ADIVASI

INDE 2016-59

De la fenêtre grillagée du bâtiment communautaire des filles du Cœur de Marie à Kharasgaon, j’aperçois un paysage paisible de collines et de rizières asséchées. Un jardin plus verdoyant est en contre-bas. Un homme traverse un champ. Au loin quelques reliefs plus découpés se perdent dans la brume. Pour arriver dans ce havre de quiétude, il nous a fallu nous lever tôt, prendre la direction du Nord et rouler plus de trois heures (c’est-à-dire à peine une centaine de kilomètres), d’abord à travers des banlieues puantes, ensuite sur la grande route encombrée reliant Mumbai à Ahmedabad, enfin sur des routes plus tranquilles.

Nous sommes à la campagne et cela fait un bien fou. Les jeunes filles ont posé sous notre front le point rouge rituel de bienvenue ; nous avons pris le thé, grignoté quelques biscuits ou savouré de merveilleuses petites bananes. Maintenant peut commencer la visite. À Kharasgaon, la communauté des filles du Cœur de Marie œuvre à la socialisation et à la formation des femmes vivant dans les villages des alentours. Ce sont des femmes Adivasi – c’est-à-dire issues de tribus aborigènes – qu’il s’agit une fois de plus de soutenir dans leur conquête de l’autonomie et de la dignité. Alphabétisation, couture, pratique de l’art Warli à base de dessins naïfs réalisés au pinceau : tâches modestes mais essentielles qui n’empêchent en rien la grâce de leur danse, leur beauté. Après le déjeuner un prêtre vient à notre rencontre, puis une promenade sur un chemin de terre nous conduit au village le plus proche. Extrême dénuement. Austérité. Nos adolescents, pour la première fois peut-être, mesurent véritablement l’écart avec leur vie. Une chambre, ici, n’est rien d’autre qu’un abri. Un lit, une natte posée à même le sol.

Deux jours plus tard, voyage de même nature vers Kolad, au Sud. Ici les FCM travaillent auprès d’autres populations aborigènes, en l’occurrence la tribu Katkari. Mary Colaco (nom d’origine portugaise) se dépense sans compter dans son rôle de social worker. Comme à Chium, les femmes, vivant sous le contrôle des hommes, sont encouragées à économiser et à mutualiser leurs ressources. Lorsque nous pénétrons à pied dans le village de Koda, tout proche, les maris et les pères sont absents. Aux champs peut-être, mais aussi plus ou moins en retrait dans une des maisons de torchis; nous ne les verrons pas. Sous un auvent nous sommes reçus avec déférence et, en même temps, simplicité. Les saris sont magnifiques et la danse agréable à regarder. Sur le chemin du retour, avant les longues heures de route qui nous ramèneront au tumulte de Mumbai, la troupe s’arrête près d’un chantier de fabrication de briques. Si la recette est simple (les briques moulées sont un mélange d’eau, de terre argileuse et de paille du riz, d’abord séchées au soleil puis disposées en pyramide pour une cuisson rudimentaire), la tâche est exténuante. Deux femmes sont là devant nous. L’une rabat la terre imbibée d’eau dans le moule, l’autre transporte la brique pour la démouler. Plus loin deux hommes s’occupent de la cuisson. Ce qui leur tient lieu de toit (quelques huttes de paille et des bâches mal jointes) est à proximité. Deux ou trois pieds de légume enfin semblent là pour améliorer l’ordinaire. Mais allons plus avant… Ces forçats se sont endettés, par exemple pour un mariage. Il est de tradition, ici comme ailleurs, de sacrifier aux grands rituels. Or, en Inde, me dira Gracy, on vit pour aujourd’hui. Et les questions culturelles (j’en reparlerai) sont toujours les plus longues à traiter. En attendant, le prêteur – propriétaire du chantier, de la terre, des briques, de la vie de ces hommes et de ces femmes en somme – se paye sur leur travail. Un nouvel esclavage, à raison de quatorze heures par jour.

