRINCESSE

En ces temps d’examens de fin d’année scolaire (juin), mon ami Patrick Breton me rappelait ce matin notre expérience commune du Bac au lycée Blaise Pascal d’Abidjan.  L’occasion pour moi d’un toute petite vidéo d’ambiance dans un établissement plus ou moins louche de la rue Princesse à Yopougon.

PS : Patrick Breton a publié en 2014 chez l’Harmattan son premier roman, Cotonou chiens et loups. Je recommande vivement la lecture de cet ouvrage dont l’action est située au Bénin.

cotonou chiens et loups