MÉLODIE ET MYSTÈRE

 

Rentré des montagnes, je cherche X dans les rues de Porto Novo pour boire le verre qu’il m’a promis le matin. La petite ville, le soir venu, s’alanguit dans une lumière plus douce. Les femmes bavardent sur le seuil de leurs maisons, les enfants jouent dans la rue, marchands sénégalais ou chinois se pressent lentement devant leurs boutiques de l’artère principale, et les quelques placettes en retrait deviennent le périmètre des hommes, autour d’un verre en effet. Mais non, pas de trace de mon affable Cap-Verdien de Nancy, et je m’apprête à revenir sur mes pas en direction de La Lampara, la cantine que je me suis choisie depuis mon arrivée, lorsque le son d’un orchestre de guitares m’attire et change ma direction. Au Cap-Vert, comme au Brésil, la musique est partout et d’un style immédiatement reconnaissable. Pour autant je ne me risquerai pas à le décrire; rien de plus difficile pour moi que de gloser la musique. M’abritant derrière ce mot de Lévi-Strauss cité par George Steiner : «L’invention de la mélodie est le mystère suprême des sciences de l’homme », je peux me contenter d’aimer et de le dire, ce qui est bien suffisant.

C’est un mariage. Les nouveaux époux sont âgés. Et tout le quartier, la famille élargie les fêtent en musique. Avec un homme bien mis je discute longuement. Il me présente son épouse, sa belle-sœur, ses amis. Nous prenons un verre au Disco Dobla. J’apprends le nom de mon interlocuteur : Jose Antonio Israel Vitoria, la cinquantaine, ingénieur à Rotterdam, 1428 amis sur Facebook, et récemment invité officiel de l’inauguration du cimetière juif de Ponta do Sol (il me montre la photo), celui que j’ai visité la veille. J’aurais ainsi fortuitement fait la connaissance de l’un des rares descendants des colons juifs qui, à partir de 1548, s’installèrent sur Santo Antão après avoir été chassés du Portugal d’abord, de Santiago ensuite.

En compagnie de Jameson, ce sera différent. Il a vingt-trois ans. Il n’a jamais quitté son île. Je le vois une première fois au débarcadère de São Filipe où il me prend dans son taxi, puis le lendemain, par pur hasard de nouveau, lorsque pour me conduire au volcan de Fogo il remplace au pied levé un de ses confrères patraque. Avec lui, c’est musique aussi, toute la journée, mais pourquoi écouter en boucle Maître Gims ? Hum, je n’aime pas Maître Gims. Pour d’étranges raisons le rappeur encourage mon chauffeur à rouler à gauche et beaucoup trop vite; surtout, je le crierai à la face du ciel, il n’a rien d’approprié au décor basaltique de Chã das Caldeiras, si attentatoire à l’austère majesté des lieux qu’il pourrait réveiller la susceptibilité du volcan  – dont la dernière éruption, après tout, date de moins de dix ans. Fichue mondialisation, va ! Au nom de ses privilèges, donnons au touriste Cesaria Evora qu’il attend, pas maître Gims !…

En fait, Sodade, Sodade, je l’entendrais tout de même, dans de multiples versions. La chanson parle du chemin vers São Tome que j’aimerais parcourir un jour. C’est une chanson de l’exil, lorsque des milliers de Cap-Verdiens, pour ne pas mourir de faim, ont dû quitter leurs îles. Sans pouvoir au fond démêler ce qui m’y touche depuis longtemps, j’adore cette chanson, sa mélodie. Mais que mon petit-fils franco-portugais âgé de deux ans la réclame à sa mère ou son père, c’est là un nouveau beau mystère, probable histoire de correspondances et de fils qui se lient.

 

VERT ?

 

Question de latitude. Alors que le vert domine largement aux Açores – doux bocage en damier par-dessus la terre volcanique –, l’archipel du Cap-Vert me semble mal porter son nom. Il le tient du continent, faut-il le préciser, c’est-à-dire de la presqu’île dakaroise que surplombe aujourd’hui la monumentale statue dite de la Renaissance Africaine, construite par un consortium nord-coréen. Je parcours de long en large Santiago, São Vicente, Santo Antão, Fogo et découvre un camaïeu de bruns piqué d’acacias desséchés, d’agaves, parfois d’eucalyptus ou de filaos poussiéreux. Pas toujours séduisant pour le photographe, dois-je préciser, encore que… Quant aux quelques notes vives –  jaune, rouge, orangé – ce sont les peintres en bâtiment qui les ajoutent à grands coups de ripolin sur les façades, ou bien alors certains poissons comme le brave garoupa ou le chirurgien acanthure.