Les quelques rizières en eau que nous apercevons au retour sont très belles. Vert magnifique. Dans sa conférence du 6 février à Goresgaon, V. Bakrishnan, un ancien de l’Université du Kerala, rappellera que 60% de la population de l’Inde dépendent de l’agriculture. Or l’insécurité alimentaire, comme en Afrique, est souvent la règle. L’État, en fixant par exemple un prix minimum garanti pour le riz, joue un rôle important. Il subventionne les engrais, achète une partie de la production pour la redistribuer, gère la question cruciale de l’eau. Mais à l’échelle d’un pays immense et surpeuplé rien n’est simple, tout est fragile. C’est du moins l’impression que m’ont laissé ces deux escapades loin de la grande ville.

 

RITOURNELLE DANS LA NUIT

Puisque nous sommes en ce moment dans le Queensland, restons-y encore un peu. Je ne sais plus au juste si c’est la veille, le matin même ou le lendemain de notre passage au désormais légendaire carrefour d’Ingham, toujours est-il que nous avons dormi aussi sur une aire en contre-bas de la route, plongée dans l’obscurité totale au moment où, faute de mieux, nous avons décidé d’y faire étape. Les distances sont longues en Australie, et Marine confirmera qu’il faut toujours plus de temps qu’on en a prévu pour se rendre d’un point A à un point B, que la fatigue ou la prudence conduisent les voyageurs là où ils le peuvent, quand bien même la destination envisagée au départ ne serait pas atteinte et l’endroit où l’on s’arrête finalement aussi noir que l’intérieur d’un tunnel. C’est ce qui nous est arrivé cette nuit-là. Dans l’obscurité donc nous avons arrêté le van, exploré à tâtons les immédiats alentours, ouvert le capot arrière et, à la lueur du plafonnier et peut-être d’une lampe électrique, commencé la tambouille (un grand philosophe, plutôt expérimenté en la matière, vous dira qu’il faut toujours manger en voyage, que la faim provoque à coup sûr les pires disputes, et qu’il en va ainsi de la poursuite sereine du périple : mangez, sinon vous allez vous taper sur la gueule). Nous étions donc en train de nous affairer devant le petit lavabo du van, probablement autour d’une boîte de maïs (je dis cela pour donner un exemple plausible car, en réalité, je ne me souviens plus de la nature exacte du menu ce soir-là), bref, nous « cuisinions » gaiement, lorsque tout à coup, du fond de l’obscurité et du silence, venue d’une direction que nous avions bien du mal à repérer compte tenu de la visibilité toute relative de notre environnement, une voix a surgi. C’était une sorte de chant que, dans mon souvenir, je réentends enfantin, innocent, heureux en somme ; un petite musique à la fois familière et étrange, disons comme une comptine peut-être ou bien alors une ritournelle comme celles des Pygmées du Centrafrique ou du Cameroun (les Bakas par exemple), plutôt envoûtante, mais avec ce caractère innocent dont je parlais, « premier » (comme on parle des « arts premiers »), venue du fond des âges, des légendes et des mythes de l’origine, du dialogue – premier, oui – de l’homme avec la nature. Toutes proportions gardées et, bien entendu, à l’envers puisque nous étions dans l’hémisphère Sud, plus riche en eucalyptus qu’en platanes, c’était un peu comme la musique d’Albin dans Un de Baumugnes, le génial roman de Jean Giono : « C’était une eau pure et froide que le gosier ne s’arrêtait pas de vouloir et d’avaler ; on en était tout tremblant ; on était à la fois dans une fleur et on avait une fleur dans soi, comme une abeille saoule qui se roule au fond d’une fleur. (…) Eh bien, la musique d’Albin, elle était cette musique de feuilles de platane, et ça vous enlevait le coeur. » Et il n’est pas faux de dire que, en effet, nous sommes restés là suspendus, notre ouvre-boîte à la main, sidérés dans ce moment exceptionnel où de la nuit la plus profonde se manifestait le miracle d’un chant totalement inédit, inouï, venu d’un autre temps. Il est alors apparu celui qui nous l’offrait sans le savoir, il marchait et passa devant nous, venu du noir et aussitôt disparu, de passage et chantant sa ritournelle dont nous ne connaîtrions jamais le sens.

C’était un Aborigène.