Terre austère et le plus souvent raide dans les îles que j’ai dites. Relief incroyablement complexe et acéré à Santo Antão ou Santiago ; tout entier tendu vers le faîte des volcans à São Vicente et surtout à Fogo. Un après-midi, je gravis l’un des deux cônes dominant la baie de Calhau, près de Mindelo. Je ne connais pas le nom qu’il porte et je doute que tous ces sommets, toutes ces pointes vertigineuses aient un jour été nommés par l’homme ou même gravis. Reste donc encore à écrire l’histoire de l’alpinisme au Cap-Vert, mais qui intéresserait-elle ? Un maigre bataillon. Ici, la montagne est aux travailleurs, pas aux randonneurs, trekkeurs et autres acrobates. Combien de générations pour paver entièrement les routes, de la mer jusqu’au ciel ? Combien de siècles pour ces terrasses au-dessus du vide, pente après pente ? On y prépare, dit-on, le fameux grogue. Pas vu mais bu, deux soirs de suite au kiosque de la praça Amilcar Cabral (je reparlerai de celui-là). Les maisons au toit de chaume s’accrochent où elles peuvent, parfois en surplomb des Ribeiras, autant dire des gouffres tant les crues, bien que rares, ont décidément creusé profond.

Les aluguers, courageux, relient sans faiblir le petit monde dispersé des hommes de là-haut. Ils déposent les planteurs de cannes à sucre, les mères de famille, les vendeurs de tomates, les professeurs de mathématiques comme l’aura été jadis Gerson, aujourd’hui mon taxi. Après avoir grimpé plus d’une heure le serpentin de la route, nous voici sur la crête, funambules, et c’est bientôt la bascule, la grande dévalade jusqu’à la mer au bas du versant opposé. Je crois que c’est là, l’impression du bout du monde, quand on a basculé. Je la ressens à Ponta do Sol, par exemple, lorsque je marche un moment sur la piste de l’aérodrome abandonné, ou plus haut, près du cimetière juif, devant les cinq ou six tombes écrasées par les grandes falaises de la Ribeira das Fontainhas. En contre-bas la mer frappe violemment. De là, cap Nord-Est, pas d’obstacle jusqu’à Terre-Neuve ! Je la ressens aussi à Sinagoga (qui tient son nom de la vieille synagogue), à Janela qui signifie fenêtre, ou à Fogo, du côté de Mosteiros. Ici, en ce dimanche, des mormons passent, les petite filles ressemblent à des communiantes et leurs mères, avec des talons, se hasardent sur les pavés. Nous sommes aux confins de l’archipel et dans le monde, hémisphère Nord, planète Terre. Cela se vérifie sur les atlas.

ARCHIPEL

 

J’arrive à Praia peu avant minuit. Premières notes de musique au restaurant Avis, tout proche de l’hôtel. Le visage de la réceptionniste me rappelle celui de Chica, voisine cubaine de Valbonne. Même sourire. Comme il y a un espace commun de la langue au delà des frontières – par exemple le portugais plus ou moins créolisé -, il existe un espace de l’Atlantique, des Açores au Cap-Vert, du Cap-Vert aux Caraïbes, des courants qui rapprochent et, jusqu’au Brésil où je voyageais l’an dernier, une origine partagée que ne dissoudront jamais les infinies nuances du métissage.

L’Afrique, bien sûr.

Jérôme Fourquet a montré cette année comment la France était devenue un archipel, fragmentée en autant de groupes sociologiques nettement compartimentés et à bien des égards étanches. À l’inverse, l’archipel du Cap-Vert, petit pays atlantique indépendant depuis 1975, offre au voyageur l’image d’une société homogène dont le symbole serait peut-être l’aluguer, ce taxi-brousse où patientent, avant qu’il ne soit plein pour le départ, tant l’ouvrier agricole que la bourgeoise endimanchée, la paysanne des faubourgs ou l’étudiant rentrant au village. Certes beaucoup de Cap-Verdiens vivent à l’étranger mais ceux-ci reviennent, comme X (impossible de me rappeler son prénom), jeune sexagénaire de Nancy décidé à passer sa retraite à Porto Novo (Santo Antão) ou la couturière Graciette, de Boston, qui hésite encore mais, en vacances, se plaît à retrouver la douce animation de la place Alexandre Albuquerque sur le plateau de Praia. L’archipel, découvert officiellement au XVe siècle par Diogo Gomes et Diogo Anfoso, a pourtant été un lieu de passage et de brassage. Comme au Brésil, les propriétaires portugais, adeptes des amours ancillaires, ont favorisé le mélange. La main d’œuvre africaine a servi de ventre. J’imagine cela du côté de Citade Vielha, ancienne capitale, entre le Pelouriho et la rua Banana (première rue tracée en Afrique, dit la légende !), comme dans un film de Miguel Gomes (Tabou). Pour autant, la faible démographie (à peine plus de 500 000 ressortissants), la langue, la foi catholique, la pauvreté comme l’insularité ont probablement servi de ciment à une population qui, sans vivre hors du temps, donne le sentiment, devenu anachronique en France, de la solidarité. Il suffit de regarder le retour de la pêche. Comme je le verrai aussi un peu plus tard au Sénégal, tout le monde donne son coup de main. C’est sans doute ce qu’encouragent la modicité des ressources et, d’île en île, la nécessaire fraternité. On s’épaule, on ne fait pas de chichis et, dans l’aluguer, voilà qu’on se pousse pour faire de la place à celui qui au bord de la route a fait signe. C’est ce geste-là que je prête à la statue au-dessus du port de Santo Antão. Non pas l’Adieu de l’exil comme on pourrait le croire, mais hep, je monte avec vous !

SEUIL

 

 

Commence ici le compte rendu d’un voyage au long cours. J’aime cette expression empruntée au monde de la mer, à sa navigation, mais c’est spontanément vers l’alpinisme que me porte l’esprit pour distinguer la voie normale de ces itinéraires moins convenus, tel enchaînement d’arêtes aux confins d’un massif, telle jonction inattendue entre deux ou trois montagnes que des vallées cachées séparent. On suivra donc avec ces nouveaux carnets l’itinéraire suivant : de Lisbonne à l’Archipel du Cap-Vert – quatre de ses îles -, du Cap-Vert au sud du Sénégal – cette ville au nom abracadabrant de Ziguinchor – puis, de là, les lisières de Guinée-Bissau (nouveau pays lusophone), la traversée aventureuse de la Gambie, plus loin Casablanca vacante, pour revenir à Lisbonne, la Serra da Estrela, les plaines océanes d’Extremadura (je dirai pourquoi) et, par un dernier après-midi plombé, Madrid, chic et sage. De ce « parcours illogique » – où comme toujours je me fis regardeur – seront partagées les surprises, l’émotion, les fatigues. En mots comme en images, de la géographie par les pieds et en histoire, en rencontres, où croiseront parfois les auteurs.

Depuis Nice, avant la première nuit à Praia, il me fallait combler quelques heures à Lisbonne. Je décidai de les passer près du pont que je franchirais quatre semaines plus tard, au-dessus du Tage qui est ici une mer. Sa géométrie impose le noir et blanc tandis que son nom, Vasco de Gama, invite déjà aux grandes traversées, aux rêveries cosmiques, quand nous ne serions que des nains privés d’héroïsme (ou, comme dit Maupassant, des bourgeois privés d’herbe). Au pied de la double pile ouest j’étais seul. Personne ne traîne ici. Je prétends pourtant à une esthétique du vide et y reviens souvent. Plus qu’un besoin, c’est un style d’abord; peut-être aussi la nécessité, parmi d’autres, d’un périple se voulant singulier.

Cette fois, le pont sur le Tage en aura été le seuil. Je vous propose de le franchir demain.

 

 

NOUS, HUMANITÉ

Depuis plus d’un an, je publie régulièrement sur ce site des articles consacrés au projet Migraaaants, initié par mes amis Alice Lagarde, Antoine Léon et Jean-Michel Baboulaz. La représentation du jeudi 13 juin, donnée par une vingtaine de nos élèves, a clôturé cette magnifique aventure devant un large public retenant son souffle jusqu’à l’explosion finale. Une heure et demi de pur théâtre, le radeau de la scène malmené jusqu’à vomir, comme le soulignait l’usage de la vidéo en direct (voir le clip ci-dessus). Parfois, je me suis demandé pourquoi l’auteur avait écrit « migraaaants » avec quatre « a » au lieu d’un. La mise en abyme des visages sur l’écran a donné le sens de cette multiplication à l’infini et éclairé le message de Visniec : nous avons tous été, nous sommes, nous serons tous des migraaaants. C’est le destin de notre humanité.