Il passait et chantait. Il est retourné à la nuit.

PS : les photos de l’album, on s’en doute, ont été prises le lendemain matin.

UN SUJET DIFFICILE

Un jour, Marine et moi avons fait une halte à Halls Creek, dans le sud du Kimberley, car il nous fallait refaire le plein et acheter quelques victuailles. Je me rappelle son sourire lorsqu’elle a trouvé une plaquette de chocolat Milka, découverte pour le moins étrange dans un pays aussi perdu. Je me souviens aussi de cet Aborigène retirant des billets au distributeur ATM, probablement pour s’acheter des biscuits. Plus loin, à Fitzroy Crossing, nous avons traversé une sorte de cage qui tenait lieu de bar à bière. La beuverie était générale et nous avions la gorge serrée.

Jusqu’à présent, j’ai eu beaucoup de difficultés à parler ou à évoquer cette réalité-là. Marine et Pauline, qui ont vécu pendant plusieurs semaines en « territoire  aborigène », savent combien on a vite fait de proférer des banalités ou, pire, des conneries. Le fait est que le gouvernement australien subventionne des populations que la « modernité » a « dénaturées ». Le distributeur leur distribue du fric dont elles n’ont « culturellement » aucun usage mais qu’elles dépensent massivement en sucreries et en alcool (à des heures et dans des lieux hypocritement « réglementés »). Si je mets des guillemets, c’est que tous les mots sont des pièges sur le sujet. Ils me renvoient à mon malaise. Ils modalisent mon sentiment de cécité.

STUART HIGHWAY

À l’ouverture de la première version de ce site, en décembre 2009, j’annonçais imprudemment la « sortie » d’un grand film sur l’Australie. Il n’a jamais vu le jour. J’ai préféré poster de loin en loin de courtes vidéos selon une approche plus impressionniste et poétique à la fois, comme autant d’aperçus. Sur le site aujourd’hui rénové, voici trois vidéos d’ambiance ayant de nouveau pour cadre  les Territoires du Nord.

La première a été tournée à la tombée de la nuit, sur une route déserte du côté de Katherine. Marine y raconte son expérience du bush.

La deuxième se situe plus au Sud, dans le massif des Olgas et à Uluru. Où l’on comprend que la Terre a ses secrets.

La dernière enfin nous amène à Alice Springs. Un soir, j’ai attendu la bonne lumière pour gravir une des petites collines de cette ville perdue au milieu du désert. Le sol était jonché de tessons de bouteilles de bière parce que c’est là que viennent s’assommer d’alcool les Aborigènes. On ne les entend pas sur la vidéo, mais ils étaient non loin de moi, au pied de la butte, non pas agressifs mais totalement indifférents à mon passage. Je suis resté quelques instants au sommet, puis je suis retourné au backpack pour retrouver Marine en train de cuisiner une des recettes mirifiques dites « Avec les moyens du bord ».

DARWIN PORTE DE SERVICE

Dans un de mes livres fétiches (Une fois, offert par mon ami François), Wim Wenders raconte comment il est arrivé un jour en Australie par sa « porte de service ». Il voulait dire qu’il était passé par Darwin, tout au Nord, plutôt que d’atterrir comme de coutume à Sydney ou Melbourne. Un jour, j’ai donc moi aussi débarqué en Australie par Darwin, la porte de service, là où j’avais rendez-vous avec Pauline. Je retrouvais ainsi cette ville un peu mythique (sur le papier en tout cas), visité une première fois quelques années auparavant avec Marine.

La ville, c’est essentiellement deux ou trois rue parallèles, quelques auberges de jeunesse, un port au bord de la Mer de Timor. Se baigner est impossible à cause de l’agressivité des méduses et on passe son temps à remonter la Cavenagh avenue, à filmer le coucher de soleil, à boire un verre au casino, à faire ses courses au Coles ou au Woolworth, à préparer la suite du voyage. C’est vrai qu’on peut s’y ennuyer un peu, mais le temps toujours beau, les fleurs de frangipanier et la coolitude généralisée permettent de ressentir très agréablement « la douceur de vivre ».

L’album qui suit tâche de restituer l’ambiance générale.