PS : salut amical à François Bourgue et son équipe d’Athènes.

 

PROGRAMME DE GÉOGRAPHIE

 

Il est possible que mon goût des paysages se soit forgé dans la petite enfance, disons à l’époque du CE1, passant le temps à feuilleter ce « Premier Livre » de Géographie, couverture jaune, par L. François et M. Villin, inspecteurs généraux de l’instruction publique, oubliés depuis, deux fossiles.

« Tout le monde est au travail : l’épicière dans sa boutique, le forgeron à son enclume. Jean entre en classe pour travailler lui aussi, mais tout au long du chemin, il a déjà commencé sa journée d’écolier : en regardant le pays et les hommes, il a, sans le savoir, pris sa première leçon de géographie. »

Sur la double page était représenté le même village à deux heures différentes de la même journée. Et je rêvais à la maison de Jean, là-bas, au bout de la route. J’étais Jean. Plus loin, page 9, c’était l’automne, page 17, la montagne, mais surtout, page 13, « La vallée, le plateau ».

occitanie-70

Durablement l’illustration d’Henri Mercier devait me marquer. Va savoir pourquoi… Et c’est bien ce paysage à la fois plat et vertigineux que je retrouve aujourd’hui, alors qu’avec Manon, Simon et Florence, je pose mon regard sur le Causse Noir depuis le Causse Méjean. Entre les deux ? La tranchée profonde des gorges de la Jonte. Depuis Meyrueis elles se faufilent comme un serpent à travers le pays de Lozère. Je feuillette un ouvrage sur la bête du Gévaudan, regarde au loin vers la mer, et pense maintenant à Gérard, le compagnon des virées occitanes, le professeur de notre géographie.

« Le Massif reste une place forte de mes goûts de voyage et visites ! Régale-toi avec les beaux jours. »

Il ne m’en voudra pas de divulguer la teneur du texto qu’il m’a envoyé, en réponse à celui que je lui adressais depuis les hauteurs du Mont Aigoual. Ce Massif Central – et plus le sud que le nord – oui, nous l’avons parcouru, carte Michelin sous les yeux. Et si, comme on pourra le comprendre, ma manière de faire du kilomètre à quelque chose à voir avec la remontée du temps, il est tout aussi possible que ce road trip avec ma plus jeune fille, adorable coéquipière, m’ait ramené aux émotions lointaines d’une fin de journée d’été, quand, dans mon souvenir, le plateau calcaire avait pris une couleur dorée. L’heure du photographe, en quelque sorte, celle que choisirait par ailleurs Wim Wenders en 1991 au moment de tourner sur le Causse une des premières séquences du film dont j’empruntai le titre plus tard, pour mes propres modestes affaires : Till the end of the world.

Tout un programme.

PS : des pentes du Massif Central, nous avons fini par glisser vers la Méditerranée pour fêter aux Goudes de Marseille la fin de notre beau voyage.

 

MARINE, PAULINE ET KATHERINE

Pour ses vingt-cinq ans, Pauline partit à l’aventure en Terre d’Arhnem, Australie, du côté de Weemol et Bulman. Quand on regarde une carte du Northen Territory, c’est en plein milieu, au bout d’une piste réglementée c’est-à-dire soumise à des interdictions. Elle suivait les traces de Marine qui avait fait le même voyage quatre ans auparavant. Sur son carnet, elle tint le journal de cette expérience qui marquerait à jamais sa jeunesse. J’aime lorsqu’elle raconte ses promenades autour du camp, toute seule à chanter des airs d’opéra et à penser à sa grand-mère. Yohan, paraît-il, était un jeune homme magnifique, capable de tuer un buffle. Depuis, il s’est rendu célèbre en résistant aux mâchoires d’un crocodile de mer, non ce n’est pas une blague. On peut se procurer l’article : http://www.sdiml.com/combat-de-boxe-avec-un-crocodile-australien/

L’Australie du Nord est un lieu tout à fait spécial ; chaque rencontre est en soi une histoire dont un écrivain de la route (ou un cinéaste) pourrait tirer un joli recueil de nouvelles. Je pense à ces témoins de Jéhovah croisés un jour sur la Gibb River road, dans le Kimberley ; aux bières et à la douche offertes par deux ouvriers Néo-Zélandais et Écossais dans un camping de Derby; ou encore, dans un bar de ce même bled, à l’étrange impression de menace. Ce soir-là des militaires en goguette avaient fini par nous soupçonner d’espionnage au prétexte que j’avais une caméra. Marine et moi avons calmé le jeu, attendant qu’ils partent, puis nous avons regagné notre van et mis la sécurité aux portières. Sur la vidéo que je n’ai jamais montée, on sent que peu à peu la bière tourne au vinaigre et on comprend pourquoi il valait mieux se barrer.

Pour en revenir à Pauline, après un mois passé très isolée, étape de quelques semaines à Katherine, au sud de Darwin… Je connaissais cette petite ville pour l’avoir traversée en 2009. Surtout, je me souvenais des photos de Wim Wenders prises un soir de Noël au croisement de la Stuart Highway et de la route pour Mount Isa. J’ai donc demandé à Pauline de photographier le carrefour et de retrouver le bar « Threeways » où Wim avait goûté au blues du réveillon.

Finalement, à plus de vingt ans d’écart, le coin n’avait pas beaucoup changé.

NOUS ÉTIONS JEUNES ET (ASSEZ) LARGES D’ÉPAULE

 

Nous nous tenions fiers, à Miami, posant pour la première fois nos pieds en Amérique. Le voyage cependant n’était pas à son terme. De nouveau dans l’avion, il nous fallait maintenant traverser le Golfe du Mexique. Je me souviens du ciel s’assombrissant à travers le hublot gelé de la Pan Am, – une compagnie qui n’existe plus – et plus tard dans la nuit le survol interminable de Mexico, longtemps la plus grande ville que j’aie jamais visitée.

Nous étions en 1981 et bientôt Mitterrand prononcerait son discours de Cancun sur les relations Nord-Sud. En ce temps-là on parlait de Tiers-Monde, appellation qui n’existe plus vraiment non plus, et que Moustaki chantait : « Nostalgie du Tiers-Monde / Visage de la faim et geste de la danse / J’ai le mal du Tiers-Monde / J’ai le cœur en souffrance ». Lavilliers, lui, affichait un flingue sur la couverture de ses 33 tours tandis que – je reviens à mon propre voyage – la ville de Mexico m’était apparue éreintante, inconfortable. Je mis un temps fou à me remettre du décalage horaire et peinai à m’habituer à l’odeur de tortillas répandue partout, même dans les draps. Nous allâmes rendre visite au cousin de mes cousins de la Lame, un Sieur Félicien Mégy qui, comme beaucoup de Bas-Alpins, avait fait le choix de l’exil. C’était la première fois qu’un visiteur « barlatan » (je veux dire de Barles pour les non-initiés), qu’un Barlatan, donc, mettait les pieds chez lui. Dans mon souvenir incertain, il habitait une villa cossue de la banlieue de Mexico et collectionnait, comme ma sœur, les petites cuillères en argent. C’étaient le genre de choses, déjà largement dépassées, qu’on continuait de placer dans des vitrines, au même titre que les poupées type Esméralda ou les écussons de clubs de football. Puis, pendant un mois, nous parcourûmes le sud du Mexique, sans autre guide qu’une sorte de polycopié acheté à prix d’or dans une librairie spécialisée de Toulouse. C’était à l’époque le seul document disponible, un vénérable ancêtre du Guide du Routard. Ce dernier, paru tout récemment, brassait en un seul volume l’ensemble de l’Amérique du Nord et de l’Amérique Centrale, c’est dire… Nous n’en aurions tiré que peu d’informations. Les plongeurs d’Acapulco, la plage de Puerto Escondido, les rues d’Oaxaca (ville célèbre pour la qualité de sa turista), l’oublié San Cristóbal de Las Casas, la sinistre Villahermosa (du moins parce que nous y étions restés coincés pendant trois jours), Palenque, Uxmal, Chichén Itzá, tel fut approximativement notre itinéraire (classique) avant de passer quelques jours au Bélize voisin. Concernant ce dernier, je me rappelle avec une certaine émotion rétrospective le vol des poissons au-dessus de l’eau où nous filions, heureux, dans la mer mordorée des Caraïbes